Dr Madeleine Pelletier

Le féminisme et la guerre

La Suffragiste
Juin 1919

date de rédaction : 01/06/1919
date de publication : Juin 1919
mise en ligne : 03/09/2006
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Notre petite « Suffragiste » n’a pas paru pendant la guerre.
Un vent da folie soufflait sur l’Europe ; les hommes ne croyaient plus avoir rien de mieux à faire qu’à s’entretuer.
Les littérateurs employèrent à attiser les haines un talent qui ne s’en trouva pas accru ; les savants s’ingénièrent pour découvrir le produit le plus capable de tuer le plus sûrement et le plus vite un plus grand nombre d’hommes. On en arriva à pouvoir vous tuer à trois heures de chemin de fer.

Quelle chance avait d’être entendu le cri de justice de l’individu opprimé par la société au nom du stupide préjugé de sexe ?

Mais les guerres ont déjoué bien des calculs et à son terrible jeu, les classes dirigeantes n’ont pas gagné. Le prolétariat devenait indiscipliné ; par toute l’Europe, ses organisations grossissaient et la bourgeoisie, timorée par nature, avait encore plus de crainte qu’il n’y avait, pour elle, de danger. Pendant quelques années, on la prépara et un prétexte futile, si je le compare aux conséquences, déchaîna le cataclysme. Les prolétariats qui avaient juré de s’unir se laissèrent conduire une fois de plus à la boucherie par leurs maîtres. Les Français criaient : A Berlin ! Les Allemands criaient : Nach Paris ! Guillaume invoquait son vieux Dieu ; nos prêtres disaient la messe sur le front et le capitalisme international se frottait les mains, certain que reviendrait le bon temps de jadis, le travail à bon marché, l’ouvrier reprenant le chemin déserté des églises.

Les revendications ouvrières se font aujourd’hui plus exigeantes que jamais. Le peuple criait, mais il avait peur de la bataille ; la bourgeoisie lui a appris à tuer. La guerre a culbuté les trônes, elle déchaîne partout la révolution sociale et elle réalise pour la femme les deux revendications fondamentales de notre « Suffragiste » : le droit de vote et le droit au travail.

La guerre a eu besoin de la femme. Autrefois les guerres n’enlevaient à la nation qu’une partie infime de ses producteurs ; le besoin de main-d’oeuvre ne se faisait que peu sentir, aussi les épouses pouvaient-elles occuper leur temps à effilocher de vieux linges pour en faire de la charpie. Cette fois, ce sont des nations qu’on a dû incorporer et, comme, même pour pouvoir tuer, il faut vivre, c’est-à-dire manger, être habillé, la production a dû demander à la femme des contingents qu’elle n’avait plus.

C’est certes bien à contre-cœur que les dirigeants s’y sont décidés ; à cet égard, notre pays qui se déclare volontiers une nation d’avant-garde, s’est trouvé très inférieur à l’Allemagne haïssable. À propos de la conduite des tramways, on a réédité les vieilles objections de ma jeunesse contre les étudiantes en médecine : la femme n’a pas de sang-froid, il arrivera des accidents, etc.

Les femmes ont donné leur mesure : le long « Montrouge-Gare de l’Est », l’énorme : « Malkoff-les Halles » ont obéi au geste des frêles wattwomen, des mains graciles ont saisi la lourde pince de l’aiguillage, le crochet libérateur de la fameuse panne.
Celles qu’on ne croyait bonnes qu’à ravauder des chiffons ont travaillé le fer ; elles ont tourné de lourds obus ; sans peur, elles ont combiné l’acide picrique pour en faire la terrible mélinite, et le passant pouvait les voir circuler toutes jaunes à travers les rues.
Des métiers moins pénibles mais que l’homme avait gardé pour lui, voulant avoir seul l’argent que donne l’indépendance, durent, par la force des choses, être confiés aux femmes. On vit des factrices gracieuses sous la casquette à liseré rouge, des gazières, des livreuses à l’uniforme correct des grands magasins. Dans la société hostile, la femme conquérait peu à peu sa place ; à la ménagère, à la courtisane succédait la travailleuse.

Il est malheureusement quelques ombres à ce tableau encourageant. La courtisane est trop ancienne pour ne pas réapparaître de temps en temps sous la travailleuse, certains hôpitaux eurent des allures de mauvais lieux ; des fonctionnaires occupèrent à flirter et à se poudrerizer le temps du travail, à la grande joie des antiféministes. Les ouvrières éblouies soudain par des salaires fantastiques, ne sachant trop que faire de tout cet argent qui leur arrivait tout d’un coup, comme dans les contes de fée, l’ont dépensé à tort et à travers : des chaussures chères, des parfums, des bas de soie, la vieille coquetterie féminine ; des hommes l’auraient dilapidé au jeu ou à des vins frelatés. Seules les élites sont dignes de la liberté ; la masse qui ne connaît que ses instincts, commence toujours par abuser ; à la longue, néanmoins, tout s’arrange. Aussi, ne faut-il pas s’attarder aux détails, si fâcheux soient-ils : seul l’ensemble importe.

La conclusion féministe de cette guerre, c’est que la femme est capable d’accomplir d’une manière suffisante n’importe quel travail, soit intellectuel, soit physique. Il n’y a qu’à lui laisser la liberté : on le fera parce qu’on y sera forcé.


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