Madeleine Pelletier

L’amour et la maternité

La brochure mensuelle1
Décembre 1923

date de rédaction : 01/12/1923
date de publication : Décembre 1923
mise en ligne : 25/10/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

L’homme est un animal ; sa vie, comme la vie des bêtes est dominée par la faim et l’amour. Comme les bêtes, les hommes se mettent en quête de leur nourriture ; ils mangent, boivent, dorment. Les sexes se rencontrent et s’accouplent, des enfants naissent et les parents les élèvent jusqu’à l’âge adulte. Alors le père et la mère vieillissent et meurent ; les enfants recommencent le cycle, toute la vie est là.

Peut-être certaines espèces animales ont -elles réglementé leurs amours ; il est difficile de le savoir ; il faudrait entrer dans leur vie, parler et comprendre leur langage rudimentaire. Mais ce que nous observons ne nous montre que des habitudes fort simples. Le mâle recherche la femelle ; la femelle recherche le mâle ; par consentement mutuel ou avec violence de la part du mâle, l’accouplement a lieu. Dans certaines espèces, chez les oiseaux notamment, le couple fait le ménage ; chez d’autres, chiens, chats, etc. le mâle s’en va l’accouplement terminé et la femelle assume seule la charge de l’élevage des jeunes. Les jeunes devenus pubères s’accouplent avec leurs mères, leurs sœurs, les frères se battent pour la possession des sœurs. L’horreur pour l’inceste est d’invention humaine.

Malgré son intelligence supérieure, l’homme reste un animal et son esprit lui sert à codifier les instincts qu’il a en commun avec les bêtes. Plus forts que les femelles, les mâles humains ont fait d’elle leur chose ; ils les ont réduites en esclavage ; bêtes de travail, bêtes d’amour, les deux ensemble lorsque les conditions de la vie sont dures ; bêtes d’amour seulement lorsque le milieu est raffiné.

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans la prépotence de la force, la raison ultime de la servitude féminine qui, avec plus ou moins de dureté, a été générale par toute la terre et ne fait que commencer à disparaître chez les peuples civilisés. La plupart des hommes pensent encore de nos jours que l’espèce humaine est toute entière dans sa partie masculine ; les femmes ne formant qu’une sous-humanité. La langue vulgaire et même la langue littéraire gardent encore aujourd’hui le reflet de ces conceptions ; le sexe, ces dames, l’éternel féminin ; termes de mépris désignant les femmes en bloc, comme une humanité inférieure.

En amour comme en toute chose, la femme n’est aux yeux de l’homme qu’un instrument. Elle satisfait le besoin sexuel, elle procrée les enfants ou plutôt les garçons qui seuls font partie de l’humanité ; la procréation des filles, besogne inférieure ne servant qu’à assurer les besoins de la future génération masculine.

Les lois écrites ou coutumières qui règlent l’amour ne règlement au fond que la possession des femmes. La civilisation, adoucissant les mœurs, a proscrit la violence des rapports sexuels. Les femmes, au lieu d’être violées au hasard des rencontres, sont attribuées chacune à un homme déterminé. Les noms divers de la femme suivant qu’elle est ou non en puissance d’homme sont les vestiges de cette conception qui sont encore très vivantes dans nos mœurs ; Mademoiselle, Madame, madame veuve, étiquettes accolées sur chacune pour renseigner les hommes. Les tribunaux qui conservent les archaïsmes disent encore : fille une telle, épouse une telle, veuve une telle, expressions plus rabaissantes encore.

Cependant la femme est un être humain, force a donc été de se conduire avec elle autrement qu’avec les animaux et les choses. Aussi trouve t-on chez tous les peuples une morale spéciale à l’usage des femmes, qui a pour objet d’asservie leur sexualité.

