Dr Madeleine Pelletier

Avons-nous des devoirs ?

Le Semeur 1, sans date (Après 1920)

date de publication : 01/02/1920
mise en ligne : 03/09/2006
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Descartes, au dix-septième siècle, a éprouvé le besoin de s’isoler pendant quelques années dans un « poêle » allemand pour passer au crible de sa raison tout ce qu’on lui avait enseigné.

Un travail analogue s’impose à tout homme qui se considère comme un esprit supérieur et, pour l’accomplir, il doit être seul. L’isolement est en effet nécessaire à la mise en œuvre d’une pensée qui soit et non le reflet de notre ambiance.

Bergson a distingué un moi social. Le moi social est formé des idées, des sentiments et des sensations que nous extériorisons. C’est ce que les autres peuvent comprendre de nous, parce que nous le possédons en commun avec eux. Le moi individuel est constitué avec ce que nous tenons secret, soit parce que nous n’osons l’extérioriser, soit parce que l’imprécision rend impossible la traduction en mots.

Le moi social, à force de s’exercer finit par accaparer à lui seul toute la personnalité, le moi individuel s’estompe de plus en plus jusqu’à sa disparition complète.
L’homme devient alors un exemplaire banal de l’espèce.

Au sein du groupe, le moi social domine extrêmement. Il faut constamment parler, c’est-à-dire échanger des idées. Même quand on ne se parle pas, la réflexion personnelle est très difficile lorsqu’on n’est pas seul ; on ne peut pas penser en présence d’un autre. Le plus souvent même, le simple travail d’acquisition qui consiste à lire et à retenir est impossible en société, à moins que le groupement ne soit composé de travailleurs qui doivent aussi apprendre pour leur propre compte.

La vie en commun fait que la plupart des hommes ne sont que le reflet de leur milieu. Les fonctionnaires, les commerçants, les ouvriers, etc., ont un moi collectif qui les rend, à certains égards tous semblables. Le genre de vie uniformise les besoins, les intérêts, les conceptions.

Le moi collectif n’est pas en tout une mauvaise chose. Il fait à l’homme tout le bien que lui a procuré la société sans laquelle il ne serait qu’un animal vivant d’une vie rudimentaire. Le moi collectif est plus élevé que le moi individuel des inférieurs. Il faut à ces derniers de persévérants efforts pour se hausser jusqu’à lui. Ce n’est qu’après des années de soins attentifs que le petit animal humain devient l’homme du monde, éduqué, policé, capable de comprendre et de faire tous les actes de la vie de son milieu.

Néanmoins, le moi social, du fait même de sa collectivité, est conservateur et stationnaire. Il tend à repousser tout ce qu’il ne connaît pas, c’est-à-dire les créations des personnalités individuelles ; il y a là une des raisons de la lenteur du progrès.

Salutaire aux inférieurs, le groupement est pernicieux aux supérieurs ; incompris dans leurs élaborations originales, ils sont contraints de se mettre au niveau du milieu, c’est-à-dire au-dessous d’eux-mêmes.

***

Tout n’est pas nécessairement mauvais qui nous vient du milieu social. La société représente des millions d’années de travail humain. Les acquisitions de la science ont rendu la vie infiniment plus commode, transformant la caverne en palais, la peau de bête en vêtement confortable. Certes, la science se trompe, elle n’a rien de sacré, elle est humaine, c’est-à-dire faillible ; néanmoins, à travers de nombreux échecs, elle est arrivé à des résultats positifs incontestables. Par elle, nous progressons sur l’eau comme les poissons, dans l’air comme les oiseaux. Nous faisons vivre les malades, les débiles condamnés à mort dans les sociétés rudimentaires. L’alimentation, même dans les conditions les plus malheureuses, a cessé d’être le terrible problème qui se pose tous les jours dans la vie sauvage.

