Madeleine Pelletier

À propos de Mme Curie.
Les demi-émancipées

La Suffragiste
Janvier 1912

date de rédaction : 01/01/1912
date de publication : Janvier 1912
mise en ligne : 25/10/2006
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Aria Ly s’est plainte, dans le précédent numéro de notre « Suffragiste » d’être réprouvée par les consoeurs en féminisme ; que dirai-je, moi aussi.

N’a-t-on pas assez honni dans …notre parti, le féminisme tel que le comprend ? Dans les soirées mondaines et demi-mondaines, quand la conversation tombait sur les idées que je défends, il n’était pas rare d’entendre une petite ou une grande personne, très décolletée toujours, déclarer d’un ton péremptoire : Oh ! le féminisme de Madeleine Pelletier, ce n’est pas du féminisme.

Que me reprochait-on ? D’aller trop loin ? Le féminisme ne saurait aller trop loin : ce qu’il réclame est chose précise : l’égalité complète des sexes au point de vue politique, économique et social. Et je n’ai jamais réclamé autre chose. La forme ? Je ne suis pas une modérée, certes, mais je crois n’avoir rien d’une hurluberlue ; je me suis toujours efforcée de faire prendre à ma raison le pas sur ma passion.

Au fond, ce n’était pas, O futilité féminine… et masculine, à mes idées qu’on en voulait. Mes cheveux courts, mes faux-cols, ma cravate, tenaient beaucoup plus de place dans les critiques des…consoeurs féministes que ma façon d’entendre l’émancipation de la femme.

Eh ! oui, j’aime à extérioriser mes idées, à les porter sur moi, comme la religieuse aime à porter son christ, le révolutionnaire son églantine rouge. Ce sont les porteurs de cheveux courts et de faux-cols qui ont toutes les libertés, tous les pouvoirs, eh bien ! je porte moi aussi cheveux courts et faux-cols à la face des sots et des méchants, bravant les injures du voyou de la rue et de la femme esclave en tablier de cuisine. Je porte ces marques extérieures de la liberté afin qu’elles disent, qu’elles proclament que je veux la liberté. Si j’avais, pour appuyer cette attitude, les rentes de Mme Dieulafoy, on me la passerait encore, mais comme on sait qu’il n’en est pas ainsi, on blâme à qui mieux mieux, et les consoeurs les toutes premières.

Il y a environ deux ans, une feuille hebdomadaire avait publié un portrait et une biographie de Mme Curie. L’auteur, un anti-féministe violent, profita de l’occasion pour bien faire remarquer que cette physicienne avait les cheveux longs et qu’elle ne portait ni faux-cols, ni cravate. Ah, ce féminisme-là, il le comprenait. Ce n’était pas comme celui de… etc. En réalité, il ne comprenait pas plus celui-là que l’autre, mais la haine du mien lui faisait aimer celui qu’il jugeait moins dangereux.

Madame Curie a toujours déclaré qu’elle n’était pas féministe (comprenne qui pourra, mais c’est ainsi). Aux félicitations que divers groupes lui ont adressées lors de sa nomination à la Sorbonne, elle a opposé un silence dédaigneux. Je sais bien que dans sa situation, elle se serait faite tort en se montrant une ardente militante, les adversaires et les jaloux se seraient empressés de déclarer qu’elle n’était qu’une politicienne et non une scientifique. Mais on peut toujours envoyer une carte.

Les membres des groupes féministes ne sont pas toutes, docteurs es-sciences, mais c’est quand même leur agitation qui a créé l’état d’esprit dont Mme Curie a bénéficié. Elle était entrée par la petite porte, parce que femme de Pierre Curie ; fille, elle aurait croupi au fond de quelque obscur laboratoire et on aurait contesté ses travaux en attendant qu’on les plagie. Mais cette petite porte, ouverte à la pauvre veuve du savant tragiquement disparu lui aurait été fermée, tant comme la grande, il y a quarante ans, alors que le féminisme n’était pas ce qu’il est aujourd’hui.

Il paraît que, maintenant, M. Curie a un successeur. Certes, il ne faut pas ajouter une foi aveugle à la presse, surtout quand il s’agit d’une femme ; mais, en somme, de la comparaison des journaux, des dires du monde savant, il semble résulter que si Mme Curie n’avait pas fait de fugue amoureuse, elle a, avec M. Langevin, homme marié et père de famille, des relations publiques. Il ressort, chose plus grave encore, que les leçons de Mme Curie ne sont pas son œuvre, mais celle de M. Langevin… et un quotidien « La libre Parole » demande si Mme Curie va rester professeur à la Sorbonne.

Certes, en lui-même, l’acte de Mme Curie, si ce qu’on dit est vrai, n’a rien de criminel. Si M. Langevin, professeur au Collège de France avait détourné de son ménage une femme mariée et mère de famille, on le blâmerait certainement, mais l’idée ne viendrait à personne de demander à ce qu’il soit privé de sa chaire. Seulement, les idées, même dans le public éclairé, sont loin encore de l’équivalence des deux sexes en morale ; l’émancipation sexuelle de la femme sera la dernière à voir le jour : on admettra, on réalisera l’émancipation économique, l’émancipation politique même, avant d’admettre celle-là. Il y aura des femmes députés et ministres avant que l’acte sexuel hors mariage ne soit pas autrement considéré chez la femme comme il est considéré chez l’homme.
Aujourd’hui, les anti-féministes triomphent. Voilà bien, disent-ils goguenards, le bien-fondé des revendications féministes. Pour la première fois que l’on fait à une femme une place éminente dans le monde savant, elle se conduit comme une petite… midinette…. Et elle n’avait même pas l’excuse de la jeunesse.

Madame Curie aurait dû se dire qu’elle devrait à la situation exceptionnelle qu’on lui avait faite de se maintenir irréprochable au point de vue des mœurs. Peut-être ses sens ont-ils des exigences, mais dans ce cas, elle aurait dû apporter à leur satisfaction la discrétion la plus absolue, s’adresser à une personne étrangère au monde scientifique et pas à un homme marié.

Mais Mme Curie est probablement une demi-émancipée, comme tant d’autre ; elle croit que le féminisme n’est pour rien dans son élévation et qu’elle n’a pas à en tenir compte. Elle croit aussi qu’il faut rester féminine, ne pas prétendre à la personnalité. Être dans l’ombre de l’homme, mari ou amant, celle dont l’ambiance restreinte murmure la haute valeur. Alors, il ne fallait pas accepter la chaire professorale ; il fallait se tuer comme Mme Lafargue ou se remarier.  


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