Tant que la civilisation reste rudimentaire, cette morale est dans la religion qui, on le sait, est une ‘Somme’ et comprend toutes les connaissances humaines. Chez beaucoup de peuples, l’homme tient à la virginité : les jeunes filles ont donc le devoir de se garder jusqu’au mariage. Il tient à être l’unique propriétaire de la femme, l’épouse a donc le devoir de fidélité. Quant aux veuves, le respect pour la mémoire de leur maître doit être tel que presque partout on considère qu’elles doivent rester chastes ; à moins que, mettant les nécessités matérielles au premier plan, on ne les oblige d’épouser leur beau-frère, ainsi que cela avait lieu chez les juifs (lévirat).

Les religions comme les morales ne tiennent donc aucun compte de la sexualité de la femme. Elle satisfait l’homme et elle enfante, tel est son rôle. Qu’elle puisse elle-même désirer ou refuser l’amour, y prendre du plaisir ou en avoir du dégoût, cela ne vient même pas à l’idée. L’amour est pour elle un devoir et il serait immoral qu’elle songeât à y chercher du plaisir.

Ces conceptions, quoique amendées à mesure de l’adoucissement des mœurs, persistent encore de nos jours. C’est pourquoi les enquêtes sur le besoin et le plaisir sexuel chez la femme sont très difficiles. Rarement les femmes osent avouer la vérité, même au médecin. D’ordinaire, elles disent n’éprouver ni besoin, ni plaisir sexuel ; leur amour serait uniquement platonique.

Partout où la civilisation est rudimentaire, on ne conçoit même pas que la femme puisse être ce qu’elle est chez nous : une compagne inférieure. Chaque sexe vit à part ; l’androcée est dans la maison à l’opposé du gynécée. Dans Aristophane, nous voyons que les femmes ont leurs fêtes religieuses spéciales, leurs conceptions, leurs proverbes, leurs jurons mêmes particuliers. Dans ses ‘Désenchantées’, Pierre Loti nous montre le gynécée antique dans la Turquie moderne. Les femmes vivent enfermées et à part ; les hommes ne viennent les voir que pour satisfaire leur sensualité.

Chez les occidentaux, la femme est mêlée davantage à la vie. La monogamie officielle l’a, sinon affranchie comme le prétendent les catholiques, du moins relevée dans une grande mesure. Elle n’est plus seulement la bête d’amour et d’enfantement, elle devient une compagne à qui l’homme se confie. Sa situation bien plus que la loi est fonction de l’homme auquel elle appartient ; heureuse avec un bon maître, l’épouse est malheureuse si le maître est méchant, vicieux, pervers, etc..

Dans les classes cultivées des peuples civilisés, le sort de la femme s’améliore encore. Le chef de ménage sent plus ou moins ce que son autorité a de conventionnel et d’injuste ; il comprend que sa compagne n’est pas du tout une bête de plaisir, mais un être intelligent comme lui. Mais les hommes qui rendent ainsi pleine justice à la femme sont rares ; il est humain de tenir à une situation privilégiée, alors même qu’elle est injustement acquise. La raison, au lieu de mettre chaque chose à sa place, vient à la rescousse du sentiment et de l’intérêt ; elle trouve des prétextes à endormir les scrupules. L’homme se dit que les choses sont sans doute bien comme elles sont ; si sa propre femme est supérieure, les autres ne le sont pas et que l’asservissement du sexe correspond à une nécessité générale.

La société est fermée aux femmes : on commence seulement à leur entrouvrir quelques portes, et avec quelle timidité ! Il n’y a guère que dans les grandes villes des pays civilisés que la femme peut voyager seule ; encore ne peut -elle aller partout. Parcourir à pied tout un pays, il ne faut pas qu’elle y pense. En Suisse, où les voyageurs sont la principale clientèle, une femme peut voyager seule à pied sans être ennuyée ; en France, elle courrait de grands risques ; en Italie et en Espagne, un tel voyage serait tout à fait dangereux ; la téméraire qui le tenterait serait infailliblement volée, violée, voire assassinée. À l’égard des femmes, les nations les plus civilisées sont encore des peuples sauvages.