La science n’a donc pas fait faillite, comme l’a dit, il y a vingt ans, Brunetière pour complaire aux catholiques. La science ne promet rien, elle fait ce qu’elle peut, tout simplement. D’ailleurs, la science n’est pas une déesse ; simple production humaine, elle ne diffère pas essentiellement de l’observation simple : elle est seulement plus attentive et plus méthodique.

L’esprit humain déraille bien autrement dans le domaine de l’inconnaissable. On voudrait ne pas être le dernier terme des choses ; la vie serait meilleure s’il y avait au-dessus des hommes un Dieu providence qui s’intéresse à nous. Le pire malheur serait moins affreux si on pouvait se dire qu’il n’est qu’une épreuve envoyée par un être qui nous veut du bien.

Aussi, l’humanité, distinguant mal le réel de l’imaginaire, s’est-elle ingéniée à trouver des preuves de cette providence si désirable. Toutes ces religions ont leur révélation.

Dans l’ordonnance de la vie, le bien et le mal, les devoirs, les rapports de chacun avec les autres, la part d’erreur surpassent de beaucoup la part de vérité.

La lutte universelle des individus et des groupes n’est pas seulement exercée avec les muscles et les armes ; on a voulu agir sur l’esprit de l’adversaire, afin de l’amener à se soumettre de bonne volonté et à se laisser exploiter. On y est arrivé parce que le roseau pensant n’est, la plupart du temps, qu’une bien chétive plante.

C’est donc un fatras hétéroclite de vérités et d’erreurs, de vues géniales et de sottises que chacun de nous reçoit en héritage de l’humanité.

La plupart des hommes acceptent l’héritage tel quel et s’y conforment. Et cependant, dans ce legs de la société à l’individu, il y a des poisons qui le tueront.

Qu’importe, il n’y réfléchit pas, car il n’est au fond qu’une pauvre chose. Est-ce que le mouton qui broute l’herbe pense que son berger le conduira un jour à l’abattoir ? non, il paît l’herbe, il s’accouple avec la brebis, il va dormir à l’étable. Comme le mouton humain des tranchées, il ne « s’en fait pas ». Un jour, le coup de massue du boucher, la balle du soldat ennemi arrive ; le moi de l’un et de l’autre sont volatilisés. Cela n’empêche pas les moutons de paître et les hommes de refaire la guerre.

Au sein du troupeau humain, la conscience de la valeur individuelle s’obscurcit. L’uniforme des armées remplit son office, il uniformise. Avec ses habits bleu horizon, son sac, son fusil et sa baïonnette, le soldat s’identifie à son numéro. Il n’est que le numéro tel, une unité dans un très grand nombre ; car, c’est le nombre évidemment qui importe : une unité en plus ou en moins ne lui fait pas grand-chose.

La société annihile moins l’individu que ne le fait l’armée, mais elle le diminue grandement et, au milieu d’elle, il est agi bien plus qu’il n’agit lui-même.

C’est dans le poêle allemand de Descartes que l’individu prend toute conscience de sa valeur. Dans la solitude, l’homme sent que toute la réalité est en lui-même et pas ailleurs. Il se sent alors l’égal des rois, comprenant que ce n’est que par un concours aveugle de circonstance que tel porte une couronne et tel autre, une mauvaise casquette.

Pour qui a fait la révision des valeurs, le manteau royal, la robe de prêtre, les galons du général en sont que vaine friperie. Les religions, les morales, ne sont qu’un bavardage, les guerres une folie furieuse.

Il pourra céder à la force et feindre, mais on ne l’ « aura » jamais.

Le devoir, c’est ce qu’on exige des autres, a dit un ironiste.
Sous une forme paradoxale, il a exprimé dans cette brève définition, tout un côté de la vérité.
Il est des devoirs désagréables, mais en général, le devoir est quelque chose de pénible ; aussi l’oppose t-on d’ordinaire au plaisir. C’est une chose désagréable qu’on nous impose ou que nous croyons devoir nous imposer à nous-mêmes, au nom de considérations supérieures à notre agrément.

