Madeleine Pelletier

Le chef de parti

La Suffragiste
Septembre 1910

date de rédaction : 01/09/1910
date de publication : Septembre 1910
mise en ligne : 25/10/2006
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Parmi les facultés intellectuelles du chef de parti, celle qui prédomine est la rapidité de la conception. Alors que le savant peut, comme Newton, arriver à faire une grande découverte « en y pensant toujours », le chef politique doit tout de suite comprendre une situation donnée et savoir comment y répondre. Le problème résolu, il peut, autant qu’il le veut, se laisser aller à la paresse, passer son temps en futilités ; ce qu’il faut, c’est seulement qu’il puisse être capable, au moment opportun, de la clairvoyance nécessaire.

On est parfois étonné que des hommes de science, très appréciés dans la spécialité qu’ils étudient, échouent complètement lorsqu’ils s’adonnent à la politique. Cela tient en partie à ce que la rapidité de l’idéation1 leur fait défaut ; soit qu’ils ne l’aient pas reçue de la nature, soit qu’ils n’y aient pas été entraînés, car dans une certaine mesure, la vitesse de pensée, comme les autres facultés, s’acquiert par l’exercice. Certains savants, cependant, la possèdent, alors ils peuvent devenir, pourvu qu’ils le désirent et que les circonstances s’y prêtent, des politiques éminents, tel François Arago.

Il ne faudrait pas croire que cette rapidité de la conception fasse les hommes politiques supérieurs aux hommes de science et aux philosophes, car, souvent, ce que le chef de parti ou d’Etat gagne en rapidité, il le perd en profondeur. La quantité de questions qu’il doit envisager fait que, nécessairement, il reste superficiel ; il prend d’un sujet juste ce qu’il lui en faut pour trancher le problème en suspens et il ferme son esprit à tout ce qu’il en reste.

Le chef de parti est rarement bon, c’est chez les grands politiques qu’il faut aller chercher le surhomme de Nietzsche qui est inaccessible à la pitié et a pour devise : « Soyez durs ». Cette dureté de coeur peut être naturelle, mais le plus souvent elle est acquise comme la hardiesse, comme la rapidité des conceptions, c’est la fonction qui la crée. Le médecin voit sans être ému souffrir et mourir ses malades ; lorsqu’il est consciencieux, il fait ce qu’il peut pour écarter la mort, pour alléger la souffrance, mais le spectacle de l’agonie d’un client ne l’empêche pas, sa visite terminée, de se réjouir avec ses amis ; heureusement, car alors la profession de médecin serait intenable.
Or, l’habitude qui, ainsi, cuirasse le médecin devant la douleur physique, cuirasse le chef politique devant la douleur morale, le chef militaire devant la mort violente.

En outre, le fait même de voir passer devant ses yeux un très grand nombre d’hommes donne au chef politique le grand mépris de l’humanité. L’homme obscur, qui ne connaît que quelques personnes, juge seulement tel et tel, mais le chef de parti arrive à se faire une conception de l’homme moyen, et elle est plutôt désavantageuse.

Très vite, il se rend compte de ce que valent les hommages, les admirations, les protestations de dévouement et d’éternel amour. À les voir se régler à l’étiage de sa puissance, il se rend compte combien elles sont peu sincères. Il sait que ce que l’on aime en lui, ce que l’on admire, c’est seulement son pouvoir, et que ce pouvoir, s’il a le malheur de le perdre, entraînera dans sa chute les amitiés qui, même, se transformeront en inimitiés. On se vengera d’avoir courbé le front en jetant des pierres.

Aussi, convaincu que l’on ne fait que spéculer sur lui, le chef spécule sur les autres et les tient seulement pour des instruments au service de son ambition ou de ses idées ; le plus souvent, lorsqu’il s’agit vraiment d’un homme supérieur, des deux à la fois.

Mais ce mépris qu’il a des hommes, le chef de parti n’a garde de le leur faire deviner, car alors il perdrait son pouvoir. Il fait semblant, au contraire, de les tenir en grande estime, et avec ses collaborateurs directs, il joue la comédie de l’amitié.

Car, pour tous, le chef doit paraître bon ; aussi revêt-il son cœur de bronze des aspects de la sensibilité et de la clémence.

Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie,

fait dire Corneille à Auguste. Cinna a conspiré contre Auguste, il a pu même chercher à attenter à sa vie, mais qu’importe, le chef, dans sa magnanimité, pardonne tout ; c’est même lui qui offre le pardon.

Napoléon, qui voyait avec plaisir cette pièce, disait que la clémence d’Auguste était simulée par pure politique, autrement Auguste eût été un homme de petites vertus, et par suite, indigne d’exercer sa puissance.

Louise Michel fit montre d’une magnanimité pareille en refusant de porter plainte contre un homme qui avait tiré sur elle et lui avait logé une balle dans la tête ; l’individu, disait-elle, était irresponsable, il avait agi sous l’empire des préjugés. Lorsqu’elle me raconta le fait, j’eus d’abord un mouvement de colère, je ne pouvais comprendre que l’on manquât à ce point de défense : que faire alors à ses amis si l’on traite ses ennemis avec cette mansuétude ? Ne pas châtier le mal, c’est décourager le bien. Mais je réfléchis que si, en effet, pour qui n’est qu’un particulier, la meilleure conduite est de rendre le bien pour le bien et le mal pour le mal, pour l’homme en vue, il y a parfois plus d’intérêt à se créer devant tout un peuple une réputation d’extrême bonté que de satisfaire une vengeance, si légitime soit-elle.

Soyons amis, Cinna…

Toujours, d’ailleurs, le chef de parti a besoin de tempérer aux yeux du public le sentiment de crainte qu’inspire sa puissance par une réputation de bonté. Les garibaldiens rapportaient avec complaisance maintes anecdotes sur la pitié de leur chef pour les animaux. L’histoire de Garibaldi se levant la nuit pour aller à la recherche d’un chevreau familier qui s’était égaré et, l’ayant retrouvé, le couchant avec lui pour le réchauffer, a fait très bien dans le public. De tels faits amendaient la réputation d’homme de sang qu’avait le vainqueur de la Sicile.

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice : Idéation : Terme de philosophie employé par Georges Lewes. Faculté d’avoir des idées ; formation d’avoir des idées. Le Littré.

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