Aria Ly  *

Plus d’intelligence donne droit à plus de bonheur, dit Masculina1

date de publication : 01/01/1920
mise en ligne : 25/10/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Je suis plus intelligent, prétend l’homme, je dois donc avoir la première place dans la vie, c’est-à-dire, être le plus heureux. Tout ce qu’il y a de meilleur et de plus agréable ici-bas est fait pour moi d’abord.

À moi le flacon des élixirs généreux ! À moi la coupe enviée des voluptés durables ! À moi seul, toutes les joies nobles et fières qui décuplent les forces occultes de l’âme… À moi les émotions sublimes, les voluptés de l’ambition rassasiées, du mérite reconnu, salué, fêté ! À moi seul, les témoignages de l’admiration humaine, de la gratitude et de l’enthousiasme des foules ! À moi les hautaines jouissances de la popularité ! À moi seul, la chaleur réconfortante des plus hautes satisfactions ; à moi, l’ivresse de l’orgueil satisfait. À moi seul, toutes les caresses de la gloire, bien plus positive et plus durable que les biens matériels et qui d’ailleurs les procure ! À moi seul, toutes les couronnes les plus convoitées ! À moi, l’auréole des plus enviables gloires, celles de la sainteté, de l’héroïsme et surtout du génie !

À moi, tous les plaisirs, toutes les jouissances matérielles et morales. À moi le pouvoir qui les assure toutes ! Du gâteau imparti aux humains, je veux la plus grosse et la meilleure part !

De toutes les suprématies, la plus précieuse est la suprématie intellectuelle. C’est elle qui confère l’autorité. C’est elle qui assure la plus grosse somme de prérogatives et d’immunités. Coûte que coûte, je m’en emparerai ! Et parce que je passerai pour être le plus intelligent, le reste viendra par surcroît. Je serai le plus heureux, le dernier aristocrate !

À moi les voluptés et les ivresses de cette gloire dont si souvent je lui dois jusqu’au désir ! Cette passion de la gloire qu’elle a allumée en moi, je l’étoufferai en elle ! Ces nobles et hautes ambitions qu’elle a fait naître en moi, je les détruirai en elle ! Je veux être le seul à briller ! le seul à régner ! Je barrerai le passage dans le chemin du succès à celle qui m’y pousse si généreusement. Rien ne saurait m’arracher à cette avidité de jouissance qui me rend capable de tous les crimes.

Du droit implacable de la force, j’arracherai des mains de la plus faible la coupe enviée des jouissances spirituelles avec une âpreté au moins égale à celle avec laquelle je lui dispute le pain et la meilleure place au soleil de la vie ! Nous tomberons tous deux pareillement dans l’immense gouffre noir et glacé de la mort, mais avant, j’aurai joui ! Et l’espoir de me survivre dans la mémoire des hommes versera son enchantement jusque sur ma dernière heure !

À moi, le pouvoir, l’autorité, les faveurs, les distinctions honorifiques, les privilèges, les sinécures.

À la femme, les tâches ingrates, les rebutantes corvées, les rôles obscurs et désavantageux, les missions stériles et sans gloire, les pires humiliations, les injustes mépris, les insultes et les outrages les plus immérités.

À elle les glaces du doute de soi-même, savamment cultivées par moi.

À elle les sacrifices ignorés, les dévouements inconnus, les immolations et les agonies sans gloire.

À elle l’isolement moral, le vide…

À elle l’inexprimable et désolant sentiment de devoir se dire qu’elle est l’être éternellement trompé, bafoué, écrasé, avili, foulé aux pieds ; celle qui a subi toutes les humiliations, toutes les insultes, tous les crachats masculins, toutes les trahisons, toutes les ingratitudes et tous les attentats…l’être contre lequel Masculina s’est tout permis ; qui, de lui, a tout subi et dont la déchéance, inscrite dans tous les codes, est consignée dans tous les systèmes religieux.