Le devoir a une base solide dans l’intérêt social, mais l’esprit humain qui fausse les meilleures conceptions a remplacé et remplace encore l’intérêt social par l’intérêt de quelques-uns. En général, on peut dire que les maîtres ont surtout des droits et les subordonnés surtout des devoirs. Les riches ont des devoirs légers, mais le lourd devoir des pauvres est de travailler pour les riches et de se résigner à une vie sans espoir.

La morale courante distingue deux classes de devoirs : les devoirs envers soi-même et les devoirs envers les autres.

Une personne qui a rejeté tous les préjugés peut-elle admettre des devoirs envers elle-même ? Oui, mais des devoirs n’ont rien d’absolu.

Ils dépendent de la conception qu’on se fait de la vie heureuse, conception, qui, nécessairement, varie avec chacun. Si on s’est donné pour but une haute vie intellectuelle, il est évident qu’on a le devoir de travailler pour augmenter ses connaissances. Mais on peut, après s’être donné un pareil objet, y renoncer pour une raison quelconque ou même sans raison. Le devoir n’a rien d’impératif, il est simplement lié à un but déterminé que nous désirons atteindre. En ne faisant pas notre devoir, nous nous privons des joies anticipées. Nous pourrons ensuite le regretter et éprouver du remords. Rien d’autre à faire que de nous remettre au travail.

On peut avoir pour objet la satisfaction d’une ambition, on aura alors le devoir de faire tout ce qu’il faut pour la réaliser. Ces devoirs coïncident parfois avec le bien des autres, mais ils peuvent aussi amener le mal.
«  Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables » dit un personnage de Racine.  

Souvent l’audace est nécessaire à l’ambitieux. Celui qui en aura manqué dans une circonstance déterminée éprouvera des remords. C’est de ces remords-là que la vie réelle est faite, du moins chez la plupart des hommes.

Au fond, on peut dire que le véritable devoir envers soi-même n’existe pas. Chacun est libre de se faire de la vie et du bonheur la conception qu’il lui plaît ; il a même le droit de ne s’en faire aucune et de trouver par exemple que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.

Au début de la vie, cependant, on ne sait rien. Il est donc bon que l’on puisse trouver des thèmes généraux de vie heureuse qui puissent servir de direction.

En général, on peut dire que la vie a besoin d’être remplie par un idéal. Autrement, bien qu’elle soit courte, elle paraît à charge. Il faut se donner un but comme un mathématicien se donne un problème. En travaillant à atteindre ce but, on ressent des joies que je considère comme les meilleures de la vie. Ce n’est pas le but lui-même qui donne le bonheur, ce sont les efforts que l’on fait pour l’atteindre, lorsque ces efforts ne sont pas trop au-dessus de nos moyens.

Le seul défaut de ce thème de vie, c’est qu’il n’est pas accessible à tout la monde. Mais en y pensant, on se rend compte que toute personne d’intelligence normale peut, si elle le veut, se donner un but. Le but n’est pas nécessairement transcendant.

On voit des hommes qui trouvent un plaisir extrême à une chose qui semble à d’autres parfaitement insipide. Je me souviens d’avoir entendu dans un chemin de fer un jeune homme passionné pour la pêche à la truite ; il se disait très fort dans ce sport qui est, paraît-il, très difficile. Pour lui, le monde entier ne tenait pas en regard de la pêche à la truite. Pour s’y rendre à ses heures de loisirs, il délaissait femme et enfants. Évidemment, cet homme avait trouvé son bonheur. On ne manquera pas d’objecter qu’il ne faisait pas son devoir, lequel aurait consisté à s’occuper de sa femme et de ses enfants. Ceci relève de la question des devoirs envers les autres dont nous parlerons plus loin. Mais quand on est affranchi des préjugés, on ne peut pas ne pas donner raison à cet homme qui préférait un sport plein de plaisir à une famille ennuyeuse.

