Bradamante

Le droit et la force

La Fronde
30/10/1901

date de publication : 30/10/1901
mise en ligne : 03/09/2006
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Au retour d’une absence, je trouve dans un numéro du Bloc, une réponse de Monsieur Clemenceau aux observations que m’avait suggérées son refus de souscrire à l’égalité politique des femmes.

J’ai le chagrin de n’avoir pas convaincu M. Clemenceau. On m’avait bien dit que le propre des discussions était de laisser chacun de son avis ; mais j’ai une trop haute opinion de M. Clemenceau pour ne pas attribuer à leur seule faiblesse l’insuccès de mes raisons.

M. Clemenceau voudra, je l’espère, en retour, croire que si je suis demeurée insensible aux siennes, ce n’est pas non plus par entêtement.

Je ne m’explique pas du tout en quoi M. Clemenceau a jugé que je le ravalais au niveau de l’homme-singe parce que je lui supposais quelques prétentions ataviques. Je ne me défends pas d’en avoir eu l’intention, aussi indigne de moi que de lui-même ; je nie l’avoir fait.

M. Clemenceau m’assure avoir été dépouillé de toute prévention de cette sorte, il est donc hors de cause. Mais pour tous ceux qui, comme moi d’ailleurs, ne peuvent espérer atteindre ce degré de perfection, il importe que des traces d’atavisme ne les fassent pas assimiler au Pithécanthrope.

Ceci dit, je reviens à notre bonne querelle de principes.
M. Clemenceau, après avoir reconnu le Droit théorique des femmes à l’égalité politique persiste à en vouloir subordonner l’exercice à un certain développement de culture. Grâce à ma curiosité, je sais enfin, à quoi m’en tenir sur ce certain développement.

M. Clemenceau l’estimera suffisant, quand les femmes seront assez fortes pour s’emparer elles-mêmes de leurs droits. Et la raison en est que le Droit n’est justement que la Force. Cela est très vrai en effet dans la pratique, mais non dans la théorie. Or, tout le progrès humain vient précisément de nos efforts pour rapprocher le droit pratique du droit théorique. Mais je me demande si M. Clemenceau consent à les distinguer. « Quel droit, écrit-il, Bradamante, a t-elle sur le poulet dont elle déjeune et le poulet sur la chenille et la chenille sur la salade ? » Mais, mon dieu, le droit de vivre, simplement, la nécessité de la lutte pour l’existence.

M. Clemenceau connaît aussi bien que moi la loi de la sélection des espèces. Il sait comme moi que les espèces sont obligées de s’entre détruire pour vivre, puisque chacune, poulet, chenille ou salade envahirait à elle seule la toute la terre si les autres ne faisaient obstacle à son développement.

Et ce même besoin de vivre qui force des espèces différentes à se refouler dans la mort, qui fait une loi aux individus d’espèces semblables de se respecter mutuellement et donne une base au droit théorique.

Je ferais observer à M. Clemenceau que je n’évoque pas un instant les lois de la conscience, mais seulement la nécessité pratique de vivre.

Longtemps, on a controversé si la femme était de la même espèce que l’homme, si elle avait une âme, une intelligence… A présent  que le point semble tiré au clair, il apparaît que l’ égalité de l’homme et de la femme est la condition essentielle du développement harmonieux de l’espèce humaine.

C’est entendu, me dit M. Clemenceau, mais dans la pratique, tous les droits ont été les conquêtes de force, l’Histoire est là, nous n’y pouvons rien changer.

M. Clemenceau a raison. Nous ne pouvons rien changer à l’histoire, les historiens s’étant réservés à eux seuls le privilège de la falsifier. Mais si l’histoire d’hier ne nous appartient pas, du moins pouvons-nous essayer d’imprimer notre marque à celle de demain.

Rien ne s’est fait jusqu’à présent que par la force. Mais le monde s’en est-il bien trouvé ?  
N’y aurait-il pas quelque avantage à persuader les plus forts de céder de bonne grâce aux plus faibles ce qui leur revient pour éviter ces recours à la violence si contraire à l’établissement du juste équilibre ?

À cela, M. Clemenceau objecte : L’exercice du droit n’est tolérable qu’aux mains de ceux qui ont su le conquérir. Rien ne me paraît plus contestable. Je crois que Diderot et d’Alembert et leurs camarades de l’Encyclopédie qui n’ont pas su conquérir leurs droits en auraient néanmoins fait un usage très tolérable.

Comme l’observe M. Clemenceau lui-même, ce sont quelques hommes qui ont conquis les fameux Droits pour leurs compagnons. Quelques milliers pour tous les millions, ainsi que cela s’est toujours pratiqué. Que reste-il alors de l’objection ? Mais je préfère abandonner cette discussion spéculative et voir tout droit si l’égalité politique des femmes pourrait entraîner des catastrophes, ou une amélioration au sort commun des hommes et des femmes.
M. Clemenceau incline pour les catastrophes, moi, pour l’amélioration.
M. Clemenceau dit que je ne donne pas de raisons de mon opinion, tenant évidemment pour nulles celles que j’ai données.
M. Clemenceau donne de son opinion la raison suivante : « Les hommes font plus que médiocrement, les femmes feront pire, » et il ajoute : « J’avais dit que le vote des femmes en France nous ferait faire un saut de régression jusqu’au Moyen-Age. La discussion là-dessus n’a pas tenté Bradamante et je n’en suis point surpris, car j’aurais eu trop d’avantages ».