Le fossé profond qui sépare psychologiquement les sexes est avant tout l’œuvre de la société. Dès qu’on ouvre aux femmes une carrière qui leur était fermée, on voit les préventions tomber ; elles réussissent dans leurs études ; elles font les travaux pas plus mal que les hommes, parfois mieux.

Néanmoins, malgré des pas faits dans le domaine de l’affranchissement, la barrière demeure entre les sexes. Pendant que l’étudiant fume, joue, lit les journaux, sa collègue, l’étudiante coud, brode, fait de la dentelle, se confectionne des colifichets. En dépit des études identiques, ils sont très différents l’un de l’autre ; et ils se sentent ennemis.

Sous les allures correctes imposées par la bonne éducation, le jeune homme cache une sensualité qui l’accapare presque tout entier. C’est le fait de la nature que la société aggrave dans une large mesure avec sa littérature, son théâtre tout entier à exciter les sens. Le jeune homme pense que l’acte sexuel est l’unique intérêt de la vie ; ses études, son travail sont pour lui des corvées fastidieuses.

Les jeunes gens ont de l’amour une conception très grossière, les ‘Lohengrin’ ne sont pas dans la réalité ; trop jeunes pour un mariage que la société fixe beaucoup plus tard, ils n’aspirent qu’à la seule satisfaction qui soit à leur portée : l’amour vénal.

Car la civilisation a substitué la prostitution au viol. La femme sauvage comme la femelle animale est prise au hasard des rencontres ; il en va à peu près de même pour la paysanne. Dans les villes où l’organisation est meilleure, la femme se fait payer. 

L’appétit sexuel est très inégal dans les deux sexes ; chez l’homme, l’amour est un besoin impérieux ; chez la femme, c’est un désir assez mal défini tant qu’elle est encore vierge. La société qui exalte la sexualité de l’homme, diminue encore celle de la femme en lui en faisant une honte. La jeune fille comprend qu’elle possède une chose que les hommes apprécient ; elles cherchent à la vendre cher.

Dans les classes riches, la vente s’appelle mariage : il est surtout l’œuvre des parents, mais, de nos jours, la jeune fille n’est guère plus mariée contre son gré.
C’est en connaissance de cause qu’elle est coquette et qu’elle se pare ; elle cherche à attirer dans son sillage les hommes entre lesquels elle choisira. Elle s’offre sur le marché matrimonial ; contre le don d’elle-même, elle vaut une situation, la plus haute possible`.

Dans le peuple, la jeune fille rêve également de se vendre cher. L’avenir est sombre ; ouvrière, elle épousera un ouvrier ; elle aura de nombreuses maternités et vivra dans un état voisin de la misère. Dans les grandes villes, le luxe la tente. Des compagnes qu’elle a connues pauvres sont maintenant « arrivées ». Elles ont des robes luxueuses, des fourrures, des bijoux, une automobile, des domestiques ; on a pour elles, un sentiment voisin du respect. Si elle aussi pouvait rencontrer l’amant riche ?

Quelques-unes, rares, le rencontrent ; la plupart prennent un étudiant, un jeune fonctionnaire qui les quitte au bout d’un temps plus ou moins long. Elles passent alors de l’un à l’autre, demi-prostituées qui finissent soit dans la basse prostitution, soit parfois de manière socialement honnête par le mariage.

La femme vend l’amour, mais elle n’y a pas droit. Dans un roman récent, : « La Garçonne », Victor Margueritte a présenté une femme qui fait ce que fait un garçon et prétend quand même être honnête : le livre, bien que timide, a fait scandale. Le public, qui admet la prostitution, ne reconnaît pas à la femme le droit de se conduire comme se conduisent tous les hommes.

***

La fonction sexuelle est celle qui comporte le plus de préjugés, survivances des époques de sauvagerie et de barbarie.  

Elle n’est ni honorable, ni déshonorante ; c’est une fonction physiologique comme la nutrition ou la circulation.

