Dr Madeleine Pelletier

Guesdisme ou Hervéisme ?

La Suffragiste
Juin 1910

date de rédaction : 01/06/1910
date de publication : Juin 1910
mise en ligne : 03/09/2006
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Les personnes qui ne suivent que de loin les choses du Parti socialiste penseront certainement, lorsqu’elles apprendront mon retour vers les guesdistes que je dois posséder au suprême degré cette passion du changement que Fourrier avait baptisé la papillonne.

Les féministes, elles, se diront que, probablement, mes variations doivent tenir pour une part à ce que les femmes ne sont pas à leur aise dans le Parti socialiste et, en cela, elles n’auront pas tort.

Lorsque j’entrais, il y a plus de quatre ans, à l’unité, il y avait à ma section, deux fractions différentes.

À droite, étaient les jauressistes qui concevaient le socialisme plutôt comme un radicalisme avancé que comme une subversion totale de la société capitaliste. Ils étaient pour toutes les réformes susceptibles de donner à la classe ouvrière, soit un peu de bien-être réel, soit même l’illusion d’une amélioration de son sort. Au point de vue tactique, ils étaient des partisans absolus de la collaboration radicale, la décision de Congrès qui empêche les députés socialistes de devenir ministres dans la société présente suscitait leur réprobation.

À gauche étaient les guesdistes, vrais socialistes, ceux-là, hommes de doctrine et mettant au premier plan la lutte du prolétariat, en tant que classe, contre la classe bourgeoise. Bien que révolutionnaires, ils restaient parlementaires, voyant en l’action électorale et en la conquête des sièges municipaux, départementaux, législatifs, un moyen à la fois de propagande et de puissance pour le Parti. Mais ils opposaient un veto absolu à l’entrée d’un socialiste au ministère, pensant que, si à la Chambre, on peut encore être un homme d’opposition, au ministère, on ne saurait être que gouvernemental, c’est-à-dire antisocialiste.

J’optais pour le guesdisme, et je puis dire que j’y suis restée, car je n’ai jamais varié sur ce que cette tendance socialiste considérait comme ses principes essentiels.

Mais quand on est une femme qui prétend penser et essayer de faire prévaloir sa pensée par les moyens qu’emploierait un homme sans croire devoir être tenue de s’effacer et de s’humilier devant le sexe dit fort, le Parti socialiste n’est pas précisément un lit de roses. 

Une nouvelle tendance, l’hervéisme, naissait alors et elle s’annonçait batailleuse, pleine de cet entrain qui semblait abandonner les guesdistes. Puisée dans l’actualité, son opposition était plus vivante ; alors que dans ma tendance, on paraissait ne livrer qu’un combat de doctrines, un abstrait antagonisme de système collectivisme à système capitaliste, dans l’hervéisme, on s’en prenait aux institutions, au régime, aux hommes qui l’incarnaient. On parlait d’organiser révolutionnairement l’élite du prolétariat, de former des militants vraiment capables de conduire à la victoire le mouvement insurrectionnel si les évènements le suscitaient. Je vis en l’hervéisme la puissance révolutionnaire et j’y allai.

On pourra me blâmer, dire que mon devoir était de ne pas abandonner la tendance à laquelle j’avais une fois donné mon adhésion. Mais comme femme, j’étais un peu au Parti socialiste dans la condition des juifs décriés du moyen âge. Le Parti me disait : vous n’êtes qu’une femme et vous ne comptez pas. Je pensais alors que, puisque je ne comptais pas, je n’avais pas besoin de me gêner, de me croire liés par des liens que, pour m’humilier, on se plaisait à déclarer fictifs.

L’hervéisme fut encore moins féministe que le guesdisme. Il me porta à la Commission Administrative Permanente, il est vrai, mais je lui avais rendu de très grands services. C’est moi qui eus l’idée de la fraction insurrectionnelle qui, à Saint Etienne, effraya tant les réformistes. J’apportais le premier noyau de bonnes volontés à Hervé hésitant ; et j’organisais la tendance malgré l’opposition ouverte ou sournoise d’une partie de la rédaction de la Guerre Sociale.

J’étais restée guesdiste, mais Hervé, lui, venait du jauressisme et il en gardait quelque chose. Après un article sur la nécessité des manifestations à coups de revolver des organisations secrètes de combat, le directeur de la Guerre Sociale éprouvait le besoin de faire chorus avec les radicaux et les réformistes pour défendre l’Ecole laïque qui ne pouvait être sérieusement menacée.
Je m’élevais alors contre ce que je considérais comme illogique. « Allons, Pelletier, disait Hervé, vous avez reçu le coup de marteau guesdiste, vous en gardez la marque ».

L’alliance de notre tendance d’extrême gauche avec la droite jauressiste dans les Congrès me semblait un non-sens. C’était la gauche guesdiste, au contraire, qui devait, selon moi, s’unir à nous pour mettre la droite en minorité. Seules les tendances guesdistes et hervéistes réunies pourraient maintenir le Parti Socialiste dans l’opposition, l’empêcher de glisser au réformisme radicalisant qui l’attire avec toutes les séductions du pouvoir.

Je réussis un temps à convaincre Hervé. Au Conseil National, la coalition guesdo-hervéiste triompha des jauressistes. À Nîmes, la même coalition fut battue, néanmoins la minorité qu’elle forma atteignit presque la minorité du Parti.  

Mais les jauressistes mirent tout en œuvre pour me nuire dans l’esprit du chef de ma propre tendance. Quand on n’osait pas me calomnier de peur n’être pas cru, on procédait par des affirmations vagues : « Elle est dure, elle est méchante, etc ». Si j’avais été un homme, des mais se seraient opposés aux ennemis, mais, comme je n’étais qu’une femme, partisans et adversaires pensaient au fond d’eux-mêmes que : « c’était bien fait », que c’était la rançon de l’importance que j’avais prise. Et Hervé, à la fin, influencé, penchait aussi contre moi ; il ne comprenait pas que, si les réformistes m’attaquaient et me faisaient attaquer avec autant d’énergie par les antiféministes de ma tendance, c’était parce qu’ils me considéraient comme dangereuse pour eux, autrement, ils m’auraient laissée tranquille.

Tout d’abord, je dois le dire, Hervé me défendait un peu, mais pas longtemps ; et lorsque j’allais le voir pour les affaires de la tendance, il me faisait des reproches :
 - Pelletier, vous avez des défauts.
 - Citoyen général, cela doit être, étant donné que personne n’est parfait, s’il faut en croire le commun adage.
 - Vous n’êtes pas, me dit-on, aimable.
 - Je crois qu’on vous induit en erreur ; j’ai plutôt le naturel gai, d’ordinaire les gens gais sont portés à la bienveillance, mais lorsqu’on me dit des méchancetés, il est probable que je dois payer de la même monnaie.
 - Et puis aussi, pourquoi portez-vous les cheveux courts ; vous deviez vous coiffer et vous habiller comme tout le monde.
 - Depuis mon extrême jeunesse, j’exprime en effet, dans mon costume, que je suis occupée d’autres choses que de futilités.

Les savants de la bourgeoisie que j’ai fréquenté pour obtenir mes diplômes n’y ont rien trouvé à redire ; il faut que j’arrive chez les hommes de bouleversement social pour m’entendre conseiller de ne pas « me faire remarquer », au fond d’endosser la livrée du sexe que l’on veut maintenir inférieur.

Je sais qu’Hervé répondra qu’à ses yeux, les chignons naturels et artificiels, les chapeaux en marmite dont s’ornent d’ordinaire les femmes ne constituent pas une servitude, qu’au contraire, etc, etc. Mais toutes les féministes sérieuses sauront qu’en penser. Je ne veux pas, d’ailleurs, discuter, car ce qui prime tout, c’est que j’ai, comme qui que ce soit, le droit imprescriptible de m’habiller comme bon me semble et que, là-dessus, on a à me laisser en paix.

Mais, laissons là ces questions personnelles. Je m’excuse même d’y avoir tant insisté ; si je l’ai fait, c’est que j’ai voulu faire un peu entrevoir aux féministes ce que j’ai à endurer,   parce que femme, afin de stimuler leur ardeur pour la cause. J’ai voulu aussi m’expliquer devant ceux qui seraient tentés de voir une action blâmable dans mon éloignement d’Hervé au moment où il est en prison.

Je regrette profondément que l’alliance guesdo-hervéiste soit un peu compromise. Hervé aurait pu rendre service au guesdisme et au Parti socialiste tout entier, car il est une force de révolution.

Si les guesdistes ne se décident pas à réagir énergiquement, j’ai bien peur que, à bref délai, nous allions à la participation ministérielle, c’est-à-dire à la mort du socialisme comme Parti de lutte de classe.


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