Madeleine Pelletier

La tactique féministe

La Revue Socialiste1
p.318 à 333
01/ 11/ 1978

date de rédaction : 01/04/1908
date de publication : 01/ 11/ 1978
mise en ligne : 25/10/2006
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Pour arriver à conquérir le droit de vote, les femmes ont deux voies dans lesquelles elles doivent simultanément s’engager. Il leur faut :

 1 ° Créer des vastes organisations féministes
 2 ° Pénétrer les partis politiques existants.

Toute grande réforme en effet, avant de voir le jour à la Tribune du Parlement, est élaborée, discutée, retournée en tous les sens et pendant des années dans les grandes associations. Isolé, l’individu se sent si faible que son influence sur la société lui paraît nulle ; il se borne à souhaiter que les choses se modifient dans le sens qu’il croit bon, mais il sait bien que son vœu demeurera platonique. Si j’étais le gouvernement…, disent les gens du peuple mais, comme ils ne sont pas le gouvernement, ils pensent n’avoir qu’à subir et se taire. On trouverait certainement en France plusieurs milliers de femmes qui désirent leurs droits politiques mais, comme elles sont dispersées, leur opinion est noyée dans la masse des hostiles et des indifférentes. Que l’on réussisse à grouper ensemble toutes ces femmes, l’aspect de la question sera modifiée du tout au tout ; ce qui apparaissait comme négligeable deviendra la force avec laquelle on compte. Dix mille femmes battant les portes de la Chambre des députés en réclamant le droit de vote hâteraient singulièrement sa réalisation.

Trop souvent, les femmes, comme les hommes d’ailleurs, ne se pénètrent pas assez de la nécessité de se grouper lorsqu’on veut faire établir une mesure d’intérêt général.
- Qu’irais-je apprendre, pense la suffragiste, dans une société de plus que je ne sais ?Sur l’égalité des sexes, sur l’émancipation politique des femmes, personne n’a rien à m’apprendre ; à quoi bon, donc, perdre mon temps.

Il est certain qu’au groupe la femme qui est déjà féministe n’apprendre pas à l’être ; mais elle doit quand même y aller pour renforcer l’idée de sa parole ou de sa plume, si elle est capable de parler ou d’écrire, de sa présence, si elle ne possède pas ces capacités. Elle doit s’astreindre à être la pierre dont serait fait l’édifice, le soldat de l’armée qui marche à la conquête de l’égalité politique et économique des sexes. De même d’ailleurs que la foi qui n’agit pas ne peut être sincère, de même la féministe qui n’éprouve aucun plaisir à la société des personnes qui pensent comme elle n’est pas animée d’une conviction véritable.

Outre qu’elle rend l’action possible, l’agrégation des personnes a pour avantage d’unifier les conceptions, unification nuisible dans le domaine philosophique ou scientifique, mais indispensable lorsqu’il s’agit de réaliser.

À l’heure actuelle, on peut dire que chaque féministe a son féminisme particulier ; organisé, le féminisme deviendra une doctrine solidement établie. On dit avec raison que les révolutions ont toujours été faites par des minorités ; il faut y ajouter que les minorités qui les ont faites étaient des minorités organisées. Devant une majorité amorphe, la voix d’une minorité organisée et déterminée de gens sachant ce qu’ils veulent et voulant tous la même chose est extrêmement puissante. Pour peu que les circonstances s’y prêtent, elle arrive très vite à devenir majorité, grossie par la masse des esprits et des caractères médiocres toujours prête à se rallier à ce qui lui apparaît comme une force.

Mais le rôle de la suffragiste ne doit pas se borner à être la petite partie d’un grand tout.  Les idées qu’elle a reçues ou qu’elle est parvenue à préciser dans nos groupes, elle doit aller les répandre partout et notamment dans les partis politiques.  

