Clotilde Dissard

La faillite du mariage

La Fronde
10/01/1899

date de publication : 10/01/1899
mise en ligne : 03/09/2006
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Ce que Mme Arvède Barine a nommé la faillite du mariage n’est qu’une diminution de la clientèle du mariage légal. Les épouseurs deviennent difficiles, justement parce qu’ils se font rares, c’est un effet de la concurrence. Cela rend soucieuses les mères qui ont des filles à caser et la société en éprouve un premier préjudice qui se révèle par la diminution de la natalité et la décroissance de la population.

À cet état de choses assurément regrettable, je vois des causes nombreuses :  l’éducation atrocement égoïste et individuelle que l’on donne au jeune homme, l’impossibilité pour lui de parvenir avant trente ans à une carrière assez rémunératrice, voici pour les classes bourgeoises, l’insuffisance des salaires, le chômage, l’exploitation du travail féminin, voilà pour les classes ouvrières.
Mais en cela ce sont les épouseurs qui font faillite et nullement le mariage.

Au fait, cependant, celui-ci tient-il bien toutes ses promesses qu’on nous a faites en son nom et que nous sommes en droit d’attendre de lui ? Est-il pour la femme cette protection efficace dans sa personne et dans ses biens, qu’il lui serait impossible d’avoir dans une situation moins légale ?

Le mariage crée une dignité morale de vie nécessaire à la parfaite éducation de l’enfant, mais il faut bien reconnaître  que la femme qui n’est pas mariée  - lorsqu’elle est majeure - a des garanties d’indépendance dans sa personne et dans ses biens qui lui donnent  une évidente supériorité.

Certes, le mariage mérite d’être conservé comme la pierre angulaire  de l’édifice social, mais on peut bien, au moins, chercher à faire disparaître toutes les aspérités, tous les angles, tous les points qui sont d’un contact trop douloureux.

Dans le passif de sa faillite, j’ai à noter le fait suivant, je le transcris d’une des très nombreuses lettres de femmes malheureuses que reçoit quotidiennement la Fonde.
Que pensez-vous du cas suivant ?

«  Fille d’une des premières familles industrielles du département D…, je suis mariée. Mon mari, craignant que tôt ou tard, la nostalgie du commerce m’enlève à son affection, me ravisse à sa tendresse, s’est empressé d’enfouir les modestes capitaux que constituaient ma dot dans une entreprise d’agriculture coloniale. Il obtint une concession en Afrique. Ni l’un ni l’autre, nous ne savions ce qu’était l’agriculture coloniale. Ce qui devait arriver s’est produit : nous avons été volés. Tout y a passé sauf les effets que nous portions. Les miasmes des terrains nouvellement défrichés nous ont occasionné les fièvres paludéennes. Mon mari s’en affranchi, je ne m’en suis jamais guérie, j’y ai perdu deux de mes enfants.  Voilà les pertes. Quant aux bénéfices que devaient nous rapporter cette entreprise, je les attends encore.
Fatiguée de ce genre de vie, j’ai adressé une demande à mon père pour le prier de répondre pour nous et m’installer un commerce dans la ville de…
Je comptais sans mon seigneur et maître.
Le lendemain de l’ouverture du magasin, l’huissier, au nom de la loi, m’interdisait de continuer. Celui qui, par amour-propre, refusait de me laisser derrière un comptoir, ne s’est pas cru déshonoré de vendre pour son propre compte les marchandises appartenant de droit à son beau-père.  
À l’échéance, les traites protestées furent retournées à mon père.
Concluons : Le mariage est un contrat tout en faveur de l’homme, il rend la femme esclave. Si quelques natures d’élite font de celle-ci leur compagne véritable, la plupart, pour ne pas dire la généralité, font d’elle leur dupe et leur victime ».

Cette lettre, dont j’ai scrupuleusement respecté la forme, est bien propre à suggérer des médiations fructueuses à ceux qui pensent que tout est pour le mieux à l’égard de la femme dans l’institution du mariage.


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