Pour la femme comme pour l’homme, l’accouplement est un acte très simple. Rien en lui de décisif ; la perte de la virginité ne diminue que la femme esclave qui se considère comme une marchandise. La femme affranchie ne se sent pas diminuée par une initiation sexuelle qu’elle a voulue. En aucune façon, elle n’a entendu se donner à son partenaire. L’acte sexuel n’est pas le don de la personne, c’est la réunion éphémère de deux êtres de sexe différent ; son but est le plaisir.

L’initiation sexuelle de la femme dans le sang et la douleur est un reste de l’âge de pierre transmis intact jusqu’au siècle de la téléphonie sans fil. Il est tout à fait simple d’aller avant cette initiation trouver un médecin qui donnera le moyen très facile de la subir sans souffrance.

La vie sexuelle ne doit pas commencer trop tôt ; elle entraverait le développement des individus et elle détournerait de l’étude les jeunes gens et les jeunes filles dont l’esprit est insuffisamment mûri. Seize ans est, je crois, l’âge convenable pour l’initiation sexuelle.

En se livrant à l’amour, la femme risque la maternité. C’est là-dessus qu’on se fonde pour tenir les jeunes filles dans une demi-claustration familiale : « Mes coqs sont lâchés, gardez vos poules », dit un vieux proverbe. On sait aujourd’hui que la maternité peut être facilement évitée ; les moyens en doivent être enseignés aux jeunes filles ; ou plutôt, les jeunes filles prudentes doivent en apprendre les moyens ; car à seize ans, on est suffisamment raisonnable pour arranger sa vie sans le secours de personne. Si la jeune fille a un enfant, ce ne doit être en aucune façon pour elle un déshonneur ou une faute ; la société de demain admettra, il faut l’espérer, que tous les enfants sont légitimes.

La nature ne connaît pas que la copulation ; l’humanité civilisée en a fait l’amour. L’homme, en renonçant aux brutalités et à l’égoïsme du mâle ancestral, s’applique à corriger l’injustice de la nature en s’ingéniant pour rendre à la femme le plaisir qu’elle lui donne dans l’acte sexuel.  

Geste sans importance, la satisfaction des sens ne confère, ni à l’homme, ni à la femme un droit de propriété l’un sur l’autre. On peut être fidèle, mais ce n’est pas un devoir. Violer un serment de fidélité amoureuse est beaucoup moins grave que de frustrer de son argent une personne pauvre par exemple, ou d’empêcher un camarade de gagner sa vie. Le crime passionnel est d’une barbarie odieuse ; quelle cruauté à la fois et quelle sottise de sacrifier la vie d’un être jadis aimé et souvent par surcroît la sienne propre, pour une chose aussi futile que l’acte sexuel.

À vrai dire, dans ce qu’il est convenu d’appeler les « trahisons » amoureuses, l’acte sexuel n’est pas seul en cause ; ce que l’on regrette, c’est la cohabitation, l’affection. Aussi est-il bon d’apprendre aux jeunes gens des deux sexes à ne pas trop attendre de l’amour. Un chapitre de la vie devra être rattaché au cours d’éducation sexuelle ; on montrera que la force de l’amour n’est pas une garantie de sa durée. Cette vérité, les jeunes gens la trouvent dans les romans, le théâtre, les chansons, les faits-divers des journaux. Mais sous cette forme, l’enseignement est insuffisant ; les jeunes gens et surtout les jeunes filles n’en font pas l’application à eux-mêmes ; il sera bon de la compléter par un enseignement donné sous une forme sérieuse.

Les partisans des idées anciennes ne manqueront pas de dire que notre conception de l’amour est immorale, que c’est la chiennerie, etc. Rien n’est pareil dans mon esprit tout au moins. La sexualité est une fonction naturelle, mais ce n’est pas une fonction noble ; les gens bien élevés - et tout le monde sera bien élevés dans la société future - les gens bien élevés répugneront à étaler leurs passions en public. Il est inconvenant de s’embrasser sur la bouche ne pleine rue, cela rappelle les chiens, et l’homme, bien qu’il soit un animal, doit prendre une conscience plus élevée de lui-même. La passion est une chose personnelle ; son domaine n’est pas la rue, mais l’intimité de la maison. Ainsi en jugeront les femmes, qui sont plus raffinées que les hommes, lorsque sera réalisé leur affranchissement social.