Au reste, la suffragiste n'a pas qu'à donner à un parti, elle a aussi beaucoup à en recevoir. Il ne pas se dissimuler que la plupart de nos adeptes sont en politique d'une ignorance presque complète. Elles savent si elles sont religieuses ou libre - penseuses, elles savent aussi si elles sont pour ou contre le gouvernement qui détient le pouvoir, mais si on leur demandait de préciser les idées par lesquelles les partis se différencient les uns des autres, la plupart d’entre elles, seraient fort embarrassées. Or, il est évident que lorsque l’on assume le rôle de revendicatrice du droit à l’action politique, il n’est pas permis d’ignorer tout de cette action.

À l’heure présente, les partis politiques ne sont qu’à peine entrouverts aux femmes, les suffragistes doivent donc s’attendre à y être accueillies de fort mauvaise grâce, mais loin de s’en décourager, il leur faut n’en mettre que plus d’ardeur à pousser la porte qu’on tarde à leur ouvrir. «  Quand même et malgré vous ! » : telle doit être leur devise.

Le Parti socialiste contient dans ses programmes l’égalité des sexes, et, d’après des statuts, les femmes devraient y être reçues et traitées identiquement aux hommes. En pratique, seule la femme qui vient au bras de son mari, de son père ou de son frère est accueillie sans objection ; mais contre l’admission d’une femme venant pour son propre compte, on trouve très souvent des prétextes, parce que la masse des socialistes n’est pas encore parvenue à comprendre qu’une femme puisse penser et agir par elle-même. Il ne faudra pas se laisser décourager, on fera valoir des règlements ; au besoin, repoussée d’une section, on en cherchera une autre plus accueillante ; avec un peu de persévérance, le triomphe est certain.

Le Parti radical a ouvert maintenant aux femmes les portes de ses groupes dits « Jeunesses Républicaines ». La plupart de celles qui y sont entrées ne l’ont guère fait, il est vrai, qu’à la suite de leur mari ou de leur parent, comme cela a lieu dans le Parti socialiste, mais raison de plus pour que les militantes y adhèrent. Dans leur ensemble, les radicaux ne sont pas partisans de l’émancipation politique des femmes, mais le fait d’avoir rendu mixtes des groupes qui étaient jusque-là masculins, montre que, tout au moins, une minorité est sympathique à l’idée féministe. Cette sympathie, il ne faut donc plus que l’accroître en profitant de l’accès qui est ouvert et en faisant œuvre de militantes dévouées.

La Franc-maçonnerie, grande organisation politico philosophique très cohérente et très disciplinée est, dans son ensemble, fermée aux femmes, mais il est à côté d’elle une Franc-maçonnerie mixte qu’elle ne reconnaît pas ouvertement, mais qu’elle accepte néanmoins. Les féministes qui n’ont pas ou qui n’ont plus de croyances religieuses ne doivent pas hésiter à s’y affilier car c’est encore là qu’il leur sera la plus aisé de faire leur éducation politique.

La politique que fait la Franc-maçonnerie est en effet une politique très générale. Les conférences et les discussions des loges portent toujours sur des questions théoriques d’actualité, en particulier sur toutes les réformes en voie de réalisation. Pour une femme qui, n’ayant pas à voter, n’a jamais par suite fréquenté un comité électoral, ces questions générales présentent beaucoup plus d’attrait que les questions de personnes ou même de tactiques traitées dans les grands partis. De plus, dans la Franc-maçonnerie, les séances sont, par le fait d’un rituel spécial, beaucoup plus calmes que celles des sections radicales ou socialistes. Il est fort rare que l’on s’y injurie ou que l’on s’y dispute ; pendant que les orateurs parlent, le silence est absolu et, quand la loge est bien disciplinée, chacun, quel qu’il soit, peut y dire son opinion. On comprend que les femmes qui le voudront pourront sans difficulté s’exercer à la parole dans les loges mixtes. Dans les partis, il leur faudra plus de ténacité, car on lutte pour la vie dans la grande société : malheur au mal doué, au timide, au délicat, ils sont voués à une figuration éternelle.

