Maria Deraismes

Discours

prononcé lors du second congrès du Droit des femmes (Juin 1889)  1

date de rédaction : 01/06/1889
date de publication : 01/09/1980
mise en ligne : 03/09/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

…Notre morale se base actuellement sur une contradiction scientifique, donc elle est immorale. 

Pourquoi ? C’est que tout ce qui a trait aux relations des deux sexes touche à la physiologie, c’est-à-dire à l’étude du mécanisme humain à l’état dynamique et à la recherche de loi qui régissent le fonctionnement des organes et qui en déterminent les actes et leurs limites. À cet égard, toute règle formulée et prescrite a priori est sans valeur ; elle n’est plus qu’une discipline imposée arbitrairement et qui ne s’observe qu’en apparence.

Jusqu’ici, sur ce point, ces règlements ont pour source une fausse appréciation des attributs des deux sexes. Comme réminiscence des vieilles traditions cosmogoniques et théogoniques, la science a longtemps affirmé, sans attendre la consécration nécessaire à la méthode expérimentale, que l’homme a une puissance génétique supérieure à celle de la femme ; qu’il caractérise l’élément fécondateur créateur et qu’en vertu de cette exubérance dynamique, prérogative du principe mâle, il est autorisé à professer des mœurs libres parce que, chez lui, les énergies vitales sont tellement intenses qu’il ne saurait les contenir dans les bornes exclusivement légales demandant des délais, sans faire courir les plus grands dangers à sa santé et à sa raison.

D’autre part, il a été statué que le principe féminin étant essentiellement passif et réceptif, les exigences génétiques sont très limitées chez la femme ; que son plus bel apanage est la pudeur, la chasteté, et que, pour cette raison, elle doit, sous peine de la réprobation publique, n’établir avec l’autre sexe que des relations consacrées par les lois.

Ainsi, un dilemme se pose devant nous : ou les hommes seront perpétuellement déçus dans leurs aspirations les plus impérieuses, en conséquence les plus légitimes, où les femmes transgresseront la loi de réserve qui leur est imposée. Vous conviendrez alors que la situation de la femme devient singulièrement critique : elle se trouve entre la fameux : « Elle me résistait, je l’ai assassinée » de Dumas père et le non moins fameux : « Tue-là » de Dumas fils.

Eh bien, il n’est pas admissible que la nature se fasse opposition à elle-même, lorsqu’il s’agit d’une base fondamentale de laquelle dépendent la transmission de la vie, la perpétuité de l’espèce, enfin, la continuité de l’humanité.

 Les idées préconçues et les préjugés ne doivent pas troubler l’ordre naturel et mettre en présence une liberté sans borne et une restriction à propos d’un même acte nécessaire, tandis que le monde des êtres vivants nous montre dans toutes les espèces, pendant la période génératrice, la concordance des instincts chez les individus de deux genres et leur consentement réciproque pour les satisfaire.
Donc l’humanité, qui est au summum, ne peut faire une regrettable exception et rompre sur ce point l’harmonie universelle.

L’erreur ne vient donc pas de la nature, mais de la société.

L’Orient a cru résoudre le problème en instituant la polygamie, ou, pour être plus explicite, la polygynie. Seulement, il lui a fallu recourir à des moyens anormaux, tels que la séquestration des femmes et la mutilation de leurs gardiens ; deux violations de la nature.

L’Occident favorise la prostitution, en d’autres termes, le commerce de la chair humaine ; elle viole en même temps la liberté et la dignité de l’être conscient…

….La prostitution régie par l’Etat réduit à néant les principes de justice, de droit, de solidarité sur lesquels s’appuient les sociétés modernes. Le mépris de la loi, dans ce qu’elle a de plus auguste et de plus sacré, est quotidiennement autorisé. En effet, dans l’esprit de la loi, toute peine, tout châtiment infligé a toujours comme but la moralisation du condamné, lors même que les moyens expiatoires employés sont défectueux. Or, le contraire arrive dans la prostitution patronnée par l’Etat, la délinquante est considérée comme incurable et, loin de s’efforcer à la moraliser, on l’oblige à récidiver d’office. C’est ainsi qu’une jeune fille, une femme appréhendée sur la voie publique pour incitation à la débauche, est immédiatement inscrite comme devant continuer à se prostituer, suivant la volonté des passants. Dans ce cas c’est l’Etat qui est récidiviste !

