Madeleine Pelletier

Le Féminisme et ses militantes

Les Documents du progrès
p. 19 à 26
Juillet 1909

date de rédaction : 01/07/1909
date de publication : Juillet 1909
mise en ligne : 25/10/2006
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Le féminisme français n’est pas, comme le féminisme anglais, organisé en un grand parti ; ses groupes sont, ou bien isolés, ou bien faiblement unis ; mais le progrès des idées d’émancipation de la femme n’en est pas moins très réel. On peut sans exagérer affirmer qu’un effort d’ensemble de quelques années suffirait aux femmes pour obtenir leurs droits politiques et civils.

En face du féminisme se dressent d’abord l’égoïsme et l’orgueil masculin. Pour la plupart des hommes, encore aujourd’hui, la femme n’est pas une égale : ils la considèrent à peu près comme la race blanche considère les autres races et voient en elle un être inférieur exploitable à merci pour leurs passions, leur service et la reproduction de l’espèce.

Cherche t-elle à gagner sa vie, ils la repoussent autant qu’ils peuvent des fonctions, professions et métiers bien rétribués, ne lui laissant que les petits postes, les travaux mal payés. Les chefs de gouvernement, tout de même plus larges que la masse, finissent par céder peu à peu devant la justesse des prétentions qu’ont les femmes à manger autrement qu’en se prostituant, mais il faut un temps assez long avant que le public en vienne à admettre ce qu’à laissé faire le législateur.

Les femmes admises depuis plus de trente ans aux études médicales ne commencent guère qu’aujourd’hui à arriver tant bien que mal à se faire une clientèle. Pendant de longues années, les doctoresses pauvres devaient pour vivre s’astreindre à des besognes que dédaignent les docteurs.  Avec un diplôme égal, il leur fallait se faire sage-femmes, masseuses, dans les quartiers riches de Paris, les médecins leur abandonnaient les piqûres, pansements, etc.

Dans la typographie, métier où les ouvriers gagnent bien leur vie, les femmes sont traitées en parias ; les hommes les repoussent des syndicats, et elles sont obligées d’accepter le travail à meilleur marché, de les remplacer pendant les grèves.

Lorsque, l’année dernière, la profession de cocher de fiacre, relativement lucrative aussi, fut ouverte aux femmes, ce fut, dans le clan masculin, une bordée d’ignominies. Les cochers, ô générosité masculine ! s’embusquaient la nuit pour surprendre les cochères et les rouer de coups ; ils coupaient les guides de leurs chevaux, tâchaient, dans les rues encombrées, d’accrocher leurs voitures.

Les hommes qui admettaient parfaitement que les femmes travaillent douze heures par jour pour gagner vingt-cinq sous en faisant de la confection, voyaient un péril pour l’institution familiale à ce qu’elles puissent gagner six à huit francs avec moins de peine comme cochères de fiacre.

Au travail féminin, les hommes objectent une prétendue mission, édictée par je ne sais qui, de la femme au foyer, c’est-à-dire au service masculin. Ils objectent, en outre, et cette fois, sans vain mysticisme, la concurrence. Les professions, disent-ils sont déjà encombrées, que sera-ce quand les femmes y auront accès ! En réalité, leur calcul est faux, car, alors que la femme étant entretenue par l’homme, celui-ci doit gagner pour deux, une fois la femme capable de se suffire, l’homme n’aura plus à assurer que son entretien personnel.

Mais c’est qu’au fond, l’égoïsme masculin se ramène à l’orgueil. L’homme veut disposer seul de l’argent et le dispenser à sa femme selon son bon plaisir. Jeune et jolie, il lui achète, en échange de la satisfaction de toutes ses passions, même les plus dégradantes, même les morbides, des jupons de soie, des chemises de dentelles, des robes luxueuses, des bijoux de prix ; laide ou flétrie, il veut la repousser du pied aux besognes de famine.