Une fois entrée dans son parti, la tâche de la suffragiste sera tout d’abord de méditer sur l’attitude à adopter car cette attitude aura la plus haute importance : c’est elle qui presque toujours décidera du sort fait tant à sa propre personne qu’aux idées qu’elle viendra y défendre.

La plupart des femmes qui entrent dans les partis se bornent à faire nombre ; elles ne demandent jamais la parole, ne prennent pas part aux luttes de tendances parce que leur timidité les empêche de s’affirmer. S’essaient-elles à formuler une proposition, elles le font dans un sens le plus timoré, abritant même parfois ce que la réforme peut avoir de libérateur sous un prétexte plus ou moins plausible emprunté aux préjugées existants.  

C’est ainsi qu’une vieille militante du féminisme d’il y a quinze ans demandant que l’escrime soit enseignée aux jeunes filles, alléguait l’influence du maniement du fleuret sur le développement des glandes mammaires.  Une telle manière est condamnable à tous points de vue, car elle annihile ce que pourrait avoir de bienfaisant pour le féminisme la présence des femmes dans les partis politiques.

En politique plus que partout ailleurs, il faut, pour être considéré des autres, savoir se considérer soi-même.

Lorsqu’on dispose de facultés suffisantes pour être au besoin un adversaire redoutable, il peut être de bonne tactique alors qu’on est isolé de se faire tout petit afin de ne pas être brisé. Mais les femmes ne sont pas dans ce cas ; si on les élimine, ce n'est pas parce qu'on les redoute, c'est parce qu'on les dédaigne : leur tâche doit donc être de s'affirmer le plus possible afin de faire éclater aux yeux de tous qu'elles ne méritent pas le dédain.

Plus rarement mais fréquemment encore, les féministes adoptent l’attitude diamétralement opposée à celle que nous venons de critiquer. Dès leur entrée dans les partis, elles se répandent en récriminations contre l'injustice des hommes à l'égard des femmes. Critique-t-on le fonctionnement d'un rouage social quelconque, vite, elles s'empressent d'affirmer que tout le mal vient de ce que la collaboration féminine est repoussée. Enfin, elles croient n'avoir rien de mieux à faire que de caser leur féminisme à propos de tout. Hâtons-nous de dire que cette manière ne vaut pas mieux que la précédente, car s'il est indispensable d'affirmer sa personnalité, il ne faut pas vouloir substituer son point de vue, surtout lorsque le point de vue est visiblement tendancieux, au point de vue général.

Il est absurde en effet de prétendre que la femme possède toutes les qualités spéciales d’administration et de gouvernement qui faut défaut au sexe opposé. En général, la femme est meilleure que l’homme, moins portée que lui aux actes criminels ou simplement immoraux, mais cela tient à sa situation spéciale et en dehors de la lutte.

Dès que l'égalité sexuelle sera conquise, la femme, au combat de la vie, contractera dureté de coeur, apanage jusqu'ici de l'autre sexe. Frappée, elle frappera ; blessée, elle blessera ; spoliée, elle spoliera. Ce n'est pas sur l'allégation d'un bien social plus grand que doivent s'appuyer les revendications sociales féminines, leur justification n'a pas besoin d'être recherchée en dehors d'elles ; elles la portent en elles-mêmes.

Dès son entrée dans le parti, la suffragiste ne devra avoir de cesse avant qu’elle ait atteint cet objectif, être prise en considération, compter pour quelque chose, en un mot, être une force. La tâche ne sera pas aisée étant donné que les hommes mettent tout en oeuvre pour éliminer les femmes. Néanmoins, elle y parviendra en se montrant bienveillante et surtout en se rendant utile.

