Madeleine Pelletier

À propos d’un livre récent

L’Ouvrière
05/01/1924

date de publication : 05/01/1924
mise en ligne : 03/09/2006
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Monsieur Léon Frapié vient de publier un livre sur la « Virginité » où il s’élève contre ce qu’il appelle la consomption des vierges. Le mot consomption est très exagéré ; néanmoins l’intention de l’auteur est bonne, puisqu’elle vise à instaurer dans nos mœurs la liberté de l’amour pour la femme.

L’appétit sexuel est loin d’être égal dans les deux sexes. Impérieux comme la faim chez l’homme ; il est chez la femme souvent très vague, parfois complètement inexistant.

La femme vierge, loin de se consumer, bénéficie bien souvent, au contraire, d’une santé florissante. Elle évite par sa chasteté les maladies sexuelles, les accouchements, les fausses couches ; elle a dans la vie la liberté d’allures de l’homme, avec en moins, la servitude du besoin amoureux.

Mais autour de la femme vierge, la société toute entière exalte l’amour. Au théâtre, dans la littérature, dans les journaux, dans les conversations, l’amour revient à chaque instant.

L’intellectuelle qui a su se créer une vie cérébrale pourra passer sceptique et indifférente ; mais elle est l’exception très rare.
Dans notre société, d’ailleurs, où la famille est le seul groupement d’intimité, la femme vierge est vouée à la solitude. En renonçant à l’amour, il lui faut presque toujours renoncer aussi à l’amitié.

Nos mœurs encore très archaïques ne donnent pas à la jeune fille le droit à la vie sexuelle en dehors du mariage. Ces mœurs bourgeoises, on peut, il est vrai, n’en pas  tenir compte : mais il est des situations où la jeune fille est bien obligée de se soumettre à l’opinion.

La femme fonctionnaire qui a un amant, elle doit s’en cacher comme d’une action illégale ; s’il lui survient une grossesse, c’est une véritable catastrophe ; il faut ruser avec la loi, autrement, c’est le scandale, le déplacement, parfois la révocation.

Même rigorisme dans nombre de carrières ; pour conserver une réputation gagne pain, la femme doit renoncer à l’amour et surtout renoncer à l’enfant.

Il est nombre de jeunes filles qui ne s’embarrassent guère de cette morale conventionnelle. Elles ont un amant, voire plusieurs, et cette conduite, loin de leur apporter des déboires, leur vaut, au contraire, des avantages de toute nature, car les hommes, bien qu’ils aient fait les morales et les lois, ne détestent pas qu’on les transgresse à leur profit.

Cependant, tout en bénéficiant du « déshonneur » de leur maîtresse, ils ne se font pas faute de leur faire sentir la déchéance de leur condition. C’est pourquoi les plus dignes d’entre les jeunes filles, préfèrent encore rester vierges et conserver l’estime.

Cette obligation morale de la virginité est un vestige du vieil esclavage féminin qui faisait de la femme la chose de l’homme.

En bonne justice, l’acte sexuel pour l’homme comme pour la femme, n’est ni honorable, ni déshonorant. C’est une fonction physiologique qui devrait pouvoir s’accomplir sans plus de scandale que les autres.

La société communiste fera litière de toutes ces vieilles barrières qui entravent l’individu dans la recherche de son bonheur, voire même, de son plaisir.

La femme pourra avouer ses amants comme l’homme avoue ses maîtresses et lorsqu’elle voudra bien avoir un enfant, la société, loin de lui jeter la pierre, lui dira merci.

Combien de femmes restées célibataires, parfois volontairement, le plus souvent, faute d’argent et de relations, seraient heureuses d’avoir un enfant pour combler le vide de leur existence.

Mais cet enfant, les bourgeois qui réclament cependant contre la natalité l’appelle un vice.

La société communiste n’aura pas seulement pour effet d’améliorer les conditions de la vie économique. L’éthique édifiée sur la raison et non plus sur les préjugés favorisera le bonheur humain.


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