La femme, mère, épouse ou amante, sœur ou fille, me fait profiter de tous ses dons intellectuels et moraux. Que je m’appelle Moïse, Périclès, Dante ou Socrate, elle me prodigue son génie ; elle collabore secrètement à mon œuvre. Je n’ai pas à dire dans quelle mesure… Des idées, des sentiments, des conceptions, des pensées, des inspirations ou des rêves qui me valent la gloire, qui me conquièrent la renommée, je n’ai pas à dire combien me viennent d’elle.

Je sais bien que je ne devrais pas accepter certains renoncements, consentir à certains sacrifices…

Je sais bien que l’honneur, la loyauté, la droiture m’interdisent de m’attribuer effrontément les mérites de mon éternelle victime.  

Je sais bien que ma gloire est usurpée, qu’elle ne m’appartient pas toute entière, même lorsqu’elle semble être bien à moi, je la lui dois…

Je sais tout cela.
Mais je suis avide de toutes les jouissances ! Je les convoite éperdument ! ..

Non seulement, j’accepterai sans scrupules ses sacrifices cachés, ses obscures immolations, toutes ses abnégations ignorées, mais encore, je nierai ses facultés, son intelligence, son génie. Je lui volerai sans honte et sans remords sa part de gloire et de bonheur. Toutes les fois que je le pourrai, je bifferai son nom pour y mettre le mien… Je ferai tout et si bien qu’elle disparaîtra des livres où est consignée l’histoire de la pensée et de l’effort humain.

Guerre à la redoutable rivale intellectuelle ! à l’éternelle compétitrice ! Elle me consacrera dans l’ombre ces dons et ces facultés que je jalouse tant en les exploitant ; elle m’en fera l’obscur et secret holocauste où ils ne s’épanouiront pas !

Et je lui dirai ensuite : Qu’es-tu fait, femme ? Où sont tes chefs d’œuvre, tes inventions, les produits de ton intelligence ? Tout le trésor intellectuel et moral de l’humanité vient de moi ! C’est mon effort seul qui l’a sorti du néant !

Je la frustrerai sans honte et sans remords de notre commun héritage de mérites et de gloire, de tout ce qui constitue les principaux parchemins de toute la race, sa charte éternelle en face de l’énorme et morne énigme…

Et ma postérité masculine ratifiera le verdict de mon lâche égoïsme et de ma monstrueuse ingratitude.

Et sur ces vies manquées ou brisées, sur les stoïques sacrifices, sur les larmes sacrées de la révolte et de la fierté, sur les héroïsmes méconnus et stériles, la force inexorable posera la pierre tombale du silence et de l’implacable oubli…

Ainsi pense et agit ce sexe imposteur, jaloux et ingrat, ce sexe perfide, plus prompt à effacer le souvenir des grandes femmes que l’herbe à recouvrir leur tombe…

Hé bien ! Messieurs ! jouissez des avantages et des privilèges ainsi que des discutables honneurs que vous devez au peu honorable triomphe du Droit de la Force. Déguisez vous en arlequins. Saint Père ! Majesté ! Altesse ! Sa Sainteté ! Souverain Pontife ! etc ! Soyez tous des « anges », des « justes » et des « saints » puisque vous ne craignez pas le ridicule.

Honte éternelle à celui qui a dit ou dont le consentement tacite veut dire : Malheur à la plus faible !

Mais vous n’aurez pas la satisfaction de voir la Femme implorer de vous l’aumône d’une gloire mille fois méritée.
La Femme est fière !
Elle souffre de vous devoir son pain.
Elle ne voudrait pas vous devoir la gloire !

C’est la considération des autres femmes qu’ambitionnent les intellectuelles ! Oui ! C’est par le sexe féminin que nous voulons être appréciées et admirées !

Nous briguons l’honneur précieux d’être glorifiées par notre sexe et de vivre éternellement dans la mémoire des femmes !

Retour en haut de page
Notes de bas de page
1 Photocopie. Dossier Aria Ly. Fonds Bouglé. Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. Ce texte tapé à la machine a été corrigé par Aria Ly. Texte inédit.

Ce texte n’a aucune indication de date. Arbitrairement, pour les nécessités de l’informatique – qui ne supporte aucune exception - je l’ai daté du 01 / 01 / 1920


Retour en haut de page