Daniel Lesueur  *

Jeunes filles

La Fronde
05/04/1901

date de publication : 05/04/1901
mise en ligne : 03/09/2006
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Nous commençons seulement à nous apercevoir qu’en France, plus que partout ailleurs, la femme est une créature déviée de sa véritable humanité et dont l’éducation, l’honneur conventionnel, la moralité spéciale tendent à seul but : assurer à l’homme la propriété intégrale de sa personne physique.

Les conséquences d’une si absurde conception apparaissent d’ailleurs aussi fausses que la conception elle-même. Nulle part moins qu’en France la fidélité conjugale n’est respectée, s’il faut en croire nos romans et nos pièces de théâtre qui ne roulent que sur l’adultère.

Par un illogisme bien digne de son infatuation sexuelle, le Français prend plaisir à se montrer au monde comme un peuple de maris trompés. Nul n’a le droit d’en ignorer au-delà des frontières, de l’autre côté des Océans et jusque chez les nations les plus barbares : tous nos compatriotes sont gantés des gants dont parle Musset dans Il ne faut jurer de rien. Nos écrivains en font foi.

Et même quand ils ont épuisé les exemples de cette infortune parmi notre société contemporaine, ils fouillent dans notre histoire, ouvrent l’alcôve de nos héros et rédigent de gros volumes pour nous montrer Napoléon, ou tout autre de nos grands hommes, sous la figure de Georges Dandin.

Ce n’est vraiment pas la peine d’élever nos filles dans une innocence ou plutôt dans une ignorance dont s’étonnent les vierges fortes des nations voisines - ignorance telle que la meilleure définition de la jeune fille vraiment pure suivant notre idéal se réduit à ce mot qui a fait fortune : l’oie blanche.

Mais ayons le courage de notre opinion.
Voyons en quoi elle consiste cette fameuse pureté, et à quoi elle sert.
Elle n’a nullement pour but de faire des femmes honnêtes.
Nous allons en donner la preuve. 

Voici une mère d’une sévérité proverbiale : sa fille a de seize à dix-huit ans. Jamais cette enfant n’a lu un roman ou mis le pied dans un théâtre de genre. Un épouseur se présente. Le parti est avantageux. On l’accepte. Du jour au lendemain, la fillette devient femme. Quelques mois plus tard, on la rencontre dans un bouis-bouis de Montmartre, on voit, traînant sur sa table, toutes les subtiles dépravations qui peuvent se condenser dans trois cents pages sous une signature à la mode.

Vous en parlez à sa mère. Comment répond-elle ? … Par un éclat de rire. «  Cela ne me regarde plus. Ma fille est marée. Elle a le droit de tout lire et de tout voir ». Pour un peu, la bonne dame ajouterait : « Et de tout faire ». Elle ne l’énonce pas, mais elle le pense la plupart du temps. Je n’exagère pas. J’en appelle à tout français, à toute française. Quelques parents ne souriront pas en lisant ces lignes. «  C’est vrai. Notre fille est casée. Voilà ce que nous voulions. Que son mari se débrouille ».

Ainsi cette petite âme de seize ans, jetée en une heure du paradis bleu où voltigent les anges gardiens dans l’enfer de notre société indulgente et corrompue, nul ne se soucie de ce qu’elle peut devenir. Son innocence, la veille encore si précieuse, est un bagage bon à jeter aux orties, comme ses notions d’aquarelle ou de piano. Elle avait la même raison d’être : capter un mari. Assurer à l’homme, puisqu’il y tient, cette virginité d’âme et de chair que pas un désir, pas une pensée, pas une réflexion, n’aura seulement effleurée.

Tel est du moins le programme. À peu près réalisable jusqu’à seize ans, ce programme atteint l’invraisemblable à vingt et avoisine l’imbécillité à vingt-cinq. Cependant, l’étiquette est maintenue jusqu’à trente ans et au-delà, si la jeune fille monte en graine.
Bien mieux, cette vierge de trente ans, qui ne doit pas sortir seule, pourra être chaperonnée dans la rue par notre petite madame de dix-sept. Elle pourra s’en rapporter à celle-ci pour ses lectures.

J’ai vu le fait. Et combien de fois !

Tout Paris connaît une ravissante famille de trois sœurs, dont le père porte un nom célèbre. La seconde se maria la première. L’aînée, de cinq ans plus âgée, me disait : « N’est-ce pas absurde qu’on ne me laisse pas traverser la rue sans ma femme de chambre, mais que je puisse courir Paris en compagnie de ma jeune sœur qui est mariée ? » …

Telle sont nos conventions. Cependant qui aurait le plus besoin d’entourage matériel et de direction morale : la jeune fille qui, bien élevée, ne risque guère de rencontrer la tentation et a, pour s’en garer, de si formidables motifs, sans compter l’instinct défensif inhérent à son état ? … Ou la jeune femme pour qui, grâce à nos mœurs, tout est piège, que tout sollicite à mal faire, que, dès le lendemain de son mariage, la galanterie masculine regarde comme sa proie.