De par son sexe même, l’homme se croit d’une essence supérieure. Le grand Danton, alors qu’on reprochait à lui et ses amis d’être des sans-culottes répondit : « On n’en verra que mieux que nous sommes des hommes » et tout le monde admira la réplique.

L’homme le plus inférieur quant à l’intelligence, celui qui dans la vie n’a pas pu s’élever au-dessus des plus humbles situations, se croit le maître de sa femme et même de toutes les femmes. Seule la femme riche lui impose le respect, encore que ce respect soit tout superficiel ; il pense que la fortune n’est entre les mains des femmes que par les hommes au milieu desquels elles ont eu la chance de vivre, mais que lui, quoique pauvre, il est, de par sa masculinité, supérieur aux femmes les plus fortunées.

Chez les hommes cultivés, l’orgueil mâle s’atténue un peu, forcés qu’ils sont par les mœurs plus douces de leur milieu, de le dissimuler, et aussi parce qu’ils se rencontrent à tous les instants de leur vie avec des femmes supérieures dont il leur faut bien reconnaître les mérites, mais ils sont très loin encore de considérer la femme comme une égale. S’ils lui concèdent le droit d’ouvrir son esprit aux conceptions élevées de la littérature, de la politique, de la science, de la philosophie, ils se refusent toujours de voir en elle autre chose qu’une élève capable de recevoir les idées, de les comprendre, mais incapables d’en produire elle-même et de les imposer.

Dans l’oraison funèbre qu’il prononça sur la tombe d’une libre penseuse célèbre, Gatti de Gamont, un député belge, M. Furnemont, faisait constamment ressortir combien elle avait été modeste, comment elle avait borné son ambition à élever les jeunes filles dans les idées laïques, comment, en un mot, elle avait su, restant femme, laisser aux hommes la politique proprement dite. Rien de tout cela n’était vrai. Gatti de Gamond, qui avait sur la politique ses opinions, comme c’était son droit, n’aurait pas mieux demandé que d’y occuper une place plus apparente mais son entourage masculin l’en avait dissuadée.

Un autre obstacle, plus grand encore peut-être que l’orgueil masculin au succès des revendications féministes, c’est la timidité des femmes dans la manière de présenter ses revendications.

Quel que soit son milieu social, toute femme a été, dans son enfance et dans sa jeunesse, élevée pour la servitude ; elle apporte donc une mentalité de serve, même dans ses prétentions les plus osées.

Les doctoresses, les avocates, les professeurs femmes, les femmes peintres, sculpteurs, les romancières, etc., qui devraient se faire les ardentes propagandistes des idées féministes à l’extension desquelles elles doivent la situation qu’elles occupent, s’en déclarent, au contraire, soit entièrement détachées, soit même adversaires. Chacune fait effort pour mettre à part sa condition propre du reste du féminisme, dans sa prétention naïve à être une intelligence transcendante qui aurait franchi tous les obstacles et parce qu’elle manque de courage pour avouer une opinion qui n’a pas encore la majorité. Une avocate de récente mémoire a eu la niaise aberration, étant donné précisément la profession qu’elle a choisie, de soutenir la légitimité de l’autorité maritale. Une romancière, dans Princesses de science, œuvre des plus fausses, indépendamment de toute tendance, blâma les femmes de s’instruire et de s’occuper de questions scientifiques. La mentalité de ces femmes est assimilable à celle des ouvriers dits « jaunes » qui soutiennent les patrons contre les hommes de leur propre classe. Mais comme l’asservissement féminin est plus complet que celui des classes inférieures, les jaunes du féminisme sont en proportion bien plus forte que les jaunes du syndicalisme.