Tout d’abord, il faut que la militante ne se fasse pas d’illusion sur sa propre valeur. Loin d’être capable de conduire et d’enseigner, c’est elle qui, le plus souvent, doit être tout d’abord conduite et enseignée, car elle a tout à apprendre. En politique, comme en toute chose, il faut étudier pour savoir ; les questions ne s’inventent pas.

Le fait que les orateurs s’adressant au grand public doivent de toute nécessité parler le langage des passions fait d’ordinaire illusion ; on pense que pour les égaler, il suffit de donner libre cours à son admiration, à sa haine ou à son indignation.

En réalité, sous ce revêtement sentimental, le discours d’un homme de talent comporte une trame faite de documentation précise ; sans la trame, on n’est qu’un enfileur de phrases ronflantes, susceptible à l’occasion d’emballer la foule, mais incapable d’acquérir dans un parti ou dans une nation une importance sérieuse. Il faudra donc écouter avec attention le discours des leaders, les objections qu’on leur fait, ce qu’ils répondent ; il faudra lire chaque jour plusieurs journaux, au moins deux, l’un se recommandant du parti auquel on appartient, l’autre du parti adverse ; il faudra enfin lire des livres et des brochures traitant de questions politiques et sociales.

Quel plan adopter dans cette lecture ; évidemment on ne peut proposer de tout lire, la littérature politique étant trop vaste et force sera bien de faire un choix. Faudra-t-il alors hiérarchiser les questions et commencer par la plus facile pour aller ensuite en progressant comme on le fait dans l’étude d’une science ou d’un art ? En aucune façon car, outre que cette hiérarchisation des questions est impossible, elle donnerait aux études politiques une aridité qui vite amènerait à l’ennui. Il faut au contraire que ces études soient attrayantes, parce qu’on ne fait jamais bien que ce qui intéresse. Nos adeptes prendront donc pour guide l’actualité : l’impôt sur le revenu, par exemple, étant à l’ordre du jour, elles liront ce qu’on écrit sur l’impôt sur le revenu les hommes les plus qualifiés en la question.

L’avantage de cette méthode sera que la militante recevra immédiatement la récompense de ses efforts ; lorsque la discussion viendra en discussion à son groupe, elle se sentira documentée. Se comparant à certains, elle se jugera supérieure et cela lui donnera confiance en elle-même.

Dès qu’on commence à se familiariser avec les questions, on n’hésitera pas à demander la parole car, dans un groupe politique, qui ne parle pas n'existe pas, et, vu sa situation désavantageuse, une femme doit s’affirmer plus encore qu’un homme. Elle choisira au début un point limité sur lequel elle dira en peu de mots son opinion ; plus tard, ses connaissances étant plus étendues, elle se permettra de plus longs développements.

Au début, il serait sage de ne parler que sur les questions où l’opinion que l’on a coïncide avec celle de la presque unanimité du groupe, tout au moins sur les questions que le groupe traite vite parce qu’elles l’intéressent peu ; on évitera ainsi l’accueil d’objections devant lesquelles une débutante peut rester désarmée. Il faut en effet le moins possible se faire mettre en échec, surtout lorsque, comme femme, on se trouve dans une société qui ne demande qu’à constater votre non-valeur.

Mais dès qu’on commencera à se familiariser avec les sujets traités et surtout à être le maître de sa parole, on ne craindra plus les objections car alors les réponses qu’on leur fera serviront au contraire à mettre la militante en vedette. Il faudra bien avoir dans l’esprit le niveau mental du public auquel on a affaire, ne pas s’exagérer ce niveau et préparer ses réparties en conséquence. Si on se sent à court d’arguments, on tâchera de se tirer de la difficulté par un mot d’esprit qui sera presque toujours mille fois plus apprécié que les meilleures des raisons.