Malheureusement, la plupart des gens, véritables psychasthéniques de la volonté, sont incapables de se donner un but, même aussi élémentaire que la pêche à la truite. Durant toute leur existence, ils sont agis par d’autres qui se servent d’eux et les usent. Leur vie se passe morne et sans intérêt ; je fais abstraction de ceux qui se dévouent par amour ou par amitié, car ceux-là ont un but et ils en éprouvent du plaisir.

La faillite des religions a entraîné la disparition d’une fonction précieuse à bien des égards, celle du directeur de conscience. Peut-être dans l’avenir, la fonction se rétablira t-elle sous une autre forme. On irait par exemple consulter le « Directeur moral » comme on va consulter le médecin et, au besoin, on paierait la consultation.

Dans le peuple, surtout parmi les femmes, ce rôle est rempli par la tireuse de cartes. Nombre de femmes, placées à un tournant de leur vie, éprouvent le besoin d’aller consulter la chiromancienne. Sous forme de prédictions, la somnambule donne une manière de direction morale à ses clientes. En sortant, elles savent ce qu’elles ont à faire, alors qu’en entrant, elles étaient hésitantes. Bien entendu, cette direction n’a rien d’élevé ; elle est informe et grossière. La tireuse de cartes, femme très vulgaire la plupart du temps, ne pense qu’à abuser sa cliente pour tirer d’elle le plus d’argent possible ; elle n’a nul désir de lui donner un conseil utile.

Le titre de «  Directeur moral » pourrait être accordé à la suite d’un examen comportant un peu de physiologie, toute la psychologie, des éléments de droit, de médecine, de sociologie, de vie pratique (carrières). La direction morale est un besoin certain et jusqu’ici, il n’y a guère pour y répondre que des charlatans. À la place d’un autodidacte plus ou moins occultiste, on trouverait un homme cultivé, capable de donner un conseil utile.

L’individu est au-dessus de tout, tel est le principe qui doit régler les devoirs de chacun envers les autres et envers la société.

Dire que l’individu est au-dessus de tout ne veut pas dire que l’individu soit tout. Les devoirs envers l’extérieur sont relatifs, mais ils existent.

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que le devoir envers les autres ne doit pas  dépasser la vie individuelle ; en la dépassant, il ne réalise pas son but qui est le bonheur.

Contrairement à l’opinion classique, en effet, le bonheur n’est pas opposé au devoir. Le devoir n’est que le moyen du bonheur ; il est l’instrument de l’harmonie sociale, condition du bonheur individuel.

C’est donc une absurdité de croire qu’il puisse exister un devoir de mourir, puisque le but du devoir est, au contraire, de faire vivre. Combien de gens cependant croient encore au devoir de mourir pour la patrie, pour une idée ou pour l’honneur.

« Mourir pour la patrie
C’est le sort le plus beau
Le plus digne d’envie ! »

Rien n’est supérieur à la vie. La société ne saurait exiger le sacrifice de l’existence des individus ; car elle n’est autre chose qu’une réunion d’individus, et la vie de celui à qui on demande de la sacrifier vaut la vie de ses voisins ; elle vaut même infiniment plus pour l’intéressé.

Il est des héros qui se sacrifient délibérément pour le bien général, tout au moins pour la conception qu’ils s’en font. On doit les honorer, car leur renoncement, outre qu’il est sublime peut servir la société. Mais ce renoncement ne saurait être classé parmi les devoirs ; le martyre n’est pas obligatoire ; s’il l’était, la société irait à l’encontre de son but qui est non la souffrance et la mort, mais la vie et le bonheur.

Quand on aura bien compris cette vérité élémentaire, les guerres seront finies.

