Dr Madeleine Pelletier

La femme seule

La Suffragiste
Février 1914

date de rédaction : 01/02/1914
date de publication : Février 1914
mise en ligne : 03/09/2006
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J’ai rencontré hier au restaurant une ancienne camarade d’études qui est maintenant professeur au lycée de jeunes filles de X.

- «  Je renais, me dit-elle, lorsque je viens passer quelques jours à Paris ; si vous saviez ce que c’est que la vie de province ! Je suis toujours seule. Voilà ma journée :  je me lève, je vais faire mes cours, les élèves, vous comprenez, cela ne s’appelle pas une société. À midi, je vais au restaurant où je mange seule ; personne ne me parle et, après déjeuner, je retourne au lycée, puis je rentre dans ma chambre. Voilà ma vie. Ah si, il y a bien quelques femmes que je vais voir, mais quand j’en sors, j’éprouve un dégoût. Des potins, des cancans, rien que cela, pas une conversation intéressante ».

- « Il faut être féministe, Mademoiselle, lui dis-je, la vie d’isolement dont vous me faites le triste tableau, ne tient pas à ce que vous êtes en province ; elle tient à votre sexe. Si vous étiez un homme, vous vous ennuieriez encore, certes, dans cette petite ville, mais votre situation serait meilleure. Au restaurant, vous causeriez avec les fonctionnaires de l’endroit qui viennent y prendre leur repas ; vous feriez partie de sociétés diverses, de cercles où l’on se voit, vous auriez des camarades ».

La femme dans les mœurs actuelles est hors la société ; on ne la conçoit que comme la chose d’un homme, mari, amant, père, frère. De cet homme, sa vie dépend, s’il est gentil et consent à la distraire, tant mieux ; s’il n’y consent pas, ou qu’elle ne soit à aucun, tant pis pour elle, l’isolement est son triste sort.  

À un tel état de chose, il n’est pas facile de remédier : l’émancipation politique elle-même n’y apportera qu’un changement minime. L’esclavage a fait de la femme un être très différent, psychologiquement parlant, de l’homme ; aussi, l’homme ne l’aime-t-il guère que pour les sens ou comme épouse. Elle ne peut guère être, pour une société masculine, une camarade.

La présence d’une femme dans une réunion enlève aux plaisirs de la conversation une forte partie de leur attrait. D’abord, la femme exige des égards spéciaux ; elle serait offensée si on lui parlait avec la même liberté qu’à un homme. Et puis, elle a quantité de préjugés : même lorsqu’elle n’est plus jeune, elle n’admet pas que l’on traite devant elle de certains sujets. Toutes ces réticences rendent difficiles les relations sociales entre personnes de sexe différent. Seul le salon peut réunir les deux sexes dans un monde « où l’on s’ennuie », - où l’on s’ennuie parce qu’il y a des femmes.

Une femme vraiment affranchie doit s’appliquer à bannir de son esprit tout ce qui fait d’elle un être à part, un être qu’il faut distraire, parce qu’il est incapable de trouver seul dans le monde les éléments de sa vie morale.

Cela fait, je ne dis pas que la femme verra tomber devant elle la barrière de sexe qui la bannit de la société, car les hommes ont au sujet des femmes les mêmes préjugés que les femmes elles-mêmes. Jamais un homme ne voit dans la femme une égale : pour lui, la femme n’est pas un être humain ; si elle est jeune et facile, c’est la femelle, si elle est épousable, c’est là femme possible. Il ne la voit pas autrement qu’au travers des relations sexuelles.

Mais, à défaut de la société masculine, pourquoi les femmes n’auraient-elles pas une société féminine ? L’esclavage, en faisant de la femme, la chose de l’homme, l’a isolée dans son propre sexe. Toute femme ne voit que des rivales dans les autres femmes. Jeune fille, chacune reste dans sa coquille, à l’affût du mari ; pour les autres jeunes filles, elle n’a que regards équivoques, propos aigres-doux. Mariées, la rivalité de luxe est le sentiment qui prévaut entre femmes : un chapeau, une robe suffisent pour amener la haine.

- « Vous n’êtes pas seule, Mademoiselle, fonctionnaire célibataire à X. Il y a certainement d’autres professeurs au lycée, il y a les institutrices de l’école primaire, les employées de la poste ; il y a en outre, des jeunes et vieilles filles qui ne font rien ; que ne réunissez-vous ?
Si vous êtes malheureuse, c’est de votre faute. Pourquoi vous laissez-vous hypnotiser par l’épouseur possible ? La société, ce n’est pas le monde masculin ; il y a autant, il y a même plus de femmes que d’hommes. Je préférerais, je ne vous le cache pas, voir tomber la barrière de sexe, et hommes et femmes fraterniser, mais, en attendant que cela soit, que ne faites-vous une société féminine ? »

- « Je fréquente, je vous l’ai dit, quelques dames à X, mais ce n’est pas intéressant ».

- « Ce n’est pas intéressant, parce que vous allez chez elles. Les visites au domicile rendent fatigantes les relations sociales au lieu de leur donner de l’attrait. Dès qu’il faut mettre ses gants, aller à un jour fixe, il n’y a plus qu’une corvée, et puis, chez une autre personne, on n’est pas libre de dire ce qu’on veut. Si elle est religieuse, par exemple et qu’on ne le soit pas, on n’osera pas parler de religion. Il faut choisir un endroit neutre, le café par exemple ».

- « Aller au café dans une ville de province, y pensez-vous ? »

- « Pourquoi pas ? Jamais vous ne vous affranchirez, si vous ne savez pas braver l’opinion de la majorité, c’est-à-dire des imbéciles. Et puis, il faut trouver une raison à vos réunions. Que ne fondez-vous comme les hommes des sociétés scientifiques, littéraires, même politiques ? Vous n’avez pas le droit de vote, mais qu’est ce que cela fait ; vous pouvez bien vous réunir pour échanger vos vues au sujet des évènements.
Les sports aussi : boxe, tennis, armes, etc. peuvent être un lien entre vous, et même le jeu, car je en ne trouve pas, moi, le jeu immoral ».

Paraphrasant la devise de l’unité italienne, je vous dirai, Mademoiselle, Femina fara da se.
Sachez être l’artisane de votre propre bonheur.


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