Madeleine Pelletier

L’école unique

L’Ouvrière
13/07/1924

date de publication : 13/07/1924
mise en ligne : 03/09/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

L’école unique figure en bonne place dans le programme sur lequel le Bloc des Gauches s’est fait élire le 11 mai. Si le nom est nouveau, l’idée est loin d’être nouvelle ; depuis bien des lustres déjà, les esprits d’avant-garde ont défendu la gratuité de l’enseignement à tous les degrés.

Mais toujours la bourgeoisie, même radicale, même combiste, avait renvoyé aux calendes grecque une réforme importune. On objectait l’argent, simple prétexte ; le budget avait été grevé d’une dizaine de millions alors qu’on trouvait des milliards pour la guerre.

Ce que la bourgeoisie redoutait par-dessus tout, c’était la culture intellectuelle du prolétariat. L’école primaire, surtout quand on la quitte à treize ans, est tout à fait insuffisante pour donner aux ouvriers le désir ardent d’une vie meilleure. Mais on aurait eu tout à craindre d’ouvriers ayant fréquenté le lycée jusqu’à quinze et seize ans. Outre la culture reçue, ils auraient pu, en côtoyant les fils de la bourgeoisie, faire l’expérience amère de l’inégalité des conditions sociales.

C’est pour cela que jamais on n’a osé unifier l’enseignement. On a préféré créer pour les enfants d’élite du prolétariat l’enseignement primaire supérieur. L’école primaire se rapprochait du lycée sans se confondre avec lui.

Maintenant, le Bloc des Gauches se met en tête de faire enfin la justice dans l’instruction : il faut le voir venir et il y a tout à craindre que cette justice ne soit administrée comme l’amnistie : au compte-gouttes.

Il y a, en effet, une grosse difficulté dans l’école unique. Les parents bourgeois envisagent certainement avec horreur l’idée que les enfants du prolétariat pourraient s’asseoir aux côtés de leurs fils sur les bancs du lycée.

Si la réforme est réalisée, ils retireront en masse leurs enfants des établissements de l’Etat et les mettront dans les collèges congréganistes.

Certes, si le gouvernement en avait la ferme volonté, il pourrait écarter cet obstacle ; par exemple en exigeant pour le baccalauréat la fréquentation d’un établissement de l’Etat. Mais les hommes du Bloc des Gauches auraient bien changé s’ils se prenaient ainsi d’une telle frénésie de réaliser leurs promesses électorales.

La culture du prolétariat réalisée par l’école unique ne ferait pas la révolution qui est commandée par l’infrastructure économique, mais elle y aiderait singulièrement.
L’apathie des classes ouvrières que les militants déplorent est la conséquence de l’ignorance. L’ouvrier ignorant sait bien qu’il est exploité, mais, au fond, quand il ne souffre pas trop, il se résigne facilement à une vie qui a toujours été la sienne.
Avec une culture, même superficielle, il n’en serait pas ainsi. L’ouvrier prendrait en dégoût la vie de misère et de travail à laquelle il est condamné et il ferait tout pour jeter bas l’ordre social.

Les hommes du Bloc des Gauches savent cela ; c’est pourquoi ils garderont bien de répandre à flots dans le prolétariat la culture intellectuelle. Le capitalisme, tout comme les monarchies du passé a besoin de l’ignorance des masses pour les mieux exploiter.

C’est pourquoi il y a tout lieu de craindre que l’école unique ne soit une de ces réformes bâtardes avec lesquelles les radicaux d’avant-garde ont amusé les électeurs pendant tant d’années.

***

Un mot

Comme la camarade Madeleine Pelletier, nous croyons que le Bloc des gauches après avoir promis l’école unique se gardera bien de la réaliser.

D’ailleurs, cette école unique serait encore un leurre pour les enfants de travailleurs si elle laissait subir l’influence de l’argent. Il n’est pas juste qu’un enfant mal doué, intellectuellement, parce que ses parents ont de l’argent use les forces et le temps d’un professeur en pure perte et au détriment des enfants plus intelligents.

En fait d’enseignement, il nous semble :
1° Qu’il ne doit y avoir qu’une seule sorte d’école primaire pour tous les enfants riches ou pauvres, les pauvres recevant une allocation pour ne pas être une charge à leurs parents.
2° Que l’école secondaire soit ouvert seulement par concours tant qu’il n’y aura pas assez d’établissements pour admettre tous les enfants. Le recrutement au concours doit être complété de l’allocation d’entretien pour les enfants pauvres.
3° Que les écoles professionnelles, techniques, etc. doivent accepter tous les enfants sans distinction de classe, toujours avec l’allocation d’entretien pour les enfants pauvres.

Ce qu’il faut abolir par-dessus tout, c’est la sélection par l’argent qui existe maintenant et dont l’abolition ne semble pas demandée d’une façon assez nette dans les remarques de la camarade Madeleine Pelletier.

Retour en haut de page
Nota bene

Ce texte ne peut être considéré comme un texte « féministe » ; il a néanmoins, compte tenu de son intérêt, été intégré dans ce corpus.


Retour en haut de page