Dr Madeleine Pelletier

Féminisme gouvernemental

La Suffragiste
Juin 1912

date de rédaction : 01/06/1912
date de publication : Juin 1912
mise en ligne : 03/09/2006
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M. Steeg, ministre de l’Instruction Publique, prononçait récemment, à l’inauguration d’un collège de jeunes filles, un discours où il rappelait l’œuvre de la troisième république en faveur de l’éducation féminine.
Citons ce passage qui définit le rôle social des femmes d’aujourd’hui :
« En présence de conditions sociales de plus en plus complexes, de plus en plus aléatoires, la femme doit, quoi qu’il arrive, être en état de ne demander qu’à elle-même une indépendance honorable ; il faut qu’elle puisse se faire une vie qui mérite d’être vécue, sans être obligée d’y faire entrer en ligne de compte des éventualités qui peuvent ne point se réaliser. Il faut l’armer pour un labeur qui lui donnera, en même temps, qu’une rémunération convenable, la sécurité et la dignité dont elle a besoin.
Et quand même le sort ne lui prodiguerait que des sourires, quand même elle ne devrait ne jamais sentir le besoin de tirer bénéfice des connaissances acquises, quelles jouissances réconfortantes ne tirerait-elle pas d’un savoir plus étendu, d’une éducation plus complète ? Comment ne pas voir les avantages que la nation elle-même est appelée à en recueillir ? Quand la loi de 1880 fut votée, un homme politique anglais exprimait ses craintes qu’en doublant d’un seul coup la somme de connaissances des classes aisées de la nation, elle n’eût pour effet de rendre la France trop puissante ? Sous forme paradoxale, il y avait dans cette manière de voir une part de vérité.
Notre pays n’a plus le droit de gaspiller les unités humaines et de sacrifier aucun des éléments productifs qu’il recèle à la création de quelques sujets de luxe ».

Cela est fort bien dit, Monsieur le Ministre, et les féministes n’ont plus à vous demander que de mettre votre pratique en accord avec vos discours.

Lorsqu’on encourage les jeunes filles à gagner leur vie par leur travail, on ne leur ferme pas la carrière de rédacteur au Ministère, comme vous l’avez fait l’année dernière. Deux jeunes filles se sont présentées pour concourir à cet emploi, vous vous en souvenez, je pense. Elles étaient licenciées en doit, tout comme leurs camarades masculins et, uniquement, parce que femmes, vous leur avez interdit de concourir, alléguant que, pour les femmes, il y a …la dactylographie. Les emplois de dactylographe sont des situations inférieures, ils conviennent aux jeunes gens et aux jeunes filles qui n’ont que leurs brevets primaires ; quand on est licencié en droit, on a droit à quelque chose de mieux. Mais sans doute, avez-vous pensé que pour des …femmes, la situation de dactylographe est bien assez bonne.

C’est très bien, Monsieur le Ministre, d’être pour la justice dans ses discours, mais il serait encore mieux de la pratiquer dans son ministère. Il est vrai qu’en notre époque de décadence morale, quand on met sa pratique en accord avec ses idées, on n’aboutit qu’à se casser les reins.


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