Madeleine Pelletier

Décadence bourgeoise

L’Ouvrière
20/03/1924

date de publication : 20/03/1924
mise en ligne : 03/09/2006
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Alors que les grandes nations civilisées ont donné les droits politiques aux femmes, alors que la Turquie elle-même qui s’affranchit de l’Islam, parle de rendre le mariage égalitaire, le journal Le Temps, organe officiel de la ploutocratie dirigeante, en est encore à combattre le vote des femmes.

Et par quels arguments ! Dans un article récent, il est dit que si les femmes votaient, les hommes ne pourraient plus leur baiser la main et qu’il serait étrange de dire à une jeune fille : « Citoyenne, je meurs d’amour pour vous. »

Car il est évident que, pour l’auteur de l’article, la femme ne saurait être qu’un sexe. Une telle conception fait juger de la mentalité d’un homme !.

Le Temps n’est pas sûr que le vote des femmes soit un progrès ; on peut en dire autant de la télégraphie sans fil, et, sans doute, ce monsieur soutiendrait que les « diligences » seraient un progrès sur les chemins de fer.

La preuve que le vote ne doit pas être accordé aux femmes, continue l’auteur, c’est que les nations latines le leur refusent. L’Italie et l’Espagne sont, à cet égard, du même avis que la France.

Cela prouve la décadence des pays latins, et pas autre chose, et cette décadence n’a pas besoin du cas spécial des droits des femmes pour éclater à tous les yeux.

À bien des égards, l’Espagne est encore au Moyen Age. Dans les plus grandes villes, les rues sont repoussantes de malpropreté, les mendiants pullulent. Le clergé a encore toute l’influence morale dont il jouissait chez nous au quinzième siècle.

L’Italie est en avant de l’Espagne au point de vue de la civilisation, mais les mœurs y sont encore très arriérées ; hôtels malpropres où le voyageur est rançonné ; associations de malfaiteurs exerçant une puissance redoutable. La « camorra » n’est pas une fiction, mais la réalité.

Les pays anglo - saxons sont à bien des égards, de civilisation supérieure : propreté des rues, confort des habitations, sécurité des personnes.

À Londres, une jeune fille peut se promener à n’importe quelle heure, personne ne lui dit rien ; elle est un être humain libre de ses actions. À Madrid, une femme ne peut pas faire dix pas sans être accostée, insultée, entraînée par le bras. C’est cela que Le Temps appelle du progrès et de la civilisation.  

Les nations latines ont un brillant passé ; mais elles sont maintenant très en arrière dans la voie du progrès.
L’article du Temps symbolise bien la décadence intellectuelle de la bourgeoisie d’après guerre.

Devant le communisme grandissant, la ploutocratie, prise de peur, voudrait en revenir à l’idéologie du passé : main mise du clergé sur les masses, retour à l’ignorance, asservissement de la femme.

Elle souhaite un prolétariat abêti afin qu’elle puisse mieux le tenir, mieux l’exploiter pour en tirer l’argent avec lequel elle fera de crapuleuses noces. Car le ventre et le sexe l’intéressent plus que le cerveau.

Mais de cette décadence, le prolétariat révolutionnaire ne peur que se réjouir ; elle contribue à la chute que précipite la banqueroute économique.

Au prolétariat de se préparer au rôle de classe dirigeante.


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