Jeanne Brémond

Les femmes au Creusot

La Fronde
04/10/1899

date de publication : 04/10/1899
mise en ligne : 03/09/2006
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(De notre envoyée spéciale)

Si, las un jour de la tutelle dans laquelle on le tient et avide d’un peu de vérité, M. Schneider, oubliant un instant ses millions, s’évadait de son château-fort et, franchissant la haie de soldats armés qui gardent sa porte, allait en simple citoyen, les mains dans les poches, se mêler pendant quelques heures aux conversations de ses ouvriers, il ne pourrait plus dire en rentrant chez lui qu’il ignore les causes de la grève qui a soudainement éclaté au Creusot, et les propos qu’il serait ainsi à même de recueillir lui en apprendraient plus long sur les origines de la situation actuelle que tous les rapports plus ou moins inexacts que lui présentent des sous-ordres ayant un intérêt direct à dénaturer la vérité.

Combien il est intéressant d’écouter les doléances de ces pauvres gens, si humbles en leurs revendications, si modérés dans l’exposé de leurs griefs. Ici, point d’acrimonie contre le patron que l’on a enrichi, pas de haine pour le capitalisme féroce qui vous écrase de toute la force de ses millions, pas de colères et pas d’injures, mais seulement des réclamations basées sur l’excès d’injustices et défendues avec une ténacité et une énergie que rien ne saurait démentir.

Quelques jours passés au Creusot nous ont appris quelle est la situation véritable de cette intéressante population ouvrière et, ainsi que cela était notre devoir, nous avons voulu savoir quel était exactement le sort réservé aux femmes employées à l’usine.

Elles sont assez nombreuses et se divisent en plusieurs catégories ayant des emplois et des gains très différents.

Les plus heureuses, « les privilégiées », sont les ouvrières qui travaillent dans les ateliers d’électricité. Là, point de travaux pénibles, point de salaire trop ridicule. On travaille de six heures du matin à six heures du soir à bobiner des fils métalliques ou à découper des plaques isolatrices en mica et l’on gagne pour cela de trente-cinq à cinquante sous par jour, ce qui, étant donné la proportion des sommes allouées aux ouvriers, est, paraît-il, assez raisonnable.

Mais je l’ai déjà dit, le Creusot  est une ville féodale et, parmi les traditions qu’on y a conservées figure, en première ligne, le droit du seigneur, à cette différence près avec l’ancien régime, qu’il est exercé par des centaines de contremaîtres, au lieu de l’être seulement par le châtelain du pays.
- « Hélas, oui, nous dit avec tristesse un des plus anciens ouvriers de l’usine, nos bobineuses et nos électriciennes sont toutes choisies parmi les protégées des chefs ; bien  rares sont celles qui peuvent se soustraire à cette honteuse servitude. Et je puis à ce propos vous citer un fait qui s’est passé il n’y a pas fort longtemps. »  Et, avec une indignation encore mal contenue, le brave homme nous raconta comment une jeune ouvrière, poursuivie par les assiduités d’un contremaître, fut à moitié violentée par celui-ci et dut faire intervenir son frère, un des meilleurs ouvriers de l’usine. Une scène violente eut lieu entre les deux hommes, la chose s’ébruita et raison fut donnée à celui qui avait pour lui le bon droit. Mais, dès lors, la malheureuse jeune fille fut en butte à de telles vexations, à de si constantes injustices que, quelques mois après, elle dut quitter l’usine et même le pays où la vie, pour elle, était devenue impossible. Est-il besoin de dire qu’on ne fit rien pour la retenir et qu’on se garda bien en haut-lieu de demander l’explication de ce départ.

Voici pour les privilégiées ! Mais que sont les autres ?
Ah ! celles-là, qui ne les a pas vues à l’oeuvre, qui ne les a pas entendu faire le récit de leurs misères, ne peut savoir quelles doses de souffrance et d’humiliation un être humain peut supporter.

Douze heures par jour, sous le soleil et sous la pluie, exposées à toutes les intempéries des saisons, des centaines de femmes – des êtres qu’on prétend être faits de grâce et de faiblesse – sont occupées à empiler dans des brouettes des résidus de charbon envoyées par les mines de Montceau, de Montchanin ou du Creusot et à les transporter à la chauffe de l’usine située à plus de 50 mètres du lieu du déchargement.

Pour gagner trente-deux sous par jour, il faut que les malheureuses aient chargé et roulé vingt-cinq brouettes contenant chacune un hectolitre de charbon, et  lorsque le temps est pluvieux, la poussière de charbon s’attache aux doigts engourdis et que la tâche éprouvante n’a pu être remplie à la fin de la journée, une diminution est encore faite sur le dérisoire salaire qu’on ose offrir à ces femmes en échange d’un travail qu’on n’imposerait pas à des forçats.

Ailleurs, d’autres ouvrières, non moins lamentables celles-là, sont employées à mettre en paquets et à expédier de la limaille, des vieux clous, des déchets de fer ou de plomb ; cela leur enlève la peau, leur écorche les doigts et ce travail est si pénible, si peu rémunéré que les hommes qui l’exécutaient autrefois se sont refusés à le faire.

Voici, nous semble t-il des faits qui, à eux seuls, sont assez monstrueux pour motiver une grève ; et il est vraiment bien naturel qu’après cela les femmes se montrent les plus ardentes dans la revendication de leurs droits.

Eh ! quoi, Monsieur Schneider, vous vous étonnez que vos ouvriers, enfin poussés à bout, refusent de rentrer dans vos usines !
Chez vous, on exploite les hommes et on tente de violer les filles, vraiment, que vous faut-il de plus ?

C’est pourquoi il faut être d’un optimisme bien exagéré pour parler ici de conciliations et d’apaisement.

Nous sommes en présence de toute une population sur laquelle pèsent plusieurs générations d’un odieux esclavage ; la révolte a éclaté hier, elle ne s’apaisera pas demain. Et si l’exode final s’accomplit, si ce peuple se met et vient chercher justice dans la grand’ville, ce sont les femmes qui, imitant leurs devancières de 89, marcheront, le drapeau au poing, en tête de la troupe, entraînant leurs maris et leurs frères vers les conquêtes de la liberté.

A la vue de ces faces maigres et pâles dans lesquelles vivent seulement les yeux démesurément agrandis, à la vue de ces corps meurtris et de ces pieds ensanglantés, en présence de tant de misère et de tant de souffrance, Paris frémira d’horreur et de pitié et ouvrira tous grands ses bras à ces précurseurs de la Révolution sociale.



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