Madeleine Pelletier

Moi qui ne suis qu’une femme… 

L’Ouvrière
10/04/1924

date de publication : 10/04/1924
mise en ligne : 03/09/2006
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C’est une expression courante dans le langage de nombre de femmes. Lorsqu’une femme veut formuler une opinion et qu’en même temps, elle craint que ce soit trop osé pour l’être inférieur qu’elle croit être, elle la fait préluder par une formule de prudence :

«  Moi que ne suis qu’une femme, je pense cependant… »

En réalité, la personne qui dit cela ne se croit pas toujours inférieure, mais éternelle rabrouée, elle craint, qu’en guise d’argument, on ne lui reproche son sexe, alors elle va au devant de l’injure possible.

Mais, le plus souvent, la femme se croit, en effet, inférieure, sinon en tant qu’individu, du moins de par son sexe. Il  n’en saurait être autrement, car durant toute sa vie elle a respiré ce préjugé.

Tout dernièrement, on me rapportait qu’un homme, après avoir accepté d’être le parrain de l’enfant de son frère, avait subordonné son consentement définitif à la condition que l’enfant à venir soit un garçon : il ne voulait pas être le parrain d’une fille. Dans son milieu même, on trouvait qu’il allait trop loin, mais on peut dire que la croyance est encore très répandue qu’une femme qui accouche d’une fille ne fait qu’un demi travail.

Tout le langage est rempli de locutions proclamant la supériorité de l’homme et l’infériorité de la femme.

«  Une femme ne peut faire ceci… Il faut un homme pour faire cela, etc.. »

Nous ne saurions, dans un court article, exposer les raisons de cette subordination de la femme. La principale est sa faiblesse musculaire. La femme se croit donc inférieure parce qu’on lui a dit. Erreur d’interprétation : il ne faut jamais accepter passivement ce que nos parents, nos instituteurs, notre entourage nous affirme. Il faut réfléchir par soi-même et une communiste doit le faire plus que toute autre.

Dans un livre récent, La Femme chez les Garçons, Jeanne Galzy raconte ses impressions de professeur de collège masculin pendant la guerre. Je n’aime pas ce livre, tout emprunt de nationalisme. Néanmoins, l’auteur a fait de ses élèves une étude psychologique qui a son intérêt ; elle n’est pas à leur avantage. « Esprits lourds », lit-on à chaque page ; «  absence de personnalité » et «  ils ne respectent que la force brutale sous les espèces des poings du proviseur ».
On sent que les filles les valent  certainement, avec peut être un peu de finesse en plus.

Mais l’éducation moderne travaille à éclaircir les garçons et à obscurcir les filles.
Les femmes ne sont pas élevées dans les sciences aussi haut que les hommes, pourquoi ?
Parce que les portes leur sont fermées.

La société communiste bannira toute distinction de sexe. Il ne saurait donc être question, dans notre parti qui la prépare, de dresser dans une lutte de sexes les femmes contre les hommes.
Les premières féministes faisaient surtout cela. C’étaient des femmes qui avaient souffert individuellement et leur esprit ne s’élevait pas assez jusqu’aux causes primordiales de  leurs malheurs conjugaux.
Mais la communiste doit prendre conscience de sa valeur personnelle ; cela lui permettra de la développer.
Les sportifs disaient, avant la guerre, qu’il leur fallait s’entraîner pour pouvoir offrir à la patrie les muscles d’un athlète.
De même, la militante doit travailler dans la mesure de ses moyens, à pourvoir offrir au Parti une prolétaire d’élite, capable de guider les moins favorisées.


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