Dr Madeleine Pelletier

De la toilette

La Suffragiste
Janvier 1913

date de rédaction : 01/01/1913
date de publication : Janvier 1913
mise en ligne : 03/09/2006
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L’homme s’habille pour la vie, la femme s’habille pour l’amour.

Devant la glace de son cabinet de toilette, alors qu’il dispose cheveux et moustaches, l’homme n’est pas sans songer à l’effet qu’il produira sur les femmes, mais si l’amour entre en ligne de compte dans l’ordonnance de sa figure et de sa cravate, le reste de son ajustement est fait avant tout pour la vie. Il est d’abord un individu : sa fin est en lui-même ; il s’agit donc pour lui avant tout d’être vainqueur dans le combat pour l’existence, aussi son habillement vise t-il à la commodité. L’étoffe s’adapte au corps ; les membres, libres, peuvent exécuter sans gêne tous les mouvements. L’élégance ne lui est pas indifférente, mais il préfère laisser à son tailleur le soin d’y penser pour lui. Pourvu que ses habits soient à l’unisson de son milieu social, il est satisfait. Parmi les hommes, certes, il en est qui se préoccupent d’avantage de leur extérieur, qui cherchent des coupes excentriques, des cravates à effet, qui passent de longues minutes à se faire une tête. Mais le reste du sexe les blâme et, pour leur montrer le mépris qu’ils lui inspirent, il les traite d’efféminés, d’homme qui sont comme les femmes.

À mesure que grandit pour elle sa place dans le combat pour la vie, par la force des choses, la femme cesse de s’habiller uniquement pour l’amour, les vertugadins, les crinolines, les larges robes incommodes ont disparu pour faire place au costume tailleur correct à jupe collante. Aux chapeaux chargés de falbalas, on préfère le feutre souple avec un simple ornement ; c’est plus pratique pour aller dans les rues, on peut plus facilement l’enlever, l’accrocher à une patène. Disparus aussi les dessous compliqués, les multiples jupons empesés où nos grands-mères perdaient leurs jambes ; la culotte de jersey dont l’usage se généralise permet de se passer de jupons et beaucoup de femmes d’aujourd’hui ou bien s’en passent ou bien n’en mettent plus qu’un.

Je surprendrai certainement plus d’un lecteur et plus d’une lectrice quand je leur dirai que, loin de pousser à cette évolution, les militantes du féminisme, bien au contraire, la combattent.

J’étais navrée, je l’avoue, lorsque je vins au féminisme actif, de voir devant moi, ces visages peints, ces têtes ornées de fleurs et d’oiseaux, tantôt frais, tantôt fanés, selon la bourse de leurs propriétaires. Je me sentais prise de honte d’appartenir à un sexe si frivole.

Quelle honte en effet de mettre en un autre la raison de sa vie, de passer des heures à se faire le visage, des journées à combiner, souvent pour le résultat le plus inesthétique, la couleur d’une étoffe à celle d’un ruban.
La femme qui fait ainsi n’est pas une personne, c’est une poupée, une marionnette ; elle n’est pas à elle, elle est à celui qui la voudra, pour le temps qu’il la voudra.
On l’appelle femme de luxe, par analogie aux chiens de luxe. Et que dire des vieilles au visage plâtré, aux lèvres peintes dont le sourire de serve semble implorer le sexe orgueilleux : Ne suis-je pas encore désirable ainsi ?

Certes, il ne saurait être question de bannir l’amour ; sans l’amour, pas d’humanité, mais l’amour doit être dans l’égalité et non dans l’offrande de la femme à l’homme.
Une belle tête ne perdra rien de son charme pour n’être pas adornée d’oiseaux.

Pas plus que l’amour, le féminisme ne proscrit l’élégance. Nos adversaires les prétendent ; mais que ne prétendent-ils pas ? Un costume tailleur bien fait est beaucoup plus élégant qu’une robe chiffonnée, même par la bonne faiseuse. La femme qui le porte donne l’aspect d’une personne, d’un être pensant et voulant ; la robe à fanfreluches ne fait songer qu’à la ménagère quand c’est une robe bon marché, à la courtisane quand c’est une robe chère.

Les féministes, nous l’avons dit, se montrent rétrogrades dans leurs ajustements ; loin de devancer la masse des femmes, elles restent en arrière. Cela au fond s’explique ; le sexe esclave est naturellement le sexe timide, et le fait de revendiquer des droits apparaît tellement osé aux revendicatrices elles-mêmes qu’elles veulent racheter leur audace en se montrant, pour tout le reste, plus féminines que les femmes qui ne formulent pas de revendications.

Les groupes féministes qui s’occupèrent de la réforme du costume, aboutirent à un résultat de beaucoup inférieur à celui de la mode, laquelle est, malgré tout, forcée de s’inspirer un peu des nécessités de la vie ; elles bannirent totalement le corset et adoptèrent la robe-peignoir.

J’ai vu, il y a quelques années, dans un congrès d’Allemagne, des femmes vêtues du costume réformé, c’est affreux. Sous l’étoffe mince, des chairs flasques pendaient ; les obèses, le ventre proéminent, les seins tombés, avaient l’air d’allaiter des douzaines de nourrissons. Il est bon de ne pas répudier la poupée, mais il ne faut pas lui substituer la femelle animale : on n’allaite pas dans un congrès !

Je ne saurais trop vous le répéter, Mesdames : la femme ne s’émancipera qu’en se virilisant. Et n’allez pas prendre la tangente en disant que le costume n’a pas d’importance ; il en a beaucoup au contraire. Ce n’est pas sans raison qu’on met un uniforme aux soldats, un habit aux religieux. On habille ces hommes de manière semblable parce qu’on veut qu’ils aient une mentalité semblable, tout au moins dans l’ordre d’idées auquel l’uniforme correspond.

Un esprit indépendant, une volonté puissante ne sauraient habiter des oripeaux de dentelles ; sous un bonnet de grand-mère seule une pensée défaillante peut s’abriter.

Ayez donc le courage, Mesdames, d’être ce à quoi vous aspirez.


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