Dr Madeleine Pelletier

La réaction universitaire

La Suffragiste
Septembre-Octobre 1919

date de rédaction : 10/09/1919
date de publication : Septembre-Octobre 1919
mise en ligne : 03/09/2006
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Alors que le monde entier va vers l’affranchissement féminin, que la Russie et l’Allemagne ont des femmes ministres, que le vote et l’éligibilité est accordée à peu près partout, la France non seulement n’entend pas avancer, mais revenir en arrière. Si les femmes instruites ne se lèvent pas pour imposer leur volonté, on va revenir sur les droits qui leur sont acquis depuis près d’un demi-siècle ; l’enseignement supérieur leur sera fermé.

Une affiche apposée aux murs intérieurs de la Sorbonne conseille aux jeunes filles de cesser de concourir à l’agrégation, de ne plus se présenter à l’examen de licence et de se porter vers les diplômes de l’enseignement secondaire des jeunes filles qui sont notoirement inférieurs.

Il est question de créer un baccalauréat féminin dont le principal avantage sera, aux dires de ses partisans, de ne pas fatiguer les jeunes filles. Et il comportera, écoutez bien, féministes, il comportera ce symbole de l’asservissement séculaire de notre sexe, de la couture !

De la couture dans le baccalauréat ! peut être aussi de la cuisine. Avec ce bagage, il n’est pas douteux que les jeunes filles ne soient tout à fait préparées à devenir d’excellents médecins, des ingénieurs remarquables, des physiciennes et des chimistes consommées.

D’ailleurs si les clients manquent de confiance en la doctoresse qui a su ourler un chiffon, si les industriels ferment leur porte à la bachelière ès veau aux carottes, elles auront toujours la ressource d’aller se présenter dans un bureau de placement comme femmes de chambre ou cuisinières.

Comme on ne saurait pas s’arrêter en si beau chemin, on parle d’un doctorat féminin ; peut-être l’idée de derrière la tête de ceux qui dirigent ce mouvement est-elle d’instituer une université féminine. Cela évidemment aurait l’avantage de créer un débouché pour bien des gens, car, dans cette université, il faudra des professeurs, des maîtres de conférences, des chargées de cours, des chefs de travaux pratiques, des préparateurs, etc. Plusieurs centaines de personnes trouveraient une situation.

Je ne saurais dénier à des hommes qui ont travaillé pendant de longues années et passé avec succès des examens très difficiles, le droit à revendiquer la récompense de leurs efforts. Mais la question n’est pas là, elle est beaucoup plus haut : il s’agit de savoir si la création d’un enseignement spécial aux femmes serait un bien pour les femmes. La réponse n’est pas douteuse, ce serait un mal, un retour en arrière, car un tel enseignement sera forcément inférieur.

Dans la « Revue Universitaire », Mme Poirier dit que l’enseignement des lycées de filles est supérieur à celui des lycées de garçons. Il est possible que l’organisation en étant plus récente, quelques errements de l’antique enseignement secondaire aient été évités, mais dans son ensemble, et c’est l’ensemble qui importe, l’instruction de ces établissements est beaucoup moins sérieuse que celle donnée dans les établissements similaires réservés au sexe masculin.

Pour être capable de comprendre les cours de la Faculté des Sciences, une jeune fille qui n’a que le bagage du lycée doit beaucoup travailler. Les sciences naturelles qui n’exigent guère que de la mémoire sont facilement assimilées, mais pour la chimie, plus encore pour la physique et a fortiori pour les mathématiques, le baccalauréat actuel est insuffisant. Le jeune homme qui sort de « spéciales » suit sans peine le professeur de physique qui couvre le tableau d’équations différentielles. Mais la jeune fille qui n’a pas été préparée, elle se trouve dès le premier jour tout à fait découragée. Elle finit par réussir il est vrai, mais à la longue, à force de travail, de leçons particulières qu’elle prend pour se faire donner la préparation qui lui manque.

La licence des jeunes filles équivaut à un fort baccalauréat, l’agrégation des Sévriennes est inférieure au concours similaire de l’Université.

Cela va de soi d’ailleurs. La création du lycée de filles correspond à une époque déjà lointaine. On voulait que les filles de la bourgeoisie sachent un peu plus que lire, écrire et jouer du piano, qu’elles puissent comprendre les œuvres littéraires et en parler sans dire trop d’énormités. Mais l’esprit conservateur et rétrograde, le plus puissant de beaucoup dans notre pays, mit tous ses soins à ce que les jeunes filles ne soient pas trop instruites. Compayré 1se plaint de ce que les élèves de l’Ecole Normale féminine s’intéressent trop à ce qu’on leur enseigne.
Marion disait que l’enseignement des jeunes filles ne devait servir à rien.

Le temps a marché ; les bachelières clairsemées autrefois sont en grand nombre. La petite bourgeoisie devant la difficulté de plus en plus grande de la vie économique, le mariage plus aléatoire pousse les jeunes filles vers les carrières libérales. La jeune fille ouvrant son esprit aux idées modernes, ne se conçoit plus comme une future servante de l’homme qui l’épousera. Elle veut bien du mariage, mais dans l’égalité et elle sait que cette égalité sera d’autant mieux assurée qu’elle contribuera par l’exercice d’une profession lucrative à la prospérité matérielle du ménage.

L’évolution en cours commandait donc d’unifier l’enseignement secondaire. C’était très simple, de mêmes études, comme sanction un même examen, le cerveau n’a pas de sexe. Les femmes entreprendraient les mêmes carrières que les hommes ; cela n’évincerait en rien ceux-ci, il y a de la place pour tout le monde, les conservateurs se plaignent toujours de l’insuffisance de la population.

Il n’y a pas trop d’ingénieurs pour régénérer notre industrie, pas trop d’architectes pour reconstruire toute ce que la guerre a détruit, pas trop de savants puisque la science est en décadence.

Mais la lumière semble toujours trop grande aux petits esprits qui sont légion dans l’enseignement comme partout. On veut arrêter l’essor de l’intelligence féminine, endiguer des milliers de jeunes cerveaux en les parquant dans un enseignement qu’on fera le plus restreint possible. De cette façon, on maintiendra les errements du passé, on laissera la femme en tutelle et, quand elle voudra s’affranchir, on lui dira qu’elle est inférieure, que le sexe féminin n’a produit que très peu de savants, etc.

Je ne sais comment les intéressés accueilleront le baccalauréat spécial. Malheureusement, il y a lieu d’être pessimiste, les masses, quelles soient-elles, ne sont jamais très clairvoyantes. Bien des candidates, en dignes écolières, ne verront que la difficulté moins grande des épreuves à subir.

Mais espérons qu’il se trouvera à la Chambre quelques hommes qui ne permettront pas que la France ne donne au monde le spectacle d’une régression aussi criante.

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Notes de bas de page
1 L’adolescence.

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