Dr Madeleine Pelletier

Mariage ou Amour libre

Le Libertaire
04/03/1921

date de publication : 04/03/1921
mise en ligne : 03/09/2006
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Dans la Voix des Femmes, Madeleine Vernet dit les inconvénients de l’amour libre pour la femme. « C’est l’homme, dit-elle en substance, qui préconise l’amour libre. Le mâle voit, dans cette théorie, la satisfaction de son instinct qui le porte au changement. La femme au contraire est spoliée, car s’il y a des enfants, ils restent à sa charge. Alors même qu’il n’y en a pas, elle est spoliée encore, car si l’amour de l’homme est avant tout sensuel, celui de la femme est d’abord sentimental ; abandonnée, elle souffre toujours. C’est donc avec raison que la femme envisage avec défiance des doctrines qui ne sont belles qu’autant qu’on fuit l’abstraction de la réalité ».

Tout cela est très vrai ; mais les réalités du mariage sont-elles de beaucoup meilleures ? Ce n’est pas certain.

Cet homme qui, tel le chat ou le chien, ne demande qu’à s’en aller, sa passion assouvie, l’union légale réussit à le retenir la plupart du temps. Mais lorsque la chaîne lui pèse trop, il manifeste son mécontentement et, dans le ménage, à propos de rien, ce sont des propos aigres-doux, souvent des injures et même des coups.

Tous les ménages ne sont pas ainsi ; il arrive qu’entre les époux, l’amitié se substitue à l’amour. Et cette amitié peut être uniquement due au lien légal ; sans le mariage, l’homme aurait laissé sa compagne, mais il s’est cru lié, alors il est resté et, l’habitude aidant, il a fini par aimer le foyer qui d’abord était à sa charge.

Tout bien pesé cependant, la vie de la femme mariée dans la classe ouvrière est loin d’être enviable ; elle la supporte cependant parce qu’elle a des enfants à nourrir et surtout parce qu’elle a été élevée dans l’idée qu’elle ne peut pas vivre seule. Elle croit que, pour elle, il n’y a pas d’existence possible sans un soutien.

La femme s’attache évidemment ; on l’a nourrie d’illusions. On lui a fait croire que l’amitié était la règle alors qu’elle n’est que l’exception ; il faut apprendre aux femmes, comme aux hommes d’ailleurs, à se suffire à elle-même, tant au sens moral qu’au sens matériel.

La famille, en dépit des louanges qu’on lui donne, est bien loin de donner l’idéal du bonheur. Elle n’est bonne, d’ailleurs, que dans la bourgeoisie où on sait mieux se supporter. Dans la classe ouvrière, la famille est considérablement réduite et la protection qu’elle donne est bien souvent illusoire.

La jeune fille qui veut pratiquer l’amour libre doit tout d’abord se débarrasser de toutes les vieilles conceptions : le nid, le foyer, l’épaule robuste où elle appuiera sa faiblesse, etc… Si c’est cela qu’elle cherche, elle fait fausse route, qu’elle se marie.

Mais si bonne ouvrière, employée, institutrice, etc…elle a une profession qui lui assure l’existence, elle peut sans danger rechercher l’homme, comme l’homme recherche la femme.

Elle ne sera pas spoliée, tout au moins, elle le sera peu si elle ne recherche dans sa liaison qu’une bonne camaraderie avec quelque chose de plus.

Les femmes sont spoliées parce que, de l’union sexuelle qui n’est qu’une petite chose, elles font une chose énorme. Elles édifient sur elle toute leur vie, alors que, dans la vie, chacun n’a le droit de compter que sur lui-même.

Et l’enfant ? Évidemment, une femme qui pratique l’amour libre fait beaucoup mieux de ne pas en avoir. Les enfants, outre qu’ils sont  une charge, ont le grave défaut d’enchaîner la liberté ; c’est pour eux que la femme fera des bassesses.

Mais lorsqu’une femme arrive à l’âge de 27 à 28 ans, il n’est pas mauvais qu’elle ait un enfant. Elle sera seule à l’élever, qu’importe ; c’est une question d’un peu d’argent, elle économisera sur autre chose.

L’âge mûr venu, l’enfant sera pour elle une consolation ; elle sera moins seule et il donnera un but à sa vie. 

Tout cela d’ailleurs est transitoire ; l’amour libre n’aura son plein épanouissement  que lorsque la société se substituant à la famille prendra à sa charge tous les enfants.



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