Quant au féminisme, on n'en parlera peu et, surtout, on n'en parlera pas hors de propos. Que l'on s'attache avant tout à être un bon militant, un membre dont l'opinion compte ; on n’en acquerra par suite que plus d'autorité pour défendre les revendications spéciales à son sexe. Il va de soi néanmoins que si le féminisme vient en discussion, la militante doit le soutenir et de toute son énergie.

Sous aucun prétexte, une féministe ne doit préférer le parti, dans lequel elle est entrée au féminisme lui-même, car si elle sert le premier, elle appartient au second et rien qu'à lui. Il est permis à une femme comme à tout individu d’être socialiste, républicaine ou monarchiste selon ses convictions, mais avant tout elle doit être féministe car, dans la monarchie, la république ou le socialisme, elle ne comptera pas si l’égalité politique des sexes n’est pas réalisée.

Dans toute société politique, on distingue, comme au Parlement d’ailleurs dont les organisations ne sont que la reproduction en petit, trois tendances principales : la droite, la gauche et le centre : il faudra se rallier à l’un de ces tendances et, pour cela, on consultera ses convictions.

Parfois, il arrive que les factions en antagonisme d’un groupe correspondront moins à des idées qu’à des personnes ; parfois il arrivera aussi que la militante, inexperte encore aux choses de la politique, ne saura pas distinguer les tendances entre elles. Que devra-t-elle faire alors ? Agir selon le plus grand intérêt du féminisme et, pour ce faire, aller à la tendance qui l'accueillera le mieux. Si on se sent peu renseignée, si on est timide, ou si on ne s'exprime pas aisément en public, on fera bien, toutes choses égales d'ailleurs, de se ranger du côté de la majorité car on se trouvera fortifiée de sa force : la militante ne brillera pas, mais pourra, au besoin, trouver de l'appui soit pour elle-même, soit pour le féminisme. Si, au contraire, on croit à son talent, il sera préférable d'aller à la minorité  car l'antiféminisme du groupe ferait que la majorité négligerait de vous apprécier et que vous resteriez dans l'obscurité. La minorité, au contraire, surtout si elle manque de valeurs, surmontera ses répugnances et fera appel à notre adepte qui pourra acquérir ainsi très vite une certaine influence dans l'organisation.

Tout cela, je me hâte de le dire, n'est vrai qu'en général : la tactique à adopter varie en réalité avec chaque situation. J’ajoute que, le plus souvent, la militante fera tout d’abord fausse route, par la raison que, ne connaissant pas les facteurs, il lui sera très difficile de calculer son attitude à l’avance. Aussi, dans le choix d'une tendance devra-t-on, toutes les fois que possible, en référer à son opinion et surtout ne pas aller contre elle ; car on perd le plus clair de ses facultés lorsqu'on les fait agir en contradiction avec sa pensée.

Une fois incorporée à une tendance, on la servira de tout son pouvoir. Il ne faut pas s’imaginer que, pour être un membre utile de sa tendance, il suffise d’exposer son opinion du mieux possible. Dans une humanité idéale, faite d’esprits et de caractères d’élite, cela suffirait, mais la femme politique doit se rappeler que la matière sur laquelle elle doit travailler, c’est l’humanité réelle, et que, pour agir sur elle, il faut la prendre pour ce qu’elle est. Déjà, dans le monde savant, le souci de plaire aux magnats arrivés fait bien souvent délaisser les convictions véritables, mais dans la politique, cette vérité déplorable est cent fois plus vraie encore, et l’on peut dire que la plupart des opinions sont faites, consciemment ou non, d’intérêts matériels.

La grande affaire n'est pas de convaincre, mais de vaincre: une assemblée politique n'est pas une académie, c'est une bataille.

Prenant son parti de l’espèce humaine, la militante, pour ne pas rester isolée, hurlera donc avec les loups ; elle s’attachera à faire triompher par tous les moyens la tendance à laquelle elle appartiendra et à faire le plus de mal possible aux autres tendances ; pour cela, deux situations sont à distinguer :

1 ° La tendance à laquelle on appartient constitue la majorité du groupe
2 ° Elle en constitue la minorité.

