Madeleine Pelletier

Les dangers du parlementarisme

La Guerre Sociale1
16/09/1908

date de publication : 16/09/1908
mise en ligne : 25/10/2006
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Dangers du Parlementarisme pour le Parti socialiste.

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Dangers du Parlementarisme pour le Parti socialiste.
À la veille du congrès de Toulouse, il faut que nous y revenions pour qu’on comprenne bien la nature de nos critiques.
Les Guesdistes qui ont été un temps à la gauche du parti avaient bien compris les dangers du parlementarisme ; c’est pour cela qu’ils avaient élevé, dans les règlements, toute espèce d’obstacles pour entraver les élus dans leur marche naturelle à la direction du parti et à la conquête individuelle du pouvoir ; exclusion des parlementaires de la Commission administrative permanente, refus du budget, interdiction de faire partie d’un ministère bourgeois, etc., etc.

Mais devant la force que donne un mandat législatif, l’obstacle des règlements est dérisoire. En fait, les élus, les élus législatifs surtout, sont les maîtres du parti, et dans quelques années, il ne restera plus rien des entraves qui les arrêtent dans leur ascension vers la participation au gouvernement.

Certains camarades, comme Cambier, affirment que les inconvénients du parlementarisme ne tiennent qu’à la déloyauté de quelques parlementaires et que ces égarements individuels n ‘enlèvent rien à l’idée. Ils sont dans l’erreur.
Croit-on que les élus actuels soient des hommes particulièrement malhonnêtes et que, le Parti, tombé sur une série si mauvaise, ait chance à l’avenir d’en trouver de meilleurs ? Il serait enfantin de le soutenir.

Les élus d’aujourd’hui ne sont pas plus criminels que d’autres ; seulement, il est tout naturel qu’on ne désire pas sérieusement un bouleversement social, alors que, dans l’état présent, on gagne quinze mille francs par an.

La psychologie de l’ouvrier socialiste qui devient député est bien simple.
Jeune, actif, plus intelligent que la masse de ses camarades, il comprend l’horreur de sa situation particulière et de celle de sa classe, et il veut que cela change ; le Parti socialiste se présentant alors à lui, il y entre pour préparer la révolution.

A force de parler dans les sections, il devient orateur passable ; il est écouté, on le délègue aux congrès et, alors, des ambitions personnelles auxquelles il ne songeait pas tout d’abord s’éveillent en lui, il se sent un candidat possible ; et, dès ce moment, il tiédit.

L’observation et l’expérience lui ont appris, très durement parfois, à être habile. Il a compris que les intransigeants, ceux qui disent carrément ce qu’ils pensent, envers et contre tout, ne sont pas aimés, et que, pour acquérir les sympathies, il faut, au contraire, adopter une attitude conciliatrice, tant vis-à-vis des idées qu’à l’égard des individus. Il apprend à placer son opinion dans la moyenne, afin de pouvoir, sans heurts, la faire glisser jusqu’à la tendance la plus forte ; il apprend aussi à être aimable, à flatter la foule, et cela lui réussit admirablement.

Un fois élu, il reste socialiste, certes ; c’est le socialisme qui l’a mis en place ; c’est lui qui l’y maintient. Dans les réunions, il fait ce qu’il faisait avant : il parle, il combat l’organisation sociale, les partis au pouvoir et, aux yeux du public, aucun changement n’est survenu en lui, car il a su, à force de faire des discours, substituer une indignation factice à celle qu’il éprouvait jadis réellement contre les injustices.

Mais sa vie matérielle s’est complètement transformée. Il habitait une mauvaise chambre où vivait toute sa famille ; il a maintenant un appartement confortable, une domestique ; lui, sa femme et ses enfants, sont bien habillés. Aussi, parmi les invités d’autrefois, beaucoup commencent à lui peser ; les trop pauvres détonnent dans on conforts, leur présence même est un reproche ; et puis, un jour ou l’autre ; ils pourraient lui emprunter cent sous.