La femme n’est pas la servante de l’homme ; elle est son égale ; il n’y a donc aucune espèce d’obligation pour elle d’être une femme d’intérieur, de savoir coudre, cuisiner, d’acquérir pour entrer en ménage la science d’une domestique. Le couple n’est pas formé d’un maître et d’une servante, mais de deux camarades unis par le lien de l’amour. Je ne doute pas qu’il faille de longues années avant que les hommes aient perdu l’habitude de se faire servir par leur femme. Les femmes accéléreront cette évolution en développant en elles le sentiment de la dignité et de la valeur personnelle. Dans la société présente, il est juste qu’une femme qui est nourrie par son mari le serve en retour ; c’est le fait de la division du travail. Mais lorsque la femme gagne sa vie, c’est pour elle faire œuvre d’esclavage que d’être la servante de son compagnon.

La société égalitaire admettra le matriarcat. Les enfants sont avant tout à la mère. C’est la mère qui les porte neuf mois dans son ventre, le rôle de l’homme est d’un instant. Le patriarcat est un reste de l’hégémonie masculine. L’homme était le chef et le propriétaire ; la femme ; les enfants étaient sa chose et portaient son nom. Aussi, quelle affaire lorsque la femme commettait une infidélité ; apporter au mari un enfant qui n’est pas de lui, quelle abomination ! « Rien que la mort n’est capable ! » . Et ce n’est pas de l’ironie, combien d’hommes pensent ainsi, encore aujourd’hui ?

Le matriarcat simplifie tout. Les enfants sont  à la mère ; avec qui les a t-elle conçus ? Cela la regarde et ne regarde qu’elle. Lorsque la société aura fait litière de tous les préjugés sur la sexualité, les hommes s’apercevront combien leur est légère cette manière de déchéance paternelle. La paternité est presque entièrement d’acquisition sociale, elle n’est pas naturelle. L’homme supporte les enfants par devoir ; il ne les aime, et pas toujours, qu’à la longue, par l’effet de la vie commune.

D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi un père devrait cesser d’aimer ses enfants pour l’unique raison qu’ils porteraient le nom de leur mère.

Faut-il admettre le mariage ? Les sociologues reconnaissent aujourd’hui que la famille se rétrécit peur à peu. Elle n’est plus guère constituée aujourd’hui que par le couple et les jeunes enfants. Le divorce la rend instable. La société de demain fera un pas de plus, elle la supprimera tout à fait.

La seule raison d’être de la famille est la protection de l’enfant. L’Etat, déjà, a déchargé les parents de l’instruction, la société de demain assumera la charge de l’éducation et de l’entretien de l’enfance.

Tant que durera la société présente, le mariage offre à la femme une certaine garantie. La cérémonie, le caractère légal retiennent un peu l’homme, presque toujours porté à changer de femme. Si on le supprimait, les enfants seraient à la charge des femmes, qui déjà ont peine à vivre de leur travail. Le péril serait tel que l’Etat devrait y parer de suite. Mais la société de demain abolira le mariage ; l’union libre le remplacera avantageusement, l’indifférence et la haine n’habiteront plus au foyer.

