Marguerite Durand

Victoire féministe

La Fronde
14/11/1900

date de publication : 14/11/1900
mise en ligne : 03/09/2006
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La loi permettant aux femmes munies de leur diplôme de licenciée en droit de prêter serment et d’exercer la profession d ‘avocat a été votée hier au Sénat par 172 voix contre 34.

C’est une nouvelle carrière ouverte aux femmes ; c’est une nouvelle brèche faite aux remparts des préjugés qui ne tarderont pas à s’effondrer, quoi qu’on fasse pour l’étayer.
En la personne de M. Gourgu, il a eu (mot illisible) un défendeur qui a réédité, à l’usage du Sénat, tous les lieux communs, tous les vieux clichés que l’on était en droit de croire hors d’usage tant ils ont servi, et que M. Tillayre - est-ce un ironiste ? - a qualifié de « langage académique ».
La femme au foyer, la femme gouvernant le monde par sa grâce ; son esprit ; sa beauté et son cœur ; la femme, être de faiblesse à qui il convient d’éviter la moindre fatigue : tout y est.

À ces arguments - sont-ce des arguments ? - il nous a été donné souvent de répondre :

Pour qu’une femme reste à son foyer, il faut qu’elle ait un foyer.

Pour qu’une femme gouverne le monde par sa beauté, il faut qu’elle ne soit ni vieille, ni laide, ni disgraciée.

Une femme ne choisit pas un métier fatigant pour le plaisir de s’éreinter, mais par nécessité. 

Au temps où nous vivions, les foyers coûtent cher à celles qui ne trouvent pas dans leur berceau l’argent nécessaire à les construire ; les femmes laides ont besoin de manger comme les jolies femmes et, dans les métiers les plus durs, dans ceux qui demandent une considérable dépense de force physique, des femmes gagnent leur vie.

Il paraît que la profession d’avocat est la plus pénible des professions. M. Gourju nous en donne une description qui fait frémir. « N’avez-vous donc jamais vu des avocats épuisés de fatigue, à la suite d’une longue plaidoirie et obligés de prendre des précautions sérieuses contre la pneumonie qui les menace ». Nous avons, en effet, tous vu des avocats avoir très chaud, être aphones après une longue plaidoirie et risquer un rhume, une bronchite ou une pneumonie en passant dans un courant d’air.

Quand elle vient de jouer Phèdre, Hamlet ou l’Aiglon, une femme comme Mme Sarah Bernard est dans un état équivalant et court les mêmes risques sans que personne au Sénat ne songe à s’apitoyer sur son sort.

Il y a des avocats qui plaident très rarement et qui sont ceux qui gagnent le plus d’argent, on les appelle les avocats consultants. Ils sont à leur foyer, c’est-à-dire, chez eux, plus souvent qu’à la barre ; leur métier est-il vraiment de ceux qui tuent ?, de ceux que « la nature a réservés » au sexe masculin ?

Que les hommes cessent donc d’avoir pour souci d’éviter aux femmes la fatigue, les amertumes et les désillusions du travail. Qu’ils s’occupent plutôt d’aplanir les obstacles de tout genre que les lois dressent devant les travailleuses.

Nous le répétons : une nouvelle carrière est ouverte aux femmes, le Sénat a consacré le principe de la liberté des professions, c’est une victoire féministe dont nous nous réjouissons.


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