Jusqu’à ces dernières années, les revendications des groupements féministes étaient fort vagues. Les adhérentes de ces groupes au reste étaient bien plutôt des femmes qui, ayant pensé ou écrit, cherchaient un endroit où s’affirmer que les aspirantes d’un but nettement défini. On y trouvait des spirites cherchant à faire des conversions, des philosophes méconnues, des femmes intéressées de questions politiques et venant échanger des opinions. Un sentiment commun cependant les unissait toutes. Dépréciées par la société par les hommes qui, seuls, sont législateurs, journalistes, éditeurs, elles souffraient de leurs espérances déçues et portaient peu dans leur cœur, cela se comprend, le sexe qui leur avait barré la route. Elles opposaient donc dans leur désenchantement, les femmes aux hommes, se proclamaient le sexe le plus digne, et l’une d’elles, Mme Renooz, écrivit, pour défendre cette idée, une psychologie, une physiologie, même une cosmogonie.

Les conceptions de ces femmes renfermaient une part de vérité. De même que la servitude où les juifs ont été maintenus pendant des siècles a développé en eux des qualités incontestables de travail et d’économie, de même, la condition spéciale départie à la femme, n’a pas produit que des défauts. La femme a, plus que l’homme, cette qualité qui ne vaut pas le génie, quoi qu’on en ait dit, mais qui n’en est pas moins précieuse - le génie étant fort rare - : le bon sens. Plus que l’homme, la femme voit juste ; rabrouée sans cesse dans la vie, elle n’est pas portée, comme l’homme, aux vantardises de mauvais goût.

On a pu dire, avec raison, d’autre part, que le sexe féminin ne devait pas seulement être appelé le beau sexe, mais le bon sexe, parce que la femme est, moins que l’homme, portée aux crimes et aux voies de fait, plus accessibles à la pitié et à la charité.

Mais le tort de Mme Renooz et de ses émules, qui étaient nombreuses dans la génération qui a précédé la nôtre, a été de ne pas comprendre ce qu’une pareille conception du féminisme avait de stérile. Mais, élevées pour la tutelle, ayant peur du mouvement, peur de l’action, les féministes se complaisent dans une vitupération vaine de l’homme et dans une exaltation toute aussi vaine des vertus de leur sexe.
M. Baschoffen ayant montré que la servitude féminine n’avait pas été aussi générale que les anthropologistes le prétendaient et que, dans les civilisations disparues à forme matriarcale, les femmes jouissaient d’une grande considération, elles en vinrent à employer la totalité des réunions à commenter cet auteur : le matriarcat devint tout le féminisme.

Fougueuses énergumènes aux yeux des gens qui ne les connaissent que par les ouï-dire des journaux ennemis, les militants du féminisme étaient, en réalité, des personnes très timorées. Le droit de la femme à vivre sa vie sans considération de l’homme avec lequel elle aura, si elle le désire, à la partager, leur semblait si outrancier qu’elles ne craignaient pas de déclarer que celles qui le réclamaient faisaient tort à la cause. Elles ne se concevaient pas autrement que comme des ménagères réclamant seulement des lois qui les défendent mieux contre l’égoïsme et l’inconstance de leurs époux. Mme Astier de Valsayre, une des plus hardies cependant, me conseillait, il y a quinze ans, de serrer dans mon armoire, si je venais à me marier, le diplôme de docteur que j’ambitionnais pour l’avenir. Pour elle, un tel diplôme était une revendication, une façon de prouver que les femmes étaient capables d’étudier, mais il ne fallait pas pousser le désir de l’indépendance jusqu’à vouloir, en l’exerçant, contrarier un mari dans sa volonté d’être le chef et le soutien de famille.

La vie libre que mènent les hommes, en faisant même abstraction de la sexualité, semble immorale aux femmes les plus affranchies en apparence. Ainsi, il est fort difficile de les réunir le soir et, lorsqu’on y parvient, elles partent dès onze heures, quel que soit l’intérêt de la discussion, tant sont forts leurs préjugés sur la respectabilité féminine. Les célibataires d’âge mûr même et qui vivent seules se croient tenues de ne pas sortir trop souvent, parce que leur concierge et leurs voisins pourraient se livrer à conjectures sur leur vertu.

