Madeleine Pelletier

Lettre adressée à Gustave Hervé

La Guerre Sociale
01/09/1908

date de publication : 01/09/1908
mise en ligne : 25/10/2006
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Lettre adressée au « Citoyen Hervé », Directeur de la Guerre Sociale, à la suite de la publication par Flax 1d’un article2 intitulé : « Controverse sur le féminisme » (24 juin 1908)


Citoyen Hervé,

Permettez-moi de protester auprès de vous avec indignation contre l’inqualifiable article, paru hier dans la Guerre Sociale, sous la signature de Flax, et traitant des «  Suffragettes anglaises ».

Je sais que vous n’êtes pas, surtout dans la situation présente3, en possibilité de veiller sur tout ce qui paraît dans le journal que vous dirigez ; mais enfin, il me semble que si vraiment vous ne partagez pas les idées de l’auteur, en le déclarant seulement, vous pourriez faire cesser de telles indignités.

Comment voulez-vous que les femmes qui lisent cet article soient sympathiques à vos idées ? N’auraient-elles pas raison de penser qu’il y a plus de justice pour elles dans les partis avancés qu’il n’y en a dans les partis rétrogrades ?

À mon avis même, il y en a moins encore. On comprend  en effet qu’un réactionnaire qui défend la tradition, qui est partisan de l’autorité dans la société, veuille de la tradition dans la famille et, qu’il soit, par suite, adversaire de l’émancipation de la femme.

Mais comment croire à la sincérité d’un homme qui se prétend conseiller et défenseur des opprimés et des faibles et qui, pour tout un sexe, qui jusqu’ici est opprimé et faible n’a que haine et mépris.

Le féminisme chez un homme est, je l’ai toujours remarqué, la marque d’une grande liberté d’esprit et de l’élévation des sentiments ; il montre que l’homme dont il s’agit est capable de comprendre plus loin que son égoïsme individuel. De telles gens peuvent servir à toutes espèces de fins et surtout à un parti qui, très faible encore – notre parti- demande et ne peut rien donner. L’anti-féminisme chez un homme est, au contraire, une marque d’égoïsme, et un parti comme le nôtre, n’a pas grand’chose à attendre des égoïstes.

Le féminisme français n’a pas, il s’en faut, la force du féminisme anglais. Néanmoins, on ne peut nier qu’un grand mouvement se fait à cet égard dans tous les milieux éclairés. Si les féministes qui osent manifester dans les rues sont encore peu nombreuses, le nombre est grand des femmes qui se déclarent partisans de l’émancipation intégrale de leur sexe.

Ce mouvement grandira encore, c’est une certitude.
Comme en Angleterre, patrie de la bourgeoisie cultivée, il gagnera toutes les classes.

Vous auriez pu, sinon vous l’attacher - ce qui est impossible pour maintes raisons - du moins vous le rendre sympathique ; les femmes se seraient accoutumées à voir les partisans de leur affranchissement à l’extrême gauche, même à la gauche la plus extrême. Au lieu de cela, elles verront qu’elles n’ont rien à espérer des partis d’avant –garde ; prolétaires ignorants et traditionalistes par instinct et brutalité ou anarcho intellectuels fantaisistes, les uns et les autres la veulent sous leur joug, bête à ménage ou putain gratuite.

Elles se tourneront alors, les femmes, vers les gens cultivés et pondéré s et la parti féministe deviendra un agent de conservation sociale.
Ce sera vous qui l’aurez voulu.
Veuillez agréer, citoyen Hervé, l’expression de mes sentiments fraternels.

Dr Pelletier4

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice. Victor Méric. Dans la note biographique qui lui est consacré dans le livre intitulé : La guerre sociale, Un journal «  Contre ». La période Héroïque. 1906-1911 , on peut lire – notamment et sans plus de précision – qu’il a été « soupçonné par la police successivement de proxénétisme, pédérastie, faux monnayage, dans sa jeunesse passée à Paris ». Présentation de Raoul Vilette. Les nuits rouges. 1999. 381p. p. 374.
2 Ibid. Il est notamment question de « nos charmantes compagnes … légèrement rebelles au féminisme », des «  dames anglaises », «  moins jolies et plus pudibondes », de «  l’abdication du sexe fort », des « délicieuses moitiés », des féministes, « généralement d’une laideur peu propre à donner une haute idée de la plus belle moitié du genre humain ». L’article se termine ainsi : « Quoi qu’il en soit, si le triomphe des femmes pouvait aboutir à nous débarrasser des tricoteuses du féminisme qui pérorent dans les meetings et brûlent le code Napoléon sur les places publiques, ce serait là le plus merveilleux résultat qui se puisse espérer ».
3 Gustave Hervé est alors en prison. « Inculpé pour divers articles, il passera une cinquantaine de mois dans les prisons de la République entre 1905 et 1912, laissant à Almereyda, la direction effective du journal » Extrait de la présentation de Gustave Hervé parue dans le livre : La guerre sociale, déjà cité.P. 364.
4 Réponse de Hervé. Prison de la Santé.

« Chère Camarade
Même en liberté, je n’ai pas l’habitude d’exercer une censure sur les articles des rédacteurs habituels du journal. Tout ce que je puis faire en la circonstance est de publier votre protestation.

À
La Guerre sociale, nous sommes tous féministes, y compris Flax -, si être féministes signifie être partisan de l’émancipation économique et intellectuelle de la femme.
Nous ne sommes divisés que sur l’utilité de son émancipation «  politique ». [ …]


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