***

L’élevage des nourrissons est pratiqué de nos jours d’une manière très rudimentaire. Si le ménage n’a pas une grande fortune, toute l’existence de la mère est accaparée pour plusieurs années. Encore que l’enfant, même unique, cause à sa mère un véritable surmenage. L’appartement coquet est maintenant malpropre, la chambre à coucher est encombrée du berceau, de petits meubles, des premiers jouets, des pièces de linge qui traînent partout. Constamment, des langes sèchent sur des cordes, sur des chaises, sur le fourneau ; les aliments sont presque mêlés aux déjections du nouveau-né et tout autre que la mère éprouve à cette vue une impression insurmontable de dégoût. De matin au soir, la nuit même, la mère doit allaiter, nettoyer le nourrisson, laver les couches. Pour peur que l’enfant souffre ou soit simplement nerveux, il pousse à tout instant des cris que la mère ne parvient à calmer qu’en le prenant dans ses bras.

C’est un grand soulagement quand l’enfant est sevré et «  propre », c’est-à-dire quand il a appris à demander le vase pour satisfaire ses besoins. Mais la tâche de la mère est loin d’être terminée ; il lui faudra pendant des années encore vaquer aux soins de propreté rebutants ; surveiller constamment l’enfant, afin d’éviter qu’il ne se nuise, et, à ces besognes inférieures, son intelligence ne tarde pas à s’obscurcir.

La classe riche échappe à ces servitudes ; néanmoins, l’éducation du premier âge est loin d’être idéale. La mère se libère aux dépens de l’enfant. Les langes souillés n’encombrent plus l’appartement ; on a de la place ; une chambre pour bébé, une nourrice qui lui donne le lait destiné à son propre enfant. On voue à la mort un enfant pauvre pour nourrir un enfant riche. Si la mère ne veille pas, les domestiques négligent les soins d’hygiène, qui ne sont pour eux que des corvées dont ils ne comprennent même pas la nécessité. Pour peu que l’enfant reste plusieurs années aux soins de la domesticité, il contracte de mauvaises manières qu’il faudra corriger par la suite.

Un auteur dramatique a condamné dans « Les remplaçantes », cette habitude de la classe riche de confier à des mercenaires l’élevage des enfants, mais il l’a fait dans un esprit rétrograde. Comme Rousseau, il voudrait que les mères du grand monde allaitassent elles-mêmes leurs poupons. Pour épargner l’enfant, ce qui est bien, on sacrifie la mère qui, cependant, tout autant que l’enfant, a le droit de vivre, le droit d’être libre et heureuse, selon sa conception qu’elle se fait du bonheur.

Tout aussi tendancieuses sont les idées des médecins sur le devoir d’allaitement maternel. Ils sont hommes et le plus souvent leurs idées sont rétrogrades.

Évidemment le lait de la femme est adapté à l’enfant comme celui de la vache est adapté au veau, c’est la vérité générale. Dans les détails, cette adaptation est à chaque instant en défaut comme tout ce qui est dans la nature. Telle mère n’a pas de lait, telle autre, malade ou affaiblie, n’a qu’un lait défectueux. De ces défaillances, il serait superficiel d’accuser la civilisation ; elles se rencontrent à chaque pas dans l’animalité, sans que nous y fassions attention. Qui se soucie de la mort d’une portée de petits chats, de la progéniture d’une chienne ; qui songe même à ce qui se passe dans les forêts chez les quelques espèces que l’homme n’a pas tout à fait détruites ? Les causes de destruction sont très nombreuses et si les espèces persistent, c’est parce que la reproduction est forte aussi.

Dans la pratique, nous voyons que l’allaitement artificiel avec du lait privé de germes dans des récipients proprement tenus, donne des enfants qui deviennent beaux et forts. On a toujours tendance à garder les idées des temps passés. Autrefois l’analyse chimique était tout à fait ignorée ou mal connue. Le lait, comme tous les liquides organisés, avait quelque chose de mystérieux. Depuis longtemps, à cet égard, la lumière est faite ; on connaît la composition du lait de femme, comme du lait de vache, de chèvre etc. Au lait de vache, on ajoute ou on retranche ce qu’il faut pour le rapprocher du lait de femme, on met de l’eau et du sucre. C’est une erreur de croire que partout, c’est la nature qui est supérieure ; la raison humaine arrive facilement à faire mieux qu’elle.