L’élu donc commence à tenir les gens à distance ; lui qui recevait à tout heure, qui allait lui-même chez tout le monde, a maintenant son jour ; afin d’être moins dérangé, il loue pour recevoir ses électeurs un logement spécial, fort laid le plus souvent, et qu’il meuble de quelques vieilles chaises. L’appartement où il vit, il en cache l’adresse, sil le peut, et le réserve à l’élite qu’il s’est choisi pour entourage ; pas des grands bourgeois, certes, l’aristocratie moderne n’ouvre pas aussi facilement ses portes. Elle accueillera peut-être son fils si le père a su en faire un haut fonctionnaires bien sage, mais lui fleure encore trop vivement le hareng prolétarien.

Ses amis, le député ouvrier les choisit parmi ses collègues de la Chambre, d’abord, et il y adjoint quelques camarades du Parti, triés sur le volet, bourgeois de naissance, fonctionnaires moyens, employés bien rétribués, commerçants gagnant largement leur vie.

Nous disions que le candidat éventuel avait tiédi ; cette description suffit à faire comprendre combien l’élu est devenu froid. Au fond, il ne désire qu’une chose, c’est qu’il y ait encore longtemps encore un prolétariat avec un Parti socialiste qui continue de l’envoyer à la Chambre.

Si seulement, il se contentait d’y exécuter les volontés du parti on pourrait encore passer sur les quinze mille, quoique…Mais il fréquente les élus des partis modérés et, pour placer ses parents, pour entrer dans des affaires lucratives, il consent à se laisser mettre un fil à la patte. Alors, il s’efforce, par une grande habileté, à ne s’affirmer jamais dans une question compromettante. Pour attaquer le gouvernement, il choisira un point secondaire ; dans la question militariste, il condamnera la guerre – ce qui est bien vu de tout le monde – et se déclarera patriote ; afin même d’éviter ce dernier mot, qui pourrait faire croire…, il se contente de dire qu’il faut travailler à créer la patrie, ce qui est d’un clair obscur plus rassurant.

Le Parti, il fait tout ce qu’il peut pour le rendre le plus modéré possible et il y réussit car son prestige est énorme.

Dans les sections, sa présence suffit à faire modifier le sens des résolutions. Il tient les uns par des bienfaits, places, décorations, services ; d’autres, par l’expérience ou la crainte ; et le reste, qui ne craint ni n’espère rien, est subjugué par l ‘éloquence, le prestige des vêtements élégants, de la richesse relative. D’ailleurs, dressés par des longues années de préparation, les élus sont si habiles à soutenir simultanément des opinions opposées, à se déclarer révolutionnarismes tout en se déclarant réformistes, que chaque tendance les croit plus près d’elle que la tendance adverse.

Mais, pensera-t-on , n’allez pas nous faire croire qu’il n’y ait pas un honnête homme au monde et que l’intérêt personnel soit absolument tout ?

Eh si ! L’intérêt personnel est tout, absolument tout. Songez que pour ne pas se conduire comme le font les élus, il faudrait être plus qu’honnête, être l’homme qui a fait sienne les idées qu’il soutient et qui les préfère à l’argent, au confort, à l’amitié, ; à sa famille même ; et croyez-vous qu’il y ait assez d’hommes de cette trempe pour en remplir les bancs de l’extrême – gauche à la Chambre ?

L’élu, voyez –vous, est un homme moyen ; il faut donc se dire qu’il agira comme tel. Aussi, dans un parti de révolution, il ne peut être qu’une entrave. Certes, des périodes électorales sont des occasions de propagande, mais il vaut mieux être quelques milliers de mécontents qui excitent les prolétaires à la haine des bourgeois, qui préparent des grèves et émeutes afin de préparer la révolution ; qu’un puissant parti politique destiné à remplacer un jour le Parti radical et à faire faillite à son tour.

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Notes de bas de page
1 Texte publié dans : « La guerre sociale ». Un journal « Contre ». La période héroïque. 1906-1911. 1999. 382 p. Les Nuits rouges. Éditeur .

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