C’est avec juste raison qu’on a comparé un régiment marchant au canon à un troupeau de moutons que l’on mène à l’abattoir. Comme le bétail humain est plus intelligent, il n’est pas suffisant de la nourrir, il faut aussi lui parler. Alors, on fait donner les grands mots : la patrie, l’honneur, le drapeau, le devoir. On peint en couleurs fantastiques l’ennemi dont le pays est à quelques heures de chemin de fer et l’intelligence de ces moutons habillés en soldats est si misérable qu’ils en viennent à se demander si les ennemis sont vraiment des hommes. Naturellement, le même travail de mensonge se fait de l’autre côté de la frontière et les deux peuples, rués l’un sur l’autre, s’exterminent avec rage pour le profit de quelques individus.

Le prix attaché à la vie individuelle croît en raison directe de la civilisation. Le sauvage et le barbare meurent rarement de mort naturelle dans une vieillesse avancée, car chez eux, la guerre est l’état normal. Cette mort, ils l’affrontent avec bravoure parce qu’ils ne la croient pas définitive. Chez tous les peuples ou à peu près, on envisage une vie future qui présente même l’avantage d’être supérieure à la vie terrestre ; le guerrier courageux qui meurt dans la bataille s’en va vers un valhalla plein de félicités.

L’ouvrier et le paysan se résignent assez facilement à la mort ; il est rare qu’ils expriment le désir d’une longe vie. L’épouvante du trépas est la conséquence d’une vie cérébrale intense, elle est particulière à l’intellectuel. Mais le civilisé d’aujourd’hui traîne derrière lui toutes les conceptions du passé rudimentaire ; c’est pourquoi, il paraît encore aujourd’hui raisonnable de mourir pour l’honneur.

Il est bon de se donner un idéal, mais cet idéal, fait pour embellir la vie, va à l’encontre de son but lorsqu’il donne la mort. Le devoir d’être malheureux pour assurer le bonheur d’autrui est, lui aussi, illusoire. On a écrit que le mal, « c’est la douleur des autres » . Cette conception utopique n’est bonne qu’à susciter l’hypocrisie bien plus préjudiciable à la société qu’un franc égoïsme.

La douleur des autres est évidemment un mal, mais un mal moins grand pour nous que notre propre douleur. Certes, il est des cas où un sentiment vif, amour ou amitié, nous fait préférer autrui à nous-mêmes ; nous voudrions pouvoir souffrir, voire mourir, pour sauver de la mort celui ou celle que nous aimons. Mais, ce sont des cas exceptionnels et qui sont l’effet le plus souvent d’une exaltation passagère. Dans tous les cas, on ne saurait ériger cet altruisme en loi universelle et en faire un objet d’un devoir.  

Dans la famille, c’est la femme à cet égard qui est sacrifiée. Le devoir pèse sur le plus faible tant que l’homme qui est le plus fort a surtout des droits. Elle doit donc plus encore que l’homme s’affranchir de croyances susceptibles de faire son malheur. L’homme se libère en général aisément, d’une famille, d’un parent, d’une femme, d’un enfant qui prétend l’enchaîner à sa maladie, à sa folie, à sa vieillesse, à sa faiblesse, ou bien, au contraire, à son espoir d’une situation élevée. L’homme normalement bon fait quelques sacrifices, mais il n’immole pas son existence toute entière. L’éducation de la femme, au contraire, est un véritable dressage au sacrifice. Son avenir, son bonheur ne comptent pas devant l’avenir, le salut ou le bonheur d’un frère, d’un mari, d’un amant ; devant le repos d’une vieille mère dont il ne faut pas froisser les préjugés.

La femme doit se dire qu’on ne vit qu’une fois et que son propre bonheur vaut le bonheur d’un autre qui n’est rien de plus qu’un être humain comme elle.

Si l’on croit par exemple trouver le bonheur dans une profession, ce serait une erreur d’y renoncer parce qu’elle choque les préjugés d’une famille. C’est la famille qui a tort d’avoir des préjugés. L’orientation de l’existence est un intérêt supérieur devant lequel ne tient pas la peine que peut éprouver une personne intoxiquée par des idées surannées.

Bien entendu, il faut, autant qu’on le peut, éviter d’être brutal. On doit essayer de convaincre sa famille du droit que l’on a d’organiser sa vie selon ses conceptions ; mais si la famille s’entête, il ne faut pas hésiter à passer outre.

