Dr Madeleine Pelletier

Le féminisme et les partis politiques en France

La Suffragiste
Février 1912

date de rédaction : 01/02/1912
date de publication : Février 1912
mise en ligne : 03/09/2006
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Dans le précédent numéro de cette revue, Mme Morovich1 traite des rapports du féminisme avec les partis politiques en Russie. Sa conclusion est que, tout en allant aux partis politiques, les féministes doivent se garder de leur faire confiance. Nous ne saurions conclure autrement pour la France.

Le parti royaliste admet les femmes dans ses groupes, mais elles semblent bien n’y avoir d’autre rôle que celui de quêteuses pour les caisses de propagande. Dans l’ancienne France, les femmes votaient dans certaines conditions, mais les conditions se réalisaient rarement. Pour nommer aux Etats Généraux, la femme devait être en quelque sorte régente d’un fief « tombé en quenouille » ; encore ne pouvait-elle pas émettre en personne son vote, il lui fallait un mandataire du sexe masculin. Si le roi revenait, il ne donnerait pas le vote aux femmes ; la monarchie va avec l’autorité maritale, comme avec toutes les conceptions du passé.

Le parti radical entr’ouvre ses portes aux femmes depuis quelques années. Dans leur masse, les radicaux sont adversaires de notre émancipation politique. Un certain nombre d’entre eux, cependant, s’en sont déclarés partisans.

Le parti socialiste a le vote des femmes dans son programme, mais il n’en parle jamais, il n’y pense pas davantage. Les femmes sont admises dans ses organisations, mais il n’y en a qu’infiniment peu et celles qui y sont, traitées en intruses, doivent endurer les pires avanies.

Le syndicalisme ne saurait guère faire campagne pour le vote des femmes, puisqu’il est en général anti-parlementaire, mais il pourrait faire du féminisme économique. Il n’en fait pas ; au fond, il dénie même aux femmes le droit au travail.

Pour être féministes, il faudrait que les partis soient désintéressés et les partis sont égoïstes, au moins autant que les individus. Les devises grandiloquentes qu’ils inscrivent sur leurs bannières en lettres de papier doré ne sauraient tromper les gens informés.

Il y a trois ans, ayant une réunion féministe à organiser, je me rendis à la Chambre afin d’obtenir quelques concours parlementaires. Je m’adressai à M. XXX, député connu.
- « Certainement, me dit-il, je suis féministe ; j’ai lu d’ailleurs vos brochures et j’en approuve les idées ; mais il m’est impossible de m’affirmer publiquement en ce sens ».
-
« Et pourquoi donc ? »

Ah, si vous saviez combien il faut peu de chose pour tuer politiquement un homme ! un mot, un épithète et ça y est, on est à jamais ridicule et…impossible. L’honorable parlementaire dont je parle ne fut pas tué, au contraire, si l’on peut dire, car il devint ministre. Je ne lui en ai pas voulu ; car s’il a manqué en cette occasion de désintéressement, il n’a pas manqué de franchise. Et combien sont encore moins francs que désintéressés !

Il y a des députés féministes à La Chambre, mais leur féminisme ne prend pas le mors aux dents. Non seulement, ils ne veulent pas avancer, mais on les contrarie quand on avance.
- « Prenez garde, ce que vous voulez faire n’est pas opportun ; laissez-nous exécuter notre plan, tel que nous l’avons conçu ».
Et ils n’exécutent rien du tout.

Un jour où j’avais besoin d’un renseignement, je m’en fus à la questure m’informer du « Groupe parlementaire des droits de la femme » - ; à l’énoncé du titre, les employés écarquillèrent les yeux.
- «  Groupe des droits de la femme, connais pas »
- « Mais si, le groupe existe, j’en suis sûre, il y a au moins deux cents députés »
Un huissier eut alors une illumination subite.
- « Ah ! oui, je me rappelle, le groupe a en effet existé ; c’était même M. Beauquier, le président ; mais il n’a jamais eu de réunion ».

Est-ce à dire que les féministes doivent se désintéresser des partis politiques ?
En aucune façon.
Il faut aller aux partis, ne serait-ce que pour apprendre. Il est honteux de voir les féministes parisiennes borner leur attention aux questions purement féminines.
La réforme du code civil a certainement son intérêt, les questions du divorce, de l’union libre, de l’éducation sexuelle doivent êtres élucidés ; mais il n’est pas permis à des femmes qui réclament le droit de vote de se désintéresser des questions politiques.

Quel parti choisir ? En général je crois que le féminisme a plus à espérer des partis républicains que des partis d’extrême-droite ou d’extrême-gauche.
Les idées de l’extrême droite, je l’ai dit, ne concordent pas avec le féminisme ; quant aux partis d’extrême-gauche, ils seront, tout porte à le croire, les derniers à admettre sérieusement nos idées. Leurs effectifs sont composés d’ouvriers et les ouvriers méprisent la femme parce qu’ils ne respectent que la force musculaire.

Il y a bien, surtout dans le socialisme parlementaire, des intellectuels qui pourraient nous comprendre, mais ils ont besoin des ouvriers pour faire leur chemin et ils n’auraient garde de les fâcher pour soutenir une idée au triomphe de laquelle, ils n’ont aucun intérêt personnel.

Mais, à vrai dire, il est impossible de conseiller tel parti plutôt que tel autre. Bien qu’elles ne soient pas citoyennes, les féministes ont des opinions et elles iront naturellement au parti qui les formule les mieux.

Allons donc aux partis politiques, mais n’y faisons pas œuvre de dupe.

Ne soyons pas plus à eux qu’ils ne sont à nous et avant d’être de notre opinion, soyons féministes.

Les hommes peuvent s’entre-déchirer parce qu’ils sont cléricaux ou Francs-maçons, révolutionnaires ou radicaux.

Mais les cléricales, les radicales, les socialistes, les révolutionnaires devraient marcher la main dans la main, car elles ont un but commun qui leur importe plus que tout autre : le droit de vote.

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Notes de bas de page
1 Cet article a été tiré de « Jus Suffragii ».

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