Si on est dans la majorité, la conduite sera aisée. La plupart du temps, on n’aura rien d’autres à faire qu’à défendre le mieux possible son opinion. Si on est dans la minorité, on aura au contraire l’esprit constamment tendu afin de profiter de toutes les circonstances qui peuvent donner une victoire momentanée.

Les membres d’un groupe ne sont pas en effet tous présents à chaque séance, ce qui fait qu’à chaque séance, la majorité peut varier. Il faudra donc étudier avec soin la salle, juger d’un coup d’œil si ses amis y sont en nombre et, dans l’affirmative, mettre tout en œuvre pour que, si une question importante est discutée, elle soit solutionnée dans la soirée même. Les victoires partielles ainsi obtenues auront en effet des conséquences très importantes : elles influenceront en faveur des vainqueurs la masse toujours grande des indécis et la minorité deviendra la majorité. Dans l’alternative opposée, si, à un examen de la salle, on a reconnu que les adversaires y forment la majorité, on fera son possible pour que les votes n’aient pas lieu dans la séance ; si on prend la parole, on parlera le plus longtemps que l’on pourra, on cherchera à égarer l’assemblée et pour cela on choisira une question qui, tout en n’étant pas à l’ordre du jour, est susceptible de la passionner.

Naturellement, si les circonstances étaient inverses, les adversaires agiraient de même, il faudra déjouer leur manœuvre et remettre le débat en bonne voie.

Souvent, il arrivera que, soit par ignorance, soit par suite d’un manque de coordination mentale, les adversaires feront dévier la discussion alors que les chances seront de leur côté, il faudra alors résister au désir naturel de rétablir l’ordre et accentuer encore la déviation : on aurait ainsi le double avantage de leur nuire tout en paraissant les seconder.

Il pourra sembler à celles de nos adhérentes qui ne sont pas familiarisées avec les choses de l’humanité en général et de la politique en particulier que de telles pratiques ne sont pas très morales. Qu’elles se disent bien, une fois pour toutes, que celui qui prétend assumer le rôle de promoteur des lois et des moeurs doit faire passer sa raison au premier plan et refouler au dernier des sentiments résultant d'une éducation reçue de personnes qui n'avaient pas les mêmes responsabilités.

Certes la franchise et la droiture sont morales, puisqu’une société de gens francs et droits serait nécessairement plus heureuse qu’une société de fourbes occupés à se tromper les uns les autres. Il est certain encore qu’en étant soi-même franc et droit, on augmente le coefficient de droiture et de franchise sociale sans son unité individuelle d’abord et de son exemple ensuite.

Mais dans la recherche d’une ligne de conduite, la militante ne doit pas seulement se demander où est le bien, mais, où est la plus grande somme de bien. Elle comparera donc la petite somme de bien pouvant résulter de sa moralité individuelle à la somme beaucoup plus grande apportée par le succès de la cause féministe et elle n'hésitera pas, elle sacrifiera la morale au triomphe de cette cause.

Bien entendu, lorsque la société à laquelle on appartient se trouvera en minorité accidentelle, on adoptera la tactique des minorités. Mais le devoir de la militante est de faire en sorte que la majorité dont elle fait partie soit le moins souvent possible en minorité accidentelle. Elle invitera donc la majorité à ne pas s’endormir dans sa force, au besoin et, pour susciter les énergies, elle exagérera les forces de l’adversaire.

Ainsi qu’il résulte de ce que nous avons dit plus haut, autant la minorité doit être habile, autant la majorité doit montrer de loyauté, car la loyauté est par essence la vertu du fort. À l’occasion, on saura se montrer magnanime, en venant par exemple au secours de l’adversaire qui se fourvoie. Mais on se gardera bien de faire que, par une indélicatesse excessive, la générosité dont on a fait preuve reste ignorée, car alors, ne l’apercevant pas, on ne vous en tiendrait aucun compte. Sous les dehors de la discrétion, on s’appliquera à mettre en valeur le désintéressement dont on a donné les marques. L’avantage de la magnanimité sera de se rendre sympathique les adversaires tièdes, c’est-à-dire la plupart des adversaires et d’humilier les autres.