«  Quand cette jolie personne mariera t-elle pour qu’on puisse lui faire la cour ? » disait d’une jeune fille pauvre un mondain des mieux réputés, mais qui redoutait le « sans dot ». Et encore s’exprimait-il en des termes plus crus et plus clairs. 
Qui n’a entendu des phrases de ce genre ?
Ou encore celle-ci, attribuée à tant de nouvelles épousées, qu’elle en est devenue un cliché banal : « Moi qui ne me suis mariée que pour lire des romans et fréquenter les petits théâtres » ?  
De telles boutades font rire les parents, le mari et la galerie plus encore.

Que le cerveau et le cœur d’une jeune femme de vingt ans deviennent, du jour au lendemain, un cloaque où s’engouffrent les plus nauséabondes écumes d’une société en fermentation putride, cela ne préoccupe personne, pas même les plus directement exposés aux conséquences désastreuses d’un tel phénomène.

Mais il est indispensable qu’Agnès, approchât-elle de la trentaine, ne sache pas dire autre chose que : « le petit chat est mort », semble croire que les enfants naissent sous les roses et ne sorte qu’accompagnée d’une petite bonne ne tablier blanc, qui d’ailleurs a souvent dix ans de moins qu’elle et quelque bébé clandestin à l’Assistance publique ?

La conscience d’un pays ne saurait-elle s’affranchir plus hypocritement de toute équité à l’égard de la jeune fille et de toute responsabilité à l’égard de la jeune femme ?

Pour offrir à la fatuité masculine une sorte de marchandise neutre et intacte, un miroir tenu à l’ombre jusqu’à ce que s’y reflète l’image du fiancé, on maintient la vierge dans une prison morale où elle doit s’atrophier si elle ne s’y pervertit pas.

Nulle connaissance de la vie, nul exercice de son jugement, pas l’ombre d’une liberté sous la perpétuelle suspicion qu’elle en ferait un mauvais usage, la sournoiserie d’une fausse ignorance qu’elle doit conserver extérieurement au travers des évidences les moins déguisées, car elle ne saurait cependant garder un bandeau sur les yeux et de la ouate dans les oreilles, toutes les amertumes et souvent tous les vices qu’engendre une pareille contrainte, voilà quelle factice candeur et quelle réelle souffrance cache le sourire des vierges, surtout à notre époque où l’émancipation du mariage les délivre de plus en plus tardivement.

Une jeune Suissesse de vingt ans me disait, il y a quelques jours : « Pourquoi vos jeunes filles en France ne songent-elles qu’à se marier ? Le mariage n’est pas indispensable pour être heureuse. Et que de risques on court à le vouloir à tout prix ! ». J’ai répondu : « Ce serait trop long à vous expliquer ». Car, pouvais-je lui dire qu’en France, le mariage est en effet indispensable à la femme, sinon pour être heureuse - elle n’a pas souvent lieu de l’espérer - du moins pour vivre à peu près son existence normale de créature humaine.

Quand même elle y renoncerait, ses parents n’y renonceraient pas volontiers pour elle. À moins d’être une révoltée et de courir les risques d’une attitude en dehors des usages, il lui faut vivre au-delà même de la jeunesse cette vie factice au moyen de laquelle on maintient chez nous la soi-disant innocence des vierges ; occupations niaises, lectures fades, compagnie forcée d’une servante au moindre pas dans la rue.

Quand l’âge arrive sans amener le mari, la délaissée prend peu à peu quelques libertés timides. Mais, après la vaine et fastidieuse attente, après les longues années où elle n’a pas osé être elle-même parce qu’elle ignorait ce que souhaiterait trouver en elle le maître futur, où prendrait-elle l’énergie nécessaire de développer sa personnalité, de changer d’objectif et de vivre enfin sa propre vie suivant le droit de tout être humain ?

L’absurde idéal d’innocence de la jeune fille française va de pair avec la dépravation intellectuelle de la jeune femme. La première sait d’ailleurs parfaitement de quoi il retourne. «  Tu ne te marieras pas » : c’est la grande menace.

Une étiquette, une attitude, un calcul pendant quelques années, ensuite la liberté sans frein. Voilà comment nous entendons la moralité féminine dans notre pays.

Au nom d’un si noble idéal, nous nous scandalisons à l’idée de l’éducation mixte, au spectacle des mœurs anglo-saxonnes, à la seule proposition d’un moins de berquinade1 et de mensonge dans l’éducation de nos filles.

Au fond, tout cela vient de la même source ; l’horreur qu’a le Français pour toute femme qui prétend être une personne et non une poupée, l’antique droit de propriété du mâle sur sa compagne, dont nous nous débarrassons plus lentement que toute autre race.

Voilà pourquoi tant de contradictions apparentes : l’oie blanche avant le mariage, la réaction de l’adultère après, et le règne de la courtisane qui joue la comédie inverse de la vierge, et qui se résigne adroitement à n’être qu’une chose de vice, comme celle-ci se résigne adroitement à n’être qu’une chose de pureté.

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Notes de bas de page
1 Note de l’éditrice : Berquinade : « Composition littéraire où les réalités de la vie sont peintes à l’eau de rose ; ce mot ne s’emploie guère qu’ironiquement, en parlant de pièces où l’on veut dire que l’auteur n’a pas su jeter l’intérêt dramatique nécessaire ».

- Berquet : « Auteur de contes, de petits drames et de narrations ou de conseils pour les enfants, qui ne sont pas sans mérite, mais où la vertu triomphe trop facilement. » Le Littré.


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