Dr Madeleine Pelletier

Ma campagne électorale municipale

La Suffragiste
Juin 1912

date de rédaction : 01/06/1912
date de publication : Juin 1912
mise en ligne : 03/09/2006
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La période électorale était déjà à moitié achevée lorsque le parti socialiste me désigna comme candidate pour le quartier de St-Thomas-d’Aquin.

J’étais satisfaite, mais avec des réticences. Combien aurai-je de voix, comme socialiste, dans le noble faubourg St-Germain ? La situation était d’autant moins brillante que la grande presse qui avait annoncé les candidatures féminines aux élections législatives en 1910 ne voulait pas marcher cette fois-ci. Dame, Elisabeth Renaud et moi, nous n’avions ni hôtel, ni automobile, ni lion. Des femmes sérieuses qui se présentaient, cela n’avait aucune importance pour MM. les journalistes qui ne s’intéressent au féminisme que lorsqu’il prête le flanc à la blague, ou pis encore.

C’est seulement le 29 avril que nous pûmes commencer l’affichage, besogne très pénible lorsqu’on n’a à sa disposition qu’un maigre argent. Des collecteurs bénévoles du parti socialiste s’étaient offerts gracieusement, nous partîmes en campagne à dix heures du soir.
Rue de Sèvres, un monsieur long, sec, chapeauté d’un huit reflets se présenta à moi : Gérard de Nouvion, un de mes concurrents, me priait de dire à mon colleur de ne pas recouvrir ses affiches. Je l’assurai que je ne demandais pas mieux que de faire droit à sa requête, à la condition, bien entendu, que ses colleurs respectent eux aussi mes affiches. Mais il ne put se contenir, le brutal égoïsme du concurrent fit éclater la fragile enveloppe de bonne éducation.
- « Vous auriez mieux fait de rester chez vous. Qu’est ce qui votera pour vous ? les domestiques »
- « Je sais, Monsieur, qu’il est plus que probable que, étant donné mes opinions, je n’aurai pas la majorité dans ce quartier. Ma candidature est toute de progagande féministe ; aussi, étant donné les conditions dans lesquelles elle se présente, ne doit-elle pas vous gêner. Je ne suis pas ici un adversaire redoutable, à mon grand regret d’ailleurs ».
- « Pas redoutable, pas redoutable ; mais, tiens, si vous nous prenez 300 voix, c’est toujours cela ».  
- « Évidemment, je comprends, vous voudriez être élu, mais moi aussi je me sens animée d’une ambition pareille et j’en ai le droit tout comme vous ».

À deux heures du matin, autre histoire. Nous avions rejoint, mon colleur et moi, deux autres membres du parti qui affichaient mes bandes et en collaient sur les panneaux de la gare d’Orsay quand surgirent deux agents qui nous conduisirent tous au poste. C’était dans une petite rue derrière la rue du Bac. À notre entrée, deux prostituées arrêtées de la nuit qui se trouvaient dans la salle, se mirent à rire aux éclats, les agents les enfermèrent dans le « violon » et on put s’expliquer.

Je déclinai ma qualité de candidat et fis valoir mon droit à ma part de panneaux, le brigadier était embarrassé, évidemment, je lui apparaissais comme un candidat hétéroclite. En désespoir de cause, il téléphona, mais les chefs évidemment à cette heure tardive, devaient dormir dans les bras de leur chaste épouse, sans nul souci des affichages inconstitutionnels. Je ne craignais rien pour moi, mais j’avais peur qu’on ne garde mes colleurs, bons camarades, qui accomplissaient ma besogne sans rétribution et seulement pour la plus grande gloire du parti. En fin de compte, après avoir pris nos noms, adresses, professions, etc., on nous renvoya.

La première réunion eut un maigre succès. Comme je l’ai dit, la presse ne voulait pas marcher et, circonstance aggravante, les affiches annonçant cette réunion étaient mal rédigées. Les militants socialistes n’avaient pas mis assez en vedette ma personne. La femme-candidat devait susciter tout au moins la curiosité et attirer le public qui restait indifférent, dans un quartier aussi aristocratique, à l’annonce d’une candidature socialiste. À la vue de la soixantaine de personnes éparses dans un immense préau qui pouvait en contenir un millier, un grand découragement me vint. J’avais envie de planter là et les auditeurs et la candidature.
La situation était d’autant plus déplorable que, dans ce quartier, les préaux d’école étant peu nombreux, je devais, le vendredi suivant, faire au même endroit, ma seconde et dernière réunion.
Enfin, je me ressaisis tant bien que mal et je parlai, mon discours dût s’en ressentir.
Dans l’art oratoire, le ton est au moins aussi important que l’argumentation, et comment s’enflammer devant des banquettes à peu près vides ?

Le lendemain cependant, je repris courage ; je rédigeais une convocation à ma façon et la fis placarder. Le vendredi suivant, à la réunion, nous avions près de cinq cents personnes.

Je n’en restais pas moins inquiète quant au nombre de voix. Nous avions eu une belle réunion, il est vrai, les orateurs avaient été applaudis ; on avait apprécié M. Bracke, le nouveau député de Plaisance qui était venu pour me présenter aux électeurs socialistes, mais tout de même, ma campagne manquait d’ampleur. Je n’avais pas eu le temps de faire savoir aux habitants du quartier que j’existais comme candidate ; je m’attendais donc à avoir en tout une demi-douzaine de voix : j’en eus plus de trois cents.

Ainsi, les électeurs votent pour une femme comme ils voteraient pour un homme.

Cette population électorale qui, a priori, apparaît comme imprégnée encore de tous les vieux préjugés que le rôle du sexe féminin a quand même voté pour moi. Qu’attendent donc les législateurs pour nous donner ces droits politiques que l’on nous accorde dans un nombre de plus en plus grands de pays ?

La France a été autrefois l’initiatrice de l’Europe ; c’est un rôle auquel elle a depuis longtemps renoncé et si on est fier d’être français quand on contemple la colonne, on ne l’est pas du tout lorsqu’on pâtit de la torpeur de nos dirigeants.

Tous mes remerciements à M. et Mme Pillaut, Mmes Chemin, Brion, Isambert, Braemer, Sallée, Louis, Mells Bonnin, Ladèvèze, Jauriac, Mme XXX, MM. Nosenzo et Lebon qui ont assuré la distribution des bulletins.



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