   
Mais, si fort soit-on, il faut se garder aussi d’être magnanime trop souvent, car on donnerait des forces à l’adversaire. Il faut toujours se souvenir que la raison des foules est simple et qu’il y a chance que votre générosité ne soit pas comprise. En relevant constamment la tendance opposée, vous inciteriez la masse, tant dans votre clan que dans le sien, à s’imaginer que vous amendez votre opinion : pour vous suivre, elle se rapprochera des opposants, un compromis s’ensuivrait entre les deux fractions et au lieu d’une victoire, vous auriez une défaite. En somme, on aura soin de réserver sa magnanimité pour les choses peu importantes.

Dans sa lutte contre une tendance adverse, la militante doit savoir que la rapidité est souvent tout le secret du succès. Cette rapidité est facile à acquérir, car elle est faite, avant tout, de l'inertie habituelle des hommes. Pour peu que l’on ait, avec une santé suffisante, l’ardent désir du succès, on distancera facilement le commun des militants dont la vie politique occupe un temps très court en comparaison de celui qu’ils donnent à la vie matérielle.

En se résignant à se passer au besoin lorsque les circonstances l’exigent de déjeuner, de dîner ou de dormir, on triomphe facilement des gens pour qui les repas et le sommeil sont des rites qu’ils croient indispensables d’accomplir aux mêmes heures. À cet égard, la femme, non faite encore pour la vie extérieure, a plus encore que l’homme tendance à s’exagérer les conséquences pathologiques de l’excès d’activité. Autant le travail ennuyeux surmène, autant l’activité intéressante fortifie ; le système nerveux y acquiert une vitalité plus grande qu’il transmet à son tour aux autres appareils de l’organisme.

La plupart des maladies nerveuses dont les femmes sont victimes sont causées par la monotonie de leur vie, le cerveau n’ayant pour ainsi dire rien à manger, se mange lui-même ; de là, la psychasthénie, les idées fixes, les scrupules et les terreurs morbides, etc. , etc, toutes affections dont les personnes actives sont exemptes  

La militante ne ménagera donc pas sa peine, elle se souviendra qu'il vaut mieux avoir fait un effort inutile que d'être, par sa négligence, cause d'un échec. Il est, il est vrai, des circonstances où l’abstention et l’attente sont préférables à l’action, mais le plus souvent, c’est l’action, même prématurée, qui est préférable. Dans le domaine politique, on sait rarement ce que l’avenir réserve ; et lorsqu’on attend pour agir des circonstances plus favorables, il arrive fréquemment que ces circonstances n’arrivent pas.

La militante se contentera donc de la situation qui lui est offerte et elle tâchera d’en tirer le meilleur parti possible.  

Mais tout en étant rapide, il faut être prudent. Tous les préparatifs doivent se faire dans l'ombre, l'adversaire ne doit pas les voir ; il faut tomber sur lui à l'improviste et le vaincre avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître.

La discussion terminée, les ordres du jour par lesquels les tendances se classent doivent attirer l’attention de la militante.

Tout d’abord nous devons la mettre en garde afin, qu’à leur sujet, elle ne se laisse pas aller, dans un sens comme dans l’autre, à trop d’illusions. Une collectivité, surtout une collectivité de culture médiocre, telle que les organisations politiques est essentiellement versatile. Sans le moindre amour-propre, elle défait le lendemain ce qu'elle a fait la veille et le refait le surlendemain. Cependant les résolutions prises impressionnent quand même en quelque mesure, il ne faut donc pas les négliger.