Aussi, la femme qui vit sans homme s’ennuie-t-elle horriblement, à tel point que beaucoup, dans les classes pauvres et dans la petite bourgeoisie, prennent un amant, uniquement pour avoir quelqu’un avec qui sortir. Je sais bien que la goujaterie masculine cause mille ennuis aux femmes jeunes qui osent croire à leur droit de se promener dans les rues, mais mieux vaut encore risquer de temps en temps une injure grossière que de passer en recluse sa vie entre les quatre murs d’une chambre.

Ces préjugés sur les devoirs de sédentarité des femmes ont été jadis l’œuvre des hommes qui tenaient à s’assurer l’exclusive propriété de leurs corps, mais il s’est si bien ancré à travers les siècles dans les cerveaux féminins que les femmes y obéissent alors même que, célibataires et chastes, elles n’ont aucune jalousie masculine à redouter.

Constamment, les féministes se plaignent de la gêne physique qu’elles éprouvent dans leur costume incommode et, cependant, elles n’ont pas le courage de s’en affranchir. Une socialiste allemande connue, Mme Lylie Braun, s’est longuement étendue dans son livre, la Femme, sur cette question du costume qu’elle solutionne dans le sens traditionaliste. Avec une indignation comique, elle signale le péril social que déchaînerait le féminisme si les femmes venaient à porter les cheveux courts et des chemises empesées. C’est la serve ancestrale qui reparaît sans cesse : instrument du plaisir masculin et se tenant pour tel, elle tremble à la seule pensée que certaines pourraient avoir la criminelle audace de s’affranchir jusqu’à faire, comme l’homme passer leur commodité et l’indépendance de leurs mouvements avant toute considération de l’effet produit sur l’autre sexe.

En présence des hommes, les femmes, même émancipées, prennent des airs de petites filles. Elles n’osent pas formuler leur opinion, où, s’il leur arrive de le faire, elles cessent d’y insister, dès qu’un homme la contredit. Il en est qui, turbulentes et récriminant sans cesse dans les sociétés de femmes, se tiennent sages comme de bonnes élèves dans celles où les hommes sont en nombre et dirigent.

L’action collective des groupements féministes pour un but nettement défini a été longtemps difficile.

La première raison tenait à ce que ces groupes, très restreints d’ailleurs, n’étaient guère composés que de généraux sans armée. Chaque adhérente y arrivait avec son féminisme à elle et, loin de désirer recevoir des idées, elle comptait bien y faire prédominer les siennes, loin de suivre, elle prétendait diriger.

De plus, comme je l’ai dit, on aimait à rêver plutôt qu’à agir : restauration du matriarcat ; la femme subordonnant l’homme tout en restant ménagère. Les plus profonds bouleversements sociaux semblaient la facilité même à ces femmes qui n’avaient jamais essayé de les entreprendre autrement qu’en conversations entre deux tasses de thé. Seules de menues réformes du Code civil parvinrent à rallier les militantes, parce que, mariées, elles avaient tout à souffrir des lois injustes. Sur plusieurs points, au reste, elles obtinrent satisfaction.

Faute de vouloir énergiquement, les femmes étendent leurs aspirations à de nombreux objets et elles n’ont pas encore appris à sérier ces aspirations selon l’effet utile. Dans leur esprit, la religion, la politique tiennent autant de place que le féminisme. Telle qui reste attachée au catholicisme ou au protestantisme ne voudra pour rien au monde s’allier pour les revendications féministes à des libres penseuses ; telle qui penche vers le socialisme voudra qu’on exclue des groupements féministes les femmes moins avancées. Dans une loge mixte dont je m’occupe, une femme, interrogée lors de sa réception sur ses opinions politiques, se déclara Clemenciste.  J’eus toutes les peines du monde à la faire recevoir. Le même fait se serait, il est vrai, produit dans une loge masculine avancée, mais si les hommes, électeurs et éligibles, ont quelque raison de tenir à leurs opinions politiques, les femmes qui ne comptent pour rien dans le pays devraient comprendre qu’avant de s’intéresser à un régime, il faut y compter comme citoyen.

