Dr Madeleine Pelletier

La Bourgeoisie et la science

La Suffragiste
Septembre Octobre 1919

date de rédaction : 01/09/1919
date de publication : Septembre Octobre 1919
mise en ligne : 03/09/2006
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M. Daniel Betherlot a déclaré à l’Académie de Médecine que la science était sur son déclin. Les conservateurs naturellement accusent le socialisme dont les doctrines niveleuses et grégaires sont mortelles aux supériorités. Le socialisme ne saurait être responsable. D’abord, il n’a pas encore détenu le pouvoir, ensuite ses idées mêmes n’influencent que la partie de la population dont précisément les milieux scientifiques ne sont pas. Aussi bien, le coupable du déclin de la science, loin d’en être la démocratie qui n’en peut mais, est la bourgeoisie elle-même.

La bourgeoisie détient le pouvoir, c’est elle qui a accaparé la science et se l’est réservée à elle seule ; rien d’étonnant à ce que la science, devenue la chose d’une classe, grandisse puis décline avec cette classe.

Les savants à courte vue ont accusé l’insuffisance des crédits dispensés aux établissements scientifiques. On leur a répondu que Pasteur n’avait eu besoin que d’un ballon et d’un tampon d’ouate pour faire ses plus grandes découvertes. En matière scientifique, il est certain que l’argent, tout en ayant son importance, n’est pas tout. Lorsque le génie est absent, l’instrumentation la plus riche dort, couverte de poussière dans les coins des laboratoires ; le génie, au contraire, animant un pauvre appareillage, lui fait rendre des découvertes. Aussi Lavoisier disait-il que le chimiste doit savoir scier avec une lime et limer avec une scie. Sans dénier leur importance aux moyens matériels dans une science où tout ce qui est aisé à découvrir étant découvert, ce qui reste nécessitant une technique de plus en plus compliquée, il est de toute évidence que la déficience doit être cherchée dans l’esprit, plus encore que dans la matière.

La bourgeoisie s’est réservé la science pour elle seule. Son enseignement secondaire payant ferme, dès l’enfance, la porte de la culture intellectuelle élevée aux prolétaires. L’enseignement supérieur est dominé par le népotisme et l’esprit de coteries. Les bonnes volontés, loin d’être stimulées, sont découragées ; le débutant ne rencontre que l’indifférence, celui qui s’est déjà affirmé trouve l’hostilité. Le mot de Beaumarchais répond plus d’un siècle et demi à l’actualité : « J’étais pauvre, on me méprisait ; j’ai montré quelque esprit, la haine est accourue ».

Dans un livre récent, M. Claude, l’inventeur de l’air liquide, raconte toutes les fins de non-recevoir dont il a été victime pendant la guerre. Il avait inventé une bombe à air liquide dont les effets destructeurs surpassaient tous les explosifs connus. Par malheur pour lui, bien que savant connu, membre de l’Institut même, je crois, il ne sortait pas de l’Ecole Polytechnique. On ne voulut pas de ses bombes. En lisant le récit de ses déconvenues, on se dit que si, lui, homme arrivé, savant reconnu, etc., a été accueilli de la sorte, comment doit-on accueillir la découverte d’un savant obscur ? Si grande soit-elle, il y a les plus grandes chances qu’on ne l’examine même pas, à moins que ce ne soit pour la lui dérober.

On peut dire que, dans la science actuelle, c’est la médiocrité laborieuse qui triomphe. Bien que restreinte à une classe, les carrières scientifiques sont encombrées. Or, comme le favoritisme ne peut s’avouer ouvertement, on fait une sélection basée sur le travail. Entasser dans sa mémoire, le plus possible de connaissances, tel doit être l’objectif de celui qui veut « arriver », c’est-à-dire décrocher une de ces situations, en général peu reluisante, que le régime actuel donne à ceux qui ont réussi dans les examens et les concours.

Les hommes médiocres ne peuvent concevoir la science autrement que comme un métier. Si nos jeunes gens travaillent avec énergie, c’est uniquement pour assurer leur carrière. Aussi restent-ils systématiquement ignorants de toute ce qui n’est pas le programme de leur examen. Alors que l’étudiant Russe, par exemple, est un jeune homme cultivé en philosophie, en littérature, en politique, l’étudiant français est fermé à tout, et, en général, d’autant plus fermé que plus travailleur. Un jeune physicien croirait perdre un temps précieux en lisant un livre de philosophie ; sorti de sa besogne d’examen ou de concours, il ne connaît que les distractions d’ordre inférieur.

Conçue comme un gagne-pain, la science n’apporte pas de joie. Elle devient la besogne que l’on fait, parce qu’il faut « arriver », mais on ne l’aime pas. « Vous avez les clés du paradis », dis-je un jour en plaisantant à un savant qui ouvrait la porte de son laboratoire.

«  Du paradis ! fit-il, vous voulez dire de la prison ».

Le génie, le talent, la supériorité intellectuelle ne sont pas le fait d’une classe, ils sont foncièrement individuels, telles des fleurs splendides poussées au hasard. L’hérédité d’instruction, la culture intensive que les enfants de la bourgeoise possèdent, forme bien des gens intelligents, capables d’appendre toutes sortes de choses, formés à étudier consciencieusement les questions les plus arides, mais elles ne sauraient conférer l’intelligence elle-même, parce que l’intelligence ne se donne pas.

L’illustre mathématicien Gauss était fils de pauvres ouvriers. Le duc qui gouvernait la petite province où il est né remarqua son intelligence et le fit instruire malgré ses parents, qui voulaient en faire un manœuvre comme eux-mêmes. On rencontre très souvent dans les biographies des hommes de génie des chances aussi exceptionnelles. On en déduira facilement le nombre très grand de forces à jamais perdues.

Quel que soit l’ordre social, le génie sera toujours très rare, mais la supériorité intellectuelle l’est beaucoup moins et c’est parce qu’on ne lui permet pas de se faire jour que la science ne progresse pas autant qu’elle le devrait.

L’homme supérieur, sans faire nécessairement fi de l’argent et des honneurs, aime la culture pour elle-même. Lavoisier, riche fermier général, dépensait pour ses laboratoires de chimie les fortunes qu’il gagnait dans les affaires. Le savant qui aime la science aiguille vers elle toutes les facultés de son esprit ; un fait rencontré le met sur la voie d’un autre fait ou bien d’une loi qui l’explique. L’esprit du savant professionnel au contraire, fatigué déjà par les efforts de mémoire faits pour y arriver, se fige de bonne heure dans une routine dont il ne sortira plus.

Pour que la science progresse, il est bon de doter des laboratoires ; mais il faut surtout former des savants. Chercher là où elles sont les jeunes intelligences ; donner une culture qui soit autre chose qu’un stérile bourrage. Que les jeunes gens puissent trouver des maîtres qui aiment la science et la leur fasse aimer.
Mais ce n’est pas la société capitaliste qui réalisera cet idéal.

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Nota bene

Ce texte ne peut être considéré comme un texte « féministe » ; il a néanmoins, compte tenu de son intérêt, été intégré dans ce corpus.


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