Dr Madeleine Pelletier

Les suffragettes anglaises se virilisent

La Suffragiste
Octobre 1912

date de rédaction : 01/10/1912
date de publication : Octobre 1912
mise en ligne : 03/09/2006
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Mrs Pankhurst vient, paraît-il de déclarer au « Matin » que les suffragettes anglaises étaient décidées à combattre les hommes, en hommes. Je lui adresse toutes mes félicitations. Il est vrai que mes félicitations, elle s’en moque pas mal, mais cela ne fait rien, je les lui adresse quand même.

Lorsque les suffragettes anglaises apparurent que je comptais pour quelque chose dans le féminisme français, elles me firent des amabilités tout d’abord. Mais elles ne tardèrent pas aussi à apprendre que je suis une fille pauvre, vivant modestement de la profession médicale et, arrivée jusqu’au diplôme de docteur contre vents et marées ; alors, elles me méprisèrent. Elles me préfèrent de vieilles matriarcales rentées et même les demi-mondaines du féminisme à la poudre de riz.

Si encore, je n’avais été que pauvre, j’aurais pu tout au moins conquérir leur haute bienveillance, mais je me permettais d’être indépendante, de ne faire aucun cas des préjugés et de prétendre, virile moi-même, que la femme ne pourrait s’émanciper qu’en se virilisant.

Alors ce fut l’hostilité. Après m’avoir écrit une demi-douzaine de fois pour m’inviter à la manifestation de 1908 - c'est à peine si l’on m’y reçut - je dus demander moi-même à voir Mrs Pankhurst. Une demoiselle qui a pour principal mérite d’être la maîtresse d’un Sénateur fut chargée par les Suffragettes anglaises de représenter la France ! Mettant dans ma poche mon amour-propre, je demandais à voir la généralissime des Suffragettes ; elle daigne me recevoir et elle m’expose sa tactique.

Selon elle, la virilisation ne valait rien : il fallait que les femmes, tout en demandant leurs droits politiques restent féminines et elle se citait en exemple. Elle avait déclaré, me dit-elle à M. Asquith que ses revendications, elle les lui adressait dans son intérêt à lui ; c’était ses instincts de mère qui les lui dictaient ; elle éprouvait des sentiments maternels pour le Ministre. `
Ce que le ministre a dû se tordre ! ! !

Et les effectifs de Mrs Pankhurst étaient comme leur chef : dans les escaliers, c’étaient des galopades avec des rires jeunes ; certes, j’aurais préféré avoir des effectifs pareils plutôt que d’avoir ceux que j’ai - en France, il n’y a dans le féminisme que des généraux sans soldats – mais, tout de même, je ne pouvais ne pas voir que la Women’social and political union ressemblait plus à un pensionnat de jeunes filles qu’à un parti politique.

Deux ans plus tard, Mrs Pankhurst vint à Paris et elle crut devoir dans « Le Matin », écrire un article dirigé tout entier contre le féminisme, tel que je le comprends. J’avais déclaré que le mariage et la maternité ne devaient être qu’un épisode de la vie de la femme ; elle déclara que la femme ne voulait plus être esclave, mais qu’elle resterait quand même avant tout Epouse et Mère.

Elle organisa une réunion aux Sociétés Savantes ; elle m’y invita, mais comme simple auditrice, et Mistresse Lawrence qui fit le grand discours était en robe de satin blanc décolletée avec, aux manches, de longues ailes de dentelle. Lorsqu’elle étendait les bras dans un geste oratoire, les ailes de dentelles se déployaient ; tout de même, ce costume de papillon jurait par sa légèreté avec la gravité du sujet que développait l’oratrice.

Il paraît que maintenant les suffragettes anglaises s’aperçoivent qu’être maternelles et féminines ne mènent pas à grand-chose ; moi, je m’en étais toujours doutée.

De tout temps, les femmes ont fait valoir leur sexe ; les hommes, reconnaissants, leur ont acheté des bijoux, voire des châteaux, mais à la condition qu’elles restent les femelles soumises.
La maternité a parfois suscité, elle, l’inspiration des poètes, mais jamais elle n’a donné la puissance politique à la femme.
Se viriliser, oui, Mesdames, il n’y a que ce moyen.
Peut-être, il est vrai, Mrs Pankhurst va-t-elle faire de la robe décolletée l’uniforme de ses soldates ? Elle le changera vite ; dans la bataille insurrectionnelle de la rue, les dentelles se déchireraient, la poudre de riz tomberait et que resterait-il des frisures ?

 Quand on veut la puissance politique, il faut la mériter, être un individu et non une poupée sensuelle ; ce qui ne préjuge rien des maternités nécessaires.

Si Mrs Pankhurst tient parole, nous assisterons à quelque chose d’unique dans l’histoire du monde. De tout temps, dans les révolutions, il s’est trouvé des femmes qui ont pris le fusil pour combattre avec les hommes. Mais jamais encore les femmes n’ont pris l’initiative d’un mouvement insurrectionnel pour réclamer leurs droits.


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