La tactique des ordres du jour est la même à peu de choses près que celle des discussions, et elle se résume également en ceci : loyauté dans la force, habilité dans la faiblesse.

Dans la majorité, on sera simple et clair, on rédigera un ordre du jour qui résumera aussi brièvement que possible les idées de sa tendance. Si la minorité tente de faire de l’obstruction, on remettra le débat en bonne voie, on montrera sa bonne foi et on s’indignera de la mauvaise foi de l’adversaire.

Dans la minorité, au contraire, l’obstruction sera de mise car le but sera d’empêcher la majorité de faire voter son ordre du jour. Un bon moyen consiste à déclarer que l’on est tout près à adopter certaines des idées énoncées dans l’ordre du jour de la majorité ; mais que, repoussant les autres, on demande la division. Presque toujours, la majorité l’accorde, car vous l’avez flattée dans son amour-propre en déclarant vous rapprocher d’elle. Vous en profiterez pour vous étendre longuement sur les raisons qui vous font adopter telle partie et repousser telle autre ; pendant ce temps, la majorité oublie son ordre du jour et pour peu qu’un camarade prévenu en propose un autre de tendance moyenne, l’assemblée est suffisamment troublée pour que l’on puisse espérer sinon vaincre, du moins empêcher la combat de ses livrer, ou bien coucher sur ses positions.

Bien entendu, pour se rendre ainsi maîtres des forces antagonistes qui se dégagent des foules, il faudra avoir bien soin de réunir sa tendance et de préparer à l’avance le combat ; autrement, loin de diriger ces forces, on serait ballotté par elles. On distribuera donc les rôles, en ayant soin cependant de ne pas donner au rôle de chacun trop de rigidité afin de faire la part du hasard ; car en endiguant les initiatives, on risque de ne pas tirer d’une circonstance heureuse tout ce qu’elle aurait pu donner.

Lors de la publication de la première édition de ce travail 2, on a objecté à notre tactique le manque de loyauté. La militante ne doit pas s'embarrasser de ce reproche, d'autant plus que la plupart des politiques, ou plus généralement des personnes agissant en collectivité, pratiquent tout ou partie des conseils que nous avons donnés dans ce travail.

La supériorité de nos adhérentes tiendra seulement à ce qu'elles font consciemment ce que les autres font d'instinct ; ses résultats en seront meilleurs, mais la tactique des autres pour en donner de moindres n'en sera pas plus morale. Au reste, du moment qu’à la base de son action, on a une opinion sincère, du moment qu’on est convaincu de travailler dans le sens de la vérité et de la justice, on est moral. L’homme comme la femme d’action doit faire passer le triomphe de ses idées avant toute autre considération, quelle qu’elle soit ; si, par de vains scrupules, on compromet la victoire de ses convictions, c’est qu’on n’en a pas de sérieuses.

Si le parti auquel la féministe appartient veut lui conférer des dignités, la charger de fonctions, doit-elle accepter ? Oui et sans aucun doute car ces dignités et ces fonctions lui constitueront des tribunes du haut desquelles elle n’en pourra que mieux défendre les droits de son sexe. Il ne faut pas qu’elle craigne d’être taxée d’ambition, car l’ambition, loin d’être un défaut, est une qualité et plus rare qu’on ne pense ; c’est une grande maîtresse d’énergie et de ressort moral. L’individu médiocre n’a pas d’ambition, il n’a que des appétits matériels et taxe au contraire de folie la poursuite des honneurs et de l’influence qui ne se traduisent pas par un accroissement immédiat des revenus. Ce qu’il faut éviter, c’est de se laisser griser par les honneurs : il faut posséder les dignités, mais ne pas se laisser posséder par elles ; soyez toujours plus grande que la situation qu’on vous aura conférée.

La suffragiste devra en outre se garder à se laisser aller vis-à-vis du parti qui aura reconnu son mérite, à des élans excessