Madeleine Pelletier

La femme a besoin d’idéal

L’Ouvrière
08/05/1924

date de publication : 08/05/1924
mise en ligne : 03/09/2006
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Je viens de lire un roman récent : Notre Dame de la Sagesse de M. Dominique.

Je crois que nos successeurs auront à juger sévèrement la littérature de l’époque du Bloc national. Transportant dans le roman les méthodes du cubisme, on ne trouve pour sortir de la banalité que l’accablement.

L’auteur nous transporte dans un asile d’aliénés, où un anarchiste a été enfermé sur l’ordre de sa famille parce qu’il distribuait aux pauvres sa fortune à lui. M. Dominique, qui semble avoir peu réfléchi aux questions sociales, n’insiste pas sur la monstruosité de la société présente qui permet de faire enfermer comme fou un homme dont la prodigalité frustre… des héritiers possibles. Car, en société capitaliste, l’argent a plus de valeur que l’homme, même que le possesseur de l’argent. Malheur au prodigue qui a une famille ; il n’est pas libre de dépenser son argent ; des parents qui désirent sa mort pour hériter peuvent le faire interdire et même enfermer.

En l’occurrence, le personnage du roman est fou, pas beaucoup, il est vrai, et surtout pas internable, car il n’est nullement dangereux. Tous ses raisonnements sont corrects ; seulement, il a eu des hallucinations. Poussé par une force mystérieuse à rentrer chez lui, il a, une fois dans sa chambre, entendu une voix intérieure qui lui a dit : « Distribue ton argent ».

Margot, la maîtresse de l’interne préfère cet idéaliste à son amant bourgeois et quelconque. Elle finit par le faire évader de l’asile et elle s’en va vivre avec lui, amante platonique et servante à la fois. Nouvelle Madeleine, elle essuie de ses cheveux les pieds de cet espèce de christ révolutionnaire.

Une insurrection éclate à Paris : Margot y prend part aux côtés de son compagnon ; elle est tuée. Les deux hommes : le bourgeois et l’anarchiste assis côte à côte sur un banc devant l’Hôtel Dieu la pleurent.

L’idée à retenir de ce livre, c’est que la femme a besoin d’idéal ; elle est, sur ce point particulier, supérieure à l’homme.
Il y a parmi les hommes des idéalistes, on ne saurait le nier, et il y a d’autre part, des femmes bien matérielles ; mais en général, la femme, moins sensuelle, habituée par l’infériorité même de sa condition sociale à une vie plus frugale, a besoin de quelque chose d’autre que l’argent et sa vie courante.
De là son attachement à la religion.
C’est par besoin d’idéal que, la foi aux religions officielles disparue, elle va volontiers au spiritisme, à la théosophie, etc.

Souvent, par suite de l’éducation d’esclavage que la société lui donne, la femme, telle Margot, est portée à incarner son idéal dans un homme. L’amour sexuel et intellectuel sont confondus par elle en un tout ; de là, les déceptions quant le dieu se révèle un être ordinaire qui, pas plus que les autres, ne mérite d’être adoré à deux genoux.

Les femmes communistes ne sauraient être des Margot ; elles doivent apprendre à intellectualiser leur idéal ; le cerveau et le sexe sont choses essentiellement distinctes. Le sexe a son domaine ; mais c’est avant tout l’ide qu’il fait aimer.

L’amour pour une idée, plus abstrait, est moins violent que l’amour de margot pour son prophète révolutionnaire, mais il est aussi plus durable, plus sérieux, plus digne d’une personne affranchie.

L’idéal incarné en un homme peut donner à un militant une compagne dévouée : seul l’amour de l’idée formera la véritable militante communiste.


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