Émile Pouget

Filles et bâtards

Le Père Peinard

date de rédaction : 12/05/1889
mise en ligne : 15/10/2010
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Nom de dieu, ça me fout en rage, quand je vois l’imbécillité du populo ou la crapulerie de la presse. Et dire que c’est cette garce, qui prétend éclairer le populo !

Ah ben ouiche, m’est avis que c’est plutôt le populo qui éclaire avec son pognon.

Une feuille de chou, qui me tombe sous les pattes, raconte sous ce titre en grosses lettres une mère dénaturée qu’à Boulogne une pauvre bougresse, la fille (si c’était une bourgeoise, il dirait la demoiselle) Clémence Lanier, âgée de 18 ans, a été pincée cherchant à faire passer dans les chiottes son enfant, âgé de trois semaines. Surprise par un gosse, la mère dénaturée a foutu le camp, abandonnant son môme qu’on a rappelé à la vie, après l’avoir copieusement lavé – dame, il devait pas sentir la rose le pauvre chérubin !

Quant à la mère, elle a été arrêtée et, après avoir fait des aveux complets, conduite au dépôt.

Et le sale journaleux de partir en guerre contre la mère dénaturée. Mais bougre de cochon ! Est-ce que tu t’imagines que c’est par plaisir que des gonzesses de 18 ans – à cet âge on a le cœur plus tendre que les fesses – veulent foutre leurs loupiots dans les water-closets ? Tu le dis toi-même, animal, la malheureuse a déclaré avoir été poussée à commettre son crime par la misère, son séducteur l’ayant abandonnée depuis longtemps déjà : « Elle était sortie le matin même de l’hôpital Necker où elle avait fait ses couches »

Nom de dieu de nom de dieu ! C’est-y du sang ou de la merde liquide que t’as dans les veines ? Comment, tu constates que voilà une malheureuse qui n’avait pas pour un sou de bricheton à se foutre sous les quenottes, qu’elle était sans soutien, abandonnée par le type qui lui avait collé un polichinelle dans le tiroir, et tu t’en prends à elle ! Mille bombes, ça me dépasse.

C’était peut-être un bourgeois que le type qui lui a conté fleurette ; avec ça qu’ils s’en privent les rupins, de se payer leurs fantaisies sur leurs petites ouvrières.

En décharde qu’elle était, c’est à l’hospice qu’elle avait fait ses couches ; et une fois à peu près d’aplomb sur ses pattes, on te l’avait foutue à la porte comme un chien galeux. Et c’est sur elle que tu gueules, journaleux de malheur ; parce qu’elle ne veut pas voir son enfant mourir entre ses bras, dans les tortures de la faim – ou devenir une paria dans la cochonne de société où nous moisissons.

Et tu n’as pas un mot, sacré Jean foutre, pour flétrir cette garce de société, où les turbineurs crèvent de faim, alors qu’il y a (c’est les statistiques des bourgeois qui le déclarent) trois fois plus de produits qu’il n’en faudrait, pour se loger se frusquer et bouffer à sa faim.

Oh, les journaleux, quelle clique, mille bombes.


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