La société croit se justifier en arguant qu’il n’existe ici, ni jugement, ni condamnation, que c’est simplement un règlement de police, une mesure administrative dont l’objet est d’assurer l’ordre public et la décence extérieure. Cette soi-disant justification n’est qu’une aggravation : Quoi ! Une mesure administrative, un règlement de police sont au-dessus de la loi et lui jettent un défi ?

Qu’on avoue donc franchement que c’est une façon ingénieuse, mais absolument criminelle, de satisfaire la dépravation des hommes ; et le comble de l’impunité, c’est que l’homme complice reste indemne.

Évidemment, si les femmes étaient pour quelque chose dans l’élaboration des lois, cette iniquité scandaleuse n’eût jamais eu de réalité. Quant à cet ordre extérieur, cette décence de la vie publique qu’on prétend respecter, n’est-ce pas dérisoire ? La morale est-elle sauvegardée parce que, dans chaque quartier, les prostituées ne doivent parcourir qu’un espace déterminé ? La morale est-elle sauvegardée lors que les établissements de débauche se distinguent par des signes extérieurs visibles à tous ?

Deux solutions se présentent : ou les hommes peuvent régler leurs mœurs et s’en tenir au mariage ; ou il faut leur déclarer les mœurs libres pour les deux sexes avec une égale responsabilité des deux parts : recherche de paternité, etc…

Il est démontré expérimentalement que les deux sexes peuvent régler leurs mœurs, sans quoi nous serions contraints de reconnaître que l’instinct chez les animaux est plus puissant que la volonté chez les humains, d’autant qu’il ne s’agit pas d’abstention, mais de limitation. Sans doute, il se produira toujours des défaillances, des chutes, mais du moins ne seront-elles ni préméditées, ni autorisées.

D’ailleurs, il est nécessaire, avant toute conclusion définitive, de distinguer ce qui appartient à la nature de ce qui est le fait d’une fausse éducation.

Suivant la loi naturelle, qui est la seule vraie, les forces naturelles sont restreintes ; pour résumer, nul n’a d’excédents de forces. On en trouve la preuve dans les ouvrages de pathologie et de thérapeutique qui démontrent que les forces individuelles paraissent toujours insuffisantes pour la durée de la vie. Il n’y est toujours question que de réconfortant, de réparation et de réfections des énergies organiques qui défaillent prématurément dans l’exercice de la vie au beau milieu de son parcours.

À quoi nous en prendre, si ce n’est au gaspillage des forces mal gérées en humanité ? Et qui est responsable de ce gaspillage si ce n’est l’éducation sotte et coupable donnée à la jeunesse masculine ?

Dans l’hypothèse où l’on proclamerait la liberté des mœurs comme un fait normal pour les deux sexes et sans déconsidération pour aucun d’eux, quelles en seraient les conséquences ? N’est-il pas permis de craindre que la bride lâchée aux sens et à l’imagination surexcitée n’ait pour suite que l’exagération et l’exaltation des instincts inférieurs et leur prédominance sur les instincts élevés.

En pareille matière, l’éducation est à refaire. La raison qui est la faculté directrice suffit à ordonner la gestion de l’organisme et la volonté cultivée en exécute les sentences.

La prostitution est une tache, une ignominie séculaire qu’il faut au plus vite faire disparaître sous peine d’immobiliser le progrès.

En  Angleterre, l’énergie d’une femme dévouée2, groupant autour d’elle tout un  parti, a été assez puissante pour délivrer le pays de cette odieuse prostitution réglementée, insulte faite à notre sexe…

…Pour venir à bout de cette plaie sociale, il est nécessaire qu’une protestation publique se produise avec éclat ; il n’y a plus à invoquer la question d’hygiène, la science médicale a fait justice de ces erreurs ; elle a démontré par une série d’exemples probants que la réglementation était plus funeste que favorable à la santé publique.

Donc, permettez- moi de formuler ce vœu :

Considérant que la prostitution à laquelle l’Etat prête son appui est la plus grand outrage fait à la conscience humaine ;
Considérant que tous les maux sociaux qui en résultent ;
Je demande que les femmes étrangères, dont les pays sont soumis à ces honteux règlements, s’unissent aux femmes françaises, pour réclamer l’abolition de la police des mœurs.

[ Ce vœu mis aux voix est voté par acclamation].

Retour en haut de page
Notes de bas de page
1 Cité dans : Maria Deraismes, Ce que veulent les femmes. Articles et discours de 1869 à 1894. Préface, notes et commentaires d’Odile Krakovitch. Syros. Septembre 1980. 143 P. p. 60 à 62.
2 Note de l’Editrice : Joséphine Butler

Retour en haut de page