Je supplie M. Clemenceau de ne pas m’épargner. Compté-je dans un débat où se joue le sort de l’humanité ! Qu’il m’écrase de ses raisons, qu’il me submerge d’évidence, mais que la lumière soit ! Quant à moi, je crois à l’amélioration, parce que je crois à l’excellence de cette propre formule de M. Clemenceau : Que chacun fasse à sa guise et tout le monde sera content. Mais le moyen que chacun fasse à sa guise, quand la moitié de l’humanité régente souverainement l’autre moitié ?

On dit que le sort de ces deux portions humaines est si intimement lié que la partie dominante n’a pas intérêt à molester la partie dominée. Rien n’est plus vrai. Et la seule conclusion de cette observation est que les revendications féministes ne sont pas dirigées contre les hommes et que la libération des femmes importe au même degré au bonheur de l’un et l’autre sexe.

Mais pour n’avoir pas intérêt à tourmenter le sexe faible, s’en suit-il que le sexe fort s’en abstienne ? Il faudrait pour cela, ô mon cher Monsieur Clemenceau, que l’humanité en soit arrivée à ce développement de culture où le plus fort comprend qu’il n’a rien à gagner à user de l’avantage de sa force contre le plus faible. Croyez-vous qu’il y arrivera sous M. Leygues ?

Mais j’admets qu’on ne doive désespérer d’aucun progrès sous un aussi grand ministre. Il faudrait encore, le jour où nous en serons là, que les dominateurs n’usent pas de leur force à contresens, qu’ils démêlent avec une sûreté complète tous les besoins de l’esprit et de la conscience des dominés. Or, l’objection capitale qu’on oppose aux revendications égalitaires de la femme est la non-identité des sexes, alors qu’il n’y a pas de raison plus puissante qui milite pour elles.

C’est précisément parce que l’homme et la femme ne sont pas identiques qu’il est aussi insensé, aussi funeste de confier la direction souveraine du genre humain aux seuls hommes, qu’il serait aussi insensé et funeste de la confier aux seules femmes. Nous n’avons pour en juger qu’à regarder l’ordre où aboutit cette disposition.

L’homme prétend enseigner à la femme ses fins naturelles ; mieux, que sans la violence qu’il lui fait, elle serait aussi incapable de s’y conformer que de les reconnaître !

En fin de compte, ces femmes, qui, sans les gendarmes, abandonneraient leurs foyers, abandonneraient la douce intimité du ménage, iraient noyer leurs enfants, qui sait ? Les feraient-elles peut-être par l’oreille, où sont-elles ?

Où sont-elles ? Mais grâce au gouvernement des hommes, elles sont aux occupations de leur sexe, parbleu !

Où sont-elles ? Mais dans les usines, à faire tourner des machines, et voyez ces gaillardes ! C’est blanc, c’est pâle, c’est exsangue, on croirait que ça va mourir, mais ça travaille comme un homme. Pour la moitié du salaire, par exemple. Dame ! on ne peut pas tout avoir, la douce intimité du foyer et la haute paye ! Le fâcheux, c’est que le salaire des hommes avilis par contre-coup, atteste une fois de plus de la solidarité des sexes. 

Où sont-elles encore ? Mais sur le trottoir et à Saint Lazare, et parlez-nous des agents des mœurs pour leur faire entendre la grande voix de la Nature.

Où elles sont encore ? Mais dans les couvents. 47. 000 rien qu’au Bon Pasteur, avec la journée de 16 heures pour trois sous de pain et deux sous de lard rance.

Ah ! Ah ! la voilà la douce intimité du foyer !

Oserait - on croire que la nature serait obéie avec cette docilité, si l’égalité politique des femmes leur permettait de concourir à la confection comme à l’application des lois ?

Mais, voilà. Impossible de leur rendre leurs droits politiques tant que les femmes iront au confessionnal ! Et voyez l’embarras de la situation. Les femmes iront justement au confessionnal tant qu’on ne leur rendra pas leurs droits politiques.

Car, je n’en doute pas, mon cher M. Clemenceau, en leur refusant votre concours pour s’élever à la liberté, vous aidez à les pousser vers le guichet infâme où leur cœur et leur esprit vont se charger de boue et de ténèbres. Tant que la femme grandira avec la pensée qu’elle n’est qu’un être inférieur, sans droits propres sur sa propre destinée ; tant que la femme grandira avec l’esprit avili, écrasé dès le berceau sous le poids de cette opinion universelle, formidable, découragée de l’effort, ce n’est qu’aux genoux des prêtres qu’elle ira chercher une consolation à sa faiblesse et à sa misère.
Si vous voulez qu’elle abandonne le confessionnal, ouvrez-lui les sections du vote.

Sans doute vous verserez dans le corps électoral, qui ne fait déjà pas merveille, une armée encore inexpérimentée. Mais l’exemple des hommes qui furent appelés à la vie politique dans les mêmes conditions et qui, pourtant, ne nous ramenèrent pas aux croisades a de quoi nous rassurer. 

L’équilibre que retrouvera le suffrage universel, normalement consulté, quand les femmes donneront leur avis, fera compensation à l’abaissement de la finesse politique actuelle du collège électoral.


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