Dans l’avenir, les individus recevront le secours de la société qui permettra à chacun de se passer de ses parents en cas de diminution physique ou morale.

La maladie, l’infirmité trouveront une maison de santé agréable ; la vieillesse sera hospitalisée dans les meilleures conditions de confort et de liberté.

C’est l’insuffisance de la société qui enchaîne le fort au faible ; pour le survie du faible, le fort use son énergie au détriment de son propre bonheur et de l’intérêt social.

Épuré de ses abus, le devoir reste une vérité quoi qu’il n’ait rien d’absolu. Il est lié à l’organisation de la société qui, pour durer, exige de la part des individus des concessions mutuelles.

L’organisation sociale est l’œuvre des siècles ; ses progrès sont très lents parce que son évolution est entravée par des forces contraires.
L’erreur des utopistes qui édifient des sociétés idéales est toujours de négliger ces forces contraires et de raisonner comme si l’homme n’était pas égoïste, méchant, paresseux et stupide. C’est parce que l’homme est tout cela que les utopies ne tiennent pas à l’essai. Néanmoins, un désir de mieux être persiste à travers le temps et grâce à l’intelligence et au travail humain, il se réalise peu à peu, tout au moins, pour quelques hommes.

On peut dire que jusqu’à présent, le devoir est chaotique, comme la société elle-même. Au lieu d’être le moyen du bonheur pour tous, il n’est que le moyen du bonheur, et souvent même du caprice de quelques-uns. Néanmoins, à mesure du progrès social, le devoir pèse moins lourd, parce que l’individu gagne en valeur.

L’Inde antique considérait que le devoir d’une veuve était de se faire brûler vivante sur le bûcher de son époux. Cette coutume barbare est très répandue dans les sociétés barbares ; on y considère que l’individualité féminine n’a aucune valeur : la femme n’a donc qu’à disparaître lorsque son seigneur et maître n’y est plus.

Bien des peuples barbares font un devoir aux grands de se suicider à la mort du chef. Il n’y a pas bien longtemps que les grands personnages japonais faisaient le hara-kiri à la mort du souverain. Dans les sociétés plus avancées, l’idée plus relevée de la patrie prend la place du roi. On considère que le général qui a perdu une bataille fait une action raisonnable en se suicidant ; c’est presque un devoir pour le général vaincu de se donner la mort plutôt que de se laisser faire prisonnier. Le devoir est alors tyrannique.

À mesure des progrès de la civilisation, le devoir cessera à peu près d’être chaotique ; de plus en plus, il correspondra à la raison, abandonnant les superstitions et l’égoïsme des grands. Sa base sera le bonheur de tous ; bonheur qui demandera un effort à chacun, mais un effort léger. Mieux la société sera organisée, plus léger sera le devoir individuel.

La société primitive exige la vie pour le plus futile objet, comme ce roi nègre de Mirbeau qui édifie le toit de son palais avec les têtes coupées de ses sujets.
La société moderne exige encore la vie des individus dans les guerres.
La société de demain exigera seulement un peu de travail et, pour un effort restreint, elle donnera la sécurité, le confort, les plaisirs des sens et de l’esprit.

Le communisme commet une erreur transitoire en préconisant l’abnégation de l’individu.
Cette erreur inévitable a sa source dans des circonstances présentes.
Le communisme doit réagir contre l’égoïsme de chacun qui tend à envisager la société comme une ennemie.
L’immolation de l’individu à la société entraîne des conséquences nuisibles ; l’individu renonce à toute initiative et le progrès social est arrêté.
Une société perfectionnée de demande pas l’abnégation individuelle, parce qu’elle n’en a pas besoin.
La société demandera très peu et donnera beaucoup.

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Notes de bas de page
1 Le Semeur, Organe de culture individuelle. 16 rue Froide, Caen. 7 p.

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