L’enfant ne doit pas souffrir ; il a droit à la vie, c’est-à-dire aux aliments sains, à la propreté, facteur principal de santé. Mais la mère ne doit pas être sacrifiée non plus ; il n’est pas nécessaire qu’elle anéantisse dans la besogne d’élevage des nourrissons les plus belles années de son existence. Qu’on veuille bien noter d’ailleurs que cet élevage pour lequel la mère donne toutes ses forces est la plupart du temps très mal fait. L’hygiène est ignorée, ou bien, lorsqu’on la connaît, on néglige ses prescriptions parce que, accomplies à la lettre, elles exigeraient trop de travail. Pour ne pas avoir à laver chaque fois le lange souillé d’urine, on se contente de le faire sécher, et on le fait ainsi servir plusieurs fois. L’acidité irrite la peau de bébé ; les fesses, les jambes, se couvrent de rougeurs, l’enfant dégage une odeur nauséabonde. La discipline des tétées est difficile à établir ; la mère énervée par les cris du bébé, prise de pitié, fait volontiers bon marché des conseils médicaux qui lui semblent cruels ; l’enfant tète à nouveau, alors que la digestion de la précédente tétée n’est pas encore terminée, et le bébé devient malade. 

L’élevage des nourrissons dans la classe moyenne est plus rudimentaire encore. La mère commerçante, employée, ouvrière aisée, ne peut assumer la charge de nourrir elle-même son enfant ; ses gains sont indispensables au ménage. On envoie le bébé en nourrice à la campagne, chez une paysanne qui, pour un salaire, l’élève avec son propre enfant. Tous les vieux clichés sont à nouveau mis au jour. L’enfant sera très bien loin de la grande ville ; au milieu des champs, il aura le bon air ; il tétera l’excellent lait de la brave paysanne qui vit tout près de la nature et dont l’air vicié des villes n’a pas altéré la santé.

La vérité est toute différente de ce tableau enchanteur. La paysanne ignorante, grossière, nonchalante, ne se lave jamais ; elle porte du linge malpropre. Attentive avant tout au gain, elle néglige le nourrisson étranger pour vaquer aux travaux des champs. Si elle a en outre son propre enfant, naturellement elle le préfère, c’est lui qui sera le moins mal soigné, ce qui ne veut pas dire qu’il le sera bien. L’enfant croupit dans l’ordure ; on le bourre d’opiats pour qu’il se taise. Très souvent, il ne tarde pas à dépérir et à mourir. Émus de la très grande mortalité des nourrissons, les Pouvoirs publics ont organisé un service d’inspection médicale. C’est un progrès, mais l’amélioration apportée n’est pas grande. Les inspections sont nécessairement très superficielles ; le médecin ou le fonctionnaire, mal rétribués, n’ont qu’un zèle modéré ; ils ont tout intérêt d’autre part à ne pas s’aliéner leurs ressortissants en montrant de la sévérité ; il n’est pas dans les mœurs administratives de soutenir le fonctionnaire qui s’est attiré la haine en faisant son devoir.

Ce qu’il faut : c’est désindividualiser l’élevage des enfants du premier âge ; apporter à la puériculture la division du travail.

Ce qu’une mère ou une nourrice n’arrive à faire que défectueusement avec beaucoup de peine, une maison de puériculture, avec beaucoup moins d’énergie dépensée le fera infiniment mieux.

La buanderie avec chauffage à vapeur, lessiveuses, essoreuses, séchoirs, fera dans les meilleures conditions d’hygiène le nettoyage des linges souillés. Les berceaux seront toujours proprement tenus dans de vastes salles bien aérées, les enfants changés régulièrement seront toujours au sec dans des langes purifiés. Le lait sera stérilisé dans des récipients désinfectés. Il y aura à portée des salles des infirmières expérimentées connaissant très bien les soins à donner en cas de maladie ; le médecin sera facile à appeler. Si l’établissement est important, il pourra même y être attaché.

