Dr Madeleine Pelletier

L’attitude des insurrectionnels

La Guerre Sociale
19/01/1910

date de publication : 19/01/1910
mise en ligne : 03/09/2006
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Bien qu’anti-parlementaires, les insurrectionnels présentent des candidats, Pourquoi ?

Les réformistes de la Fédération de la Seine nous ont reproché au congrès de dimanche dernier de faire, dans notre motion, une place à l’action électorale. Ils voudraient, ces bons apôtres, nous voir d’une pureté impeccable, et cela les chiffonne que nous prenions parti dans la question.
- Voyons, des antiparlementaires ? que diable cela peut-il vous faire que le Parti présente ou ne présente pas de candidats ? qu’il se maintienne, se désiste, ou se retire au deuxième tour ?

En ce qui me concerne personnellement, j’avoue que cela ne m’empêche pas de dormir. Seulement, il n’y a pas que moi ; il n’y a pas que les insurrectionnels, il y a le Parti, il y a la masse. Et lorsqu’il s’agit d’amener la masse à soi, il faut commencer par aller vers elle. On ne commande aux foules qu’en leur obéissant dans une certaine mesure.

Certes, le parlementarisme est discutable, mais il n’est pas mort encore. Dans quelques mois, la foule reprendra le chemin des préaux d’école ; elle se passionnera pour et contre les candidats. Pense-t-on pouvoir l’arrêter, la contraindre à venir dans nos réunions  où nous lui exposons la nécessité absolue de la destruction systématique par la subversion totale ?

Nous serions entendus, certes, mais de combien ? Secte restreinte, nous resterions sans action sur l’ensemble du pays et notre intransigeance simpliste n’aboutirait qu’à nous réduire à l’impuissance.

Certes, notre foi en la gymnastique révolutionnaire n’a pas diminué, nous l’avons bien prouvé le 13 octobre, et nous le prouverons demain si l’occasion s’y prête. Ne tenant ni à être élus, ni à faire élire, nous ne nous gênerons pas pour prêcher la nécessité de ladite gymnastique dans les réunions électorales. Mais force nous est de parler à la grande foule là où elle est ; notre incohérence est celle de qui veut agir.

C’est pourquoi, bien qu’antiparlementaires, nous participons à l’agitation électorale.

Mais nous nous arrêtons là, parce que nous savons quel revers est la médaille dont nous venons de montrer le bon côté.
Au revers, il y a les compromissions du candidat socialiste forcé, pour être élu, de châtier le socialisme.
Il y a l’élu lui-même qui, tant que le scrutin d’arrondissement fonctionnera, sera toujours, en, fait, à peu près indépendant du Parti et qui, après, continuera encore trop souvent à mener le Parti.
Il y  a la dégringolade fatale des ministrables du socialisme révolutionnaire au réformisme, du réformisme au socialisme indépendant, du socialisme indépendant au radicalisme et à l’opportunisme.

C’est pourquoi, forcés, pour trinquer avec la masse, de tremper nos lèvres dans l’alcool frelaté du parlementarisme, nous avons étendu fortement d’eau le poison, et réduit à son minimum le danger de l’action électorale.  
Cette dernière a un avantage : la propagande qu’elle permet de faire. Nous intensifions donc la propagande et demandons qu’il y ait des candidats socialistes partout.
L’action électorale présente un gros danger : le second tour avec toutes les corruptions, les maquignonnages qu’il permet. Nous coupons donc court à toutes ces malpropretés en maintenant nos candidats, quelles que soient leurs chances.

Mais les réformistes alors s’effarent.
Vaillant (pardonne-lui, ombre de Blanqui !) s’écrie que nous allons empêcher nos candidats d’être élus.
Cela, c’est le cadet de nos soucis.
Moins il y aura d’élus, plus le Parti sera propre, plus il sera révolutionnaire.
Je n’irai pas jusqu’à dire comme Jobert que les élus sont des fripouilles, mais c’est un peu, parce que, en ma qualité d’intellectuelle, j’éprouve toujours quelque hésitation à appeler un chat un chat. Mais enfin, comme disait une vieille chanson anarchiste (ne soyez pas trop difficiles à la rime) :

Mettre une poire dans les gâtées
C’est un sale truc pour les garder

Un bon militant actif au Parti, vaux mieux qu’un socialiste assagi à la Chambre.

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Nota bene

Ce texte ne peut être considéré comme un texte « féministe » ; il a néanmoins, compte tenu de son intérêt, été intégré dans ce corpus.


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