Clotilde Dissard

La traite des blanches

La Fronde
16/08/1899

date de publication : 16/08/1899
mise en ligne : 25/10/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Le Temps consacre à cette douloureuse question un remarquable article qui a eu au moins le mérite d’indiquer quelques solutions pratiques immédiates.

« La traite des blanches est, en réalité, un procédé d’escroquerie, et c’est comme tel qu’il conviendrait de la poursuivre et de la punir. Dans les cas où la justice ne serait pas ou ne se trouverait pas suffisamment armée, l’autorité administrative disposerait dès maintenant de sanctions sérieuses.
Voici en effet, en quoi consiste cet odieux trafic.
Nul n’ignore qu’en France, beaucoup de jeunes filles, appartenant à des familles peu fortunées, conquièrent, à force de travail, des diplômes d’institutrices. Elles ne peuvent, étant donné l’extrême concurrence, obtenir toutes des places dans les écoles publiques ou privées. C’est à cette clientèle de jeunes filles que s’adressent des gens éhontés dans des annonces rédigées presque toutes de la même façon :
« On demande à Varsovie (ou à Budapest, au à Munich, ou à Vienne) des jeunes institutrices munies de diplômes. Bons appointements. S’adresser à telle personne dans telle ville. L’argent du voyage sera envoyé d’avance ».
L’annonce est alléchante. La pauvre jeune fille écrit en se déclarant prête à partir. On lui envoie immédiatement l’argent du voyage, ce qui est fait pour la rassurer sur le sérieux de la proposition. En route, donc !
Elle arrive. C’est ici que la désillusion commence. On lui dit que la place d’institutrice n’est pas encore vacante, mais qu’elle le sera sûrement dans un mois. Elle attend ».

Elle attend un mois, puis deux, et lorsque ses économies sont épuisées, qu’elle insiste pour obtenir la place promise, on lui propose de se livrer à des occupations « faciles » sur lesquelles il n’est pas nécessaire d’insister.

La jeune fille se révolte, on lui réclame alors l’argent qu’on lui a avancé pour le voyage, on la menace. Affolée, sans appui, sans conseil, la jeune fille, après quelques jours de luttes, entre dans la maison infâme.

On objectera peut-être qu’il existe dans chaque ville importante un consul chargé de prendre les intérêts de nos nationaux. Oui, sans doute, mais celui-ci met souvent peu d’empressement à agir. Puis, la jeune fille ne sait pas, n’ose pas réclamer son intervention. Elle se résigne à son sort.

« Le premier souci des gouvernements devrait donc être de donner des instructions à leurs représentants pour tendre la main à ces jeunes filles. Les consuls seraient invités à répondre aux demandes de renseignements qui leur seraient adressées sur le secret de ces annonces affriolantes. Dûment avisée qu’un piège lui est tendu, l’institutrice ne s’aventurerait pas à l’étranger pour y chercher fortune et y trouver la honte.

Si le congrès de Londres n’a pas pris cette première résolution, il n’a pas fait œuvre suffisante.

Ce n’est pas seulement par la voie de ces annonces internationales que la traite des blanches s’opère. À Paris, il y a des bureaux dits de placement qui, violant les règlements imposés par l’administration, dirigent les jeunes bonnes vers des maisons interlopes. Je n’ignore pas que sur les registres, ces filles sont classées comme domestiques, mais le mot domestique à tout faire n’a jamais reçu une signification plus complète. Au fond, ce sont des recrues pour la prostitution et elles sont payées comme telles. La commission que reçoit le bureau de placement est d’autant plus avantageuse que le sujet est plus beau. Des mesures de rigueur, c’est-à-dire la fermeture immédiate, doivent être prononcées contre ces officines qui lancent dans la débauche de robustes campagnardes venues à Paris pour mieux faire.

Il y a encore une dernière catégorie d’êtres plus abjects encore ; ce sont de véritables commissionnaires en chair humaine. Ces hommes sont aidés par des ménagères qui, à la sortie des ateliers ou des manufactures, guettent les jeunes ouvrières, les flattent par des offres insidieuses de toilette, leur viennent en aide dans les périodes de morte-saison et, finalement, quand le goût de la paresse est né et que la somme prêtée est un peu forte, se démasquent tout à fait. L’homme, le commissionnaire, se montre à ce moment et accompagne la jeune fille dans une maison de débauche. Pour cette odieuse exploitation, il touche une somme proportionnée à la jeunesse, à la beauté de sa marchandise. Les pris sont parfois élevés, surtout si une particularité rare caractérise la nature physique de la recrue.

Ces jeunes filles sont généralement majeures. L’article 224 du Code pénal ne punit que l’excitation habituelle des mineures à la débauche. Aussi, ces gens échappent-ils à toute poursuite, car ils ont bien soin de se nantir de l’acte de naissance de la fille et d’établir qu’elle est libre de ses actes, c’est-à-dire de son corps.

Une réforme législative s’imposerait donc. Elle consisterait à étendre l’application de l’article 334 au cas où la jeune fille, même majeure, aurait fait l’objet d’un contrat de livraison. L’existence de ce contrat pourrait être établi par témoins ou par tout commencement de preuves écrites, car il est bien certain qu’aucun instrument régulier n’est passé par ces ignobles trafics. Une proposition de loi en ce sens serait accueillie avec faveur par les Chambres, on peut en être certain ».   

Mais nous ne saurions accepter avec autant d’enthousiasme le dernier vœu du Temps, qui consiste à réclamer une législation nouvelle en matière de répression de la prostitution publique.

La répression a complètement failli à sa tâche, aussi bien sous l’ancien régime lorsqu’elle était à la fois civile et religieuse que depuis la Révolution où elle est devenue administrative et policière.

« Le jour où, après avertissement et contraventions répétées, les filles publiques se verraient infliger non pas une carte, mais une condamnation correctionnelle avec casier judiciaire, un grand progrès serait accompli dans cette œuvre de salubrité, c’est-à-dire à la fois dans l’œuvre de moralité extérieure et dans l’œuvre de l’hygiène publique, avec ses multiples conséquences ».

Il est déjà assez injuste et arbitraire d’infliger à ces femmes une carte, il serait monstrueux de leur octroyer encore des condamnations en police correctionnelle pour de prétendus délits qui ne sont point inscrits dans la loi.
Car si la prostitution est un délit, vous devez également punir les deux complices.

Le Temps a donc eu grand soin de laisser dans l’ombre la mesure radicale, décisive, celle qui assurerait la répression de la traite des blanches.

Il sait que la patente que paient les industriels des maisons closes est considérable, grossit le budget de l’Etat qui vit de cet argent si honnêtement gagné, aussi se garde-t-il, sachant combien il heurterait de gros intérêts, de proposer simplement la suppression des maisons de prostitution.


Retour en haut de page