Dr Madeleine Pelletier

La femme est un individu

Le Libertaire
22/04/1921

date de publication : 22/04/1921
mise en ligne : 03/09/2006
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Le camarade Guérineau dans un récent numéro du Libertaire dit que c’est notamment dans la classe ouvrière que l’homme entend s’ériger en maître de la femme.

Le syndicaliste des P.T.T vient de publier, sous la signature Henri Pierre, un article nettement anti-féministe. L’auteur reproche au féminisme d’être vieux, de dater de la Fronde, pas celle de Louis XIII, celle de Mme Durand.

Il ne réfléchit pas que l’antiféminisme est plus vieux encore, vu qu’il date de l’âge de pierre dont il voudrait perpétuer les brutalités.
Suivent dans l’article les clichés classiques, plus vieux que le journal La Fronde qui ont encore cours parmi le peuple avancé ou prétendu tel : « La femme prétend être esclave ; l’homme ne l’est-il pas aussi ? Si la femme travaille, ne sera t-elle pas esclave du patronat ? » (etc.) Enfin, vient la partie positive des idées de l’auteur : toutes les vieilles rengaines des esprits les plus rétrogrades : la cuisine, les marmots, les langes souillés avec le mot prétentieux de puériculture. Même l’école apparaît blâmable à M. Pierre : la femme doit garder vingt-quatre heures sur vingt-quatre les gosses dans ses jupes.

Naturellement, M. Pierre a horreur des cheveux courts ; les cheveux des femmes doivent être bien longs, bien difficiles à coiffer, de cette façon, la femme aura tout le temps d’arrêter son esprit à l’importante question de leur arrangement.

Ce « syndicaliste » voudrait que les femmes en reviennent aux costumes de nos grands mères : robes traînantes, paquets de jupons de linge très empesés, tout cela prend beaucoup de temps : c’est ce qu’il faut. L’esprit féminin, encombré de futilités, ne pense pas à s’affranchir.

L’esclavage patronal est beaucoup moins grand que l’esclavage sexuel : il ne dure que huit heures par jour, alors que l’esclavage marital est de tous les instants. Il est plus facile de lâcher un patron trop exigeant qu’un mari autoritaire et brutal.

Dans la société capitaliste, le fondement de la liberté, c’est l’argent. Quand la femme gagne sa vie, elle se sent beaucoup moins en la puissance de l’homme que lorsqu’elle doit attendre du bon vouloir de cet homme, le beafteck quotidien.

La femme est un individu qui a le droit de vivre sa vie. C’est à elle et non à l’homme de décider ce qu’elle doit faire, comment elle doit se coiffer, s’habiller, si elle veut ou non travailler.

Les ouvriers sont punis par où ils pêchent : ils demandent la liberté pour eux-mêmes dans la société et ils veulent maintenir la femme en esclavage dans la famille.

La femme popote est bornée, opposée à la révolution, aux grèves. C’est son action doucereuse, lente mais certaine qui maintient les masses dans la veulerie et la lâcheté présentes. Il n’y avait qu’à écouter les propos des ménagères aux marchés, lors des grands mouvements grévistes de 1919 pour être fixés à cet égard.

Quand donc les ouvriers comprendront-ils que la femme esclave est le plus grand obstacle à leur affranchissement ?




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