Ces sortes d’établissements existent déjà, mais en France tout au moins, ils sont peu nombreux et très chers.

De telles institutions pourraient conserver au gré des parents les enfants jusqu’à l’âge de la scolarité. Différents pays ont organisé, pour les enfants de deux à six ans, des Kindergarten où ils trouvent des soins ; la toute première instruction et des jeux. Les enfants sont là beaucoup mieux que dans leur famille. ; ils ont le plaisir de la société de petits camardes de leur âge. Nos écoles maternelles répondent à ce besoin, mais très imparfaitement ; les enfants sont entassés dans des salles de classe ; on ne s’occupe pas de la façon dont ils sont tenus. Visant seulement à décharger les parents, ces institutions ne s’occupent que très imparfaitement de l’enfant. D’ailleurs, ce sont des externats ; le soir, l’enfant retrouve le taudis parental, le logement sordide, le lit vermineux, les gros mots et les taloches. Dans La Maternelle, Léon Frapié décrit ces institutions ; on y voit de façon frappante, le peu de souci que, sous une sollicitude apparente, la République bourgeoise prend en réalité de l’enfant pauvre, la future chair à patron.

Faut-il en général préconiser l’élevage des enfants par la collectivité ? La Russie bolcheviste l’a fait, paraît-il et, si jamais le capitalisme disparaît  dans notre pays, la société future ne manquera pas de faire de même.

Le traditionalisme, dont les réactionnaires se réjouissent et que les esprits libérés déplorent, disparaîtra très rapidement si l’Etat élevait les enfants. « Rien n’est dans l’intelligence qui n’ait été avant dans les sens ». Ce sont nos parents qui nous ont doté de préjugés et de routines ; eux-mêmes les ont reçus de nos grands pères qui les tenaient de nos arrières grands pères et ainsi de suite. Plus l’habitude est vieille plus on y tient ; on y attache une sorte de respect religieux, quand, encore, on le croit pas en effet d’origine divine. En réalité, la chose non seulement n’est pas divine, mais ne mériterait pas d’être humaine. Elle est le résultat de l’activité d’esprits élémentairement renseignés tels que pouvaient l’être nos ancêtres des siècles passés. Évidement tout n’est pas erreur dans les traditions. Nous ne saurions prétendre au monopole de la vérité, bien des choses ont été trouvées avant nous. Mais c’est à la raison de faire la part de ce qu’il faut retenir et de ce qui est à rejeter dans l’héritage de nos ascendants. La tradition, elle, transmet tout en bloc, ; le bon et la mauvais.

Les différences de classes qui séparent les hommes disparaîtraient complètement si la société se chargeait des enfants. Les bourgeois objectent volontiers l’infériorité du peuple à ceux qui préconisent l’égalité sociale. Cette infériorité, très réelle, est l’œuvre du milieu familial. Lorsque, par hasard, un enfant du peuple est élevé dans un milieu cultivé, il en prend les idées, les goûts et les manières. Comme sa famille d’adoption, il aime l’étude et n’a guère que du dégoût pour les habitudes et les plaisirs vulgaires. Les enfants élevés par l’Assistance publique ont des habitudes populaires ; mais c’est l’Etat bourgeois qui le veut ainsi. Il les élève pour la servitude, ne visant qu’à former des ouvriers et des domestiques habitués à une vie inférieure et contents de leur sort.

La société égalitaire élèvera les enfants pour leur faire la meilleure vie possible. Les intelligences acquerront tout le développement dont elles sont susceptibles. L’inégalité intellectuelle originelle sera la seule à persister, encore que très atténuée, avec une éducation conduite comme elle doit l’être.

Retour en haut de page
Notes de bas de page
1 La Brochure mensuelle. Rédaction  et Administration : Bidault. 39, rue de Bretagne. Paris 3ème.Décembre 1923. Editions du Groupe de propagande par la brochure. En dépôt : Librairie des vulgarisations.

Retour en haut de page