Actuellement, l’anti-parlementarisme commençant à prendre de l’extension, un certain nombre de femmes déclarent renoncer à réclamer le droit de vote. Elles voient bien cependant que les hommes des partis d’extrême gauche ne sont pas mieux disposés pour elles que les modérés, que, plus même que ces derniers, ils ont l’orgueil de leur sexe et le mépris de la femme. Mais l’esprit versatile de celles qu’une éducation déprimante a laissées enfants voltige à tout ce que l’actualité met en lumière. Libertaires, socialistes, syndicalistes, pacifistes, les femmes sont un peu tout cela, alors qu’elles feraient mieux de n’être que féministes et de l’être sérieusement.

D’ailleurs, jusqu’à ces derniers temps, il n’y avait guère que le groupe de Mme Hubertine Auclert qui revendiquait le droit de vote, les autres groupes se bornaient à réclamer les droits civils. Sous l’impulsion de la « Solidarité des femmes », traitée en enfant terrible parce que trop hardie, les autres groupes finirent par se rallier au suffrage, mais beaucoup de femmes restent encore hésitantes craignant le « péril réactionnaire » comme si la République qui ne nous a rien donné pouvait nous importuner. Le groupe, la « Solidarité des femmes », avec ses affiches et ses réunions sur le droit de vote, épouvanta la plupart des féministes dans leur horreur pusillanime de l’action.

Lorsque les femmes compteront dans la société, la pusillanimité de leur caractère servira au bien général ; elles empêcheront la guerre, mais actuellement cette même pusillanimité dessert leur cause.

Ce n’est pas que les hommes soient, dans la moyenne, bien courageux, mais ils le sont assez pour crier dans la rue lorsqu’ils sont en nombre, « vive » ou « à bas » quelque chose. Les femmes, à la seule pensée d’une telle démonstration, s’arrêtent horrifiées. Elles entrevoient à cette manifestation de leur opinion toutes espèces de conséquences terribles : les agents qui vont les bousculer, les arrêter, et puis, la fameuse respectabilité féminine à jamais compromise. On nous ridiculisera, disent-elles. Comme si on ne ridiculisait pas tous les partis faibles, comme si le vrai courage ne devait pas braver le ridicule, comme toute autre arme de l’adversaire.

Les hommes ont versé leur sang pour conquérir le droit de suffrage. S’il fallait que les femmes emploient les mêmes moyens, il est probable qu’elles ne l’obtiendrait jamais. Non seulement parce qu’elles auraient peur pour elles-mêmes, mais parce que la violence en général leur fait horreur.

Lors des dernières élections municipales, j’avais eu l’idée de jeter des pierres dans les carreaux d’une section de vote, parce que, lorsqu’on est en petit nombre, il n’y a guère que ces actes illégaux qui puissent suffisamment attirer l’attention de la presse et du public sur les idées au nom des quelles on les commet. Dès que j’annonçais ma résolution à nos militantes, les engageant à me suivre dans cette voie, les trois quarts prirent la fuite, épouvantées. Le quart restant consentit à me suivre, mais refusa d’agir et me conjura à me borner moi-même à une protestation. Elles objectaient que les pierres pouvaient blesser les électeurs. Certes, il est toujours regrettable de causer une blessure, même légère. Mais lorsqu’on combat pour une idée, on doit avant tout envisager son succès ; si le succès peut être obtenu sans causer de dommage, c’est évidemment mieux, mais si le dommage est indispensable, on s’y résigne et on avance.

Les hommes d’élite qui ont réussi à faire progresser l’ordre social ont toujours raisonné ainsi. Les femmes pensent différemment et se croient par là supérieures. Elles allèguent que la violence est le fait des brutes, des barbares et, qu’en plaçant la vie, la santé et le confort individuels au-dessus de toute autre considération, elles se montrent comme les exemples des civilisations de l’avenir où le progrès sortira de la libre discussion et non de la force. Je ne me dissimule pas le plaisir qu’il peut y avoir à admirer en soi le spécimen des humanités futures, mais encore mieux vaudrait-il ne pas être foulée aux pieds dans le présent par ceux qui y perpétuent le passé.

Avec quelque raison, la Camille des Horaces qualifie de brutalité l’amour-propre patriotique au nom duquel son frère avait tué le Curiace, son amant. Mais il n’en est pas moins vrai que, depuis le commencement, ce sont les brutaux Horaces qui ont eu le pouvoir, les honneurs, l’argent, alors que les pauvres Camille ont été maintenues par eux dans la médiocrité et la servitude.

D’ailleurs les femmes ne réfléchissent pas à la différence qu’il y a entre la réunion de quelques personnes et un peuple entier. Lorsqu’on discute à deux ou à quelques-uns, point n’est besoin d’employer la force pour faire prévaloir ses idées. Les arguments suffisent et les voies de fait, loin de leur servir, nuiraient au contraire aux idées de celui qui aurait eu l’aberration de s’y livrer.

Mais comment réussir à convaincre un peuple dont la très grande majorité se refuse à penser seulement, se désintéresse absolument de la direction du pays, et ne demande qu’à la subir quelle qu’elle soit. La minorité dont les idées sont méconnues n’a donc qu’une ressource, forcer la minorité au pouvoir à les accepter et cela, par tous les moyens, la violence comprise. Mais ce ne sont pas seulement les moyens de force qui effraient les femmes imprégnées dès leur enfance de cette idée que la modestie et l’effacement conviennent à leur sexe, qu’elles ne doivent ni se mettre en avant, ni se singulariser. Les moyens bien inoffensifs cependant qu’emploient les suffragettes anglaises semblent à nos militantes du dernier inconvenant.

J’eus un jour l’idée, pour appeler sur le féminisme l’attention des parlementaires, de faire renouveler le geste que j’avais fait en 1906 de lancer du haut des tribunes de la Chambre des proclamations sur le droit de vote. Je proposais la chose aux quinze que je considérais comme les plus hardies, dix seulement acceptèrent. Sur les dix, quatre trouvèrent ensuite des excuses quelconques pour se dispenser de tenir leurs engagements. Enfin, sur les six dernières qui poussèrent l’audace jusqu’à pénétrer, munies de cartes dans le Palais-Bourbon, une seule jeta les proclamations.

Il y aurait donc toute une éducation à faire de l’énergie féminine, mais cette éducation est impossible pour les particuliers qui ne réuniront jamais autour d’eux qu’un nombre infime de personnes. C’est la vie publique, lorsque les femmes voteront, qui en fera des individus vraiment dignes de ce nom.

Il faut d’ailleurs ne pas oublier que l’ardeur des convictions, le sacrifice pour elles de la tranquillité personnelle, de la considération des gens du commun qui forment la majorité sont aussi fort rares chez les hommes. Sur des millions d’ouvriers qui auraient tant à gagner et rien à perdre à une transformation sociale, combien de socialistes ? Sur le nombre restreint même de socialistes, combien de militants actifs ? Et, sur la poignée de militants actifs, enfin, combien sont désintéressés personnellement ? L’espérance d’un mandat législatif ou municipal, l’attente d’une place ou d’une décoration peuplent les partis politiques et le parti socialiste comme les autres. Il ne faut donc pas s’étonner de ne rencontrer chez les femmes qu’un militantisme des plus tièdes.

Malgré la tiédeur des groupes d’action, les idées féministes se répandent de plus en plus. Il y a vingt ans, on ne trouvait guère pour revendiquer le droit de vote que quelques rares habituées des sociétés féministes et le grand public les tenait pour des originales sans importance. Aujourd’hui, il n’y a pas de salon où l’on ne donne son avis sur la question de l’émancipation de la femme, qui tient sa place au nombre des grands sujets de controverse, et si le référendum des milieux éclairés était possible, il n’est pas sûr que le vote des femmes n’y obtienne la majorité.

Dans les journaux et revues, les articles féministes abondent et si notre intervention à propos de la femme soldat a déchaîné dans la presse populaire, les injures et les sarcasmes de gens écrivant pour un public grossier, nombre de publications importantes ont discuté la question, comme elle devait l’être, et l’Angleterre, par la création d’un corps d’infirmières militaires, lui a donné depuis un commencement de solution.

L’évolution des idées telles qu’elle se fait actuellement conduirait à la victoire du féminisme ; mais cette évolution ne va t-elle pas être bouleversée à bref délai par une révolution ? C’est ce que nous ne savons pas. À l’heure actuelle, le présent régime paraît fortement menacé. L’opposition royaliste, qui semblait définitivement morte, se réveille et grandit chaque jour. La classe ouvrière, par ses vastes organisations, par ses grèves qui prennent une extension qu’elles n’ont jamais eues, par le sabotage qui, de vengeance réflexe s’est élevé à la hauteur d’une tactique de combat, devient une force redoutable. Les petits fonctionnaires qui, jusqu’ici étaient les fidèles agents du pouvoir, se révoltent, font la grève et applaudissent d’enthousiasme en des réunions de dix mille les injures aux parlementaires et au gouvernement.

***

Le gouvernement et le Parlement, pris entre la bourgeoisie républicaine qui, l’église vaincue, est nettement déterminée à jouir égoïstement du pouvoir et à ne pas tenir ses promesses et le peuple qui exige d’aller plus avant ne savent plus à quelle politique se fixer ; ils en sont réduits à louvoyer constamment entre la droite et la gauche, à tolérer le jour les révoltes qu’ils répriment le lendemain pour les tolérer à nouveau le surlendemain. Combien tout cela durera t-il ?

Le parlementarisme, respecté jadis, se discrédite de plus en plus. L’absence d’idées directrices, la recherche exclusive de l’argent, le manque absolu de scrupules avec lequel les hommes au pouvoir renient leurs opinions qui les y ont portés, font que l’abstentionnisme, que ne préconisait guère jadis qu’une poignée d’anarchistes sans influence, menace de gagner tous les mécontents.

Une révolution favoriserait-elle le féminisme ? ; rien n’est moins sûr.

Certes, il est encourageant de voir des employées des postes se faire orateurs de réunions nombreuses et être écoutées, mais sous la grande Révolution, les femmes ont eu cela et plus encore. Des émeutes ont été décidées, conduites même par elles, des missions importantes leur ont été confiées et cela n’a pas empêché le féminisme d’être écrasé dès qu’il a revendiqué comme un droit général ce qui n’était que tolérances particulières.

Aujourd’hui, avec beaucoup de luttes et des déboires constants, de rares individualités féminines arrivent à se faire une certaine place dans les partis d’extrême gauche. Mais l’orgueil mâle et par suite l’antiféminisme y est parmi les hommes beaucoup plus fort que dans la bourgeoisie actuellement au pouvoir. Si les militantes des partis révolutionnaires étaient plus nombreuses, peut être réussiraient-elles à faire, en cas de révolution, réaliser par le régime triomphant, l’égalité des sexes, mais les quelques unités qu’elles sont devront, cela est fort probable, ou se taire ou être brisées.

Somme toute, c’est sur la paix sociale que le féminisme a le plus d’espoir à fonder ; mais jusqu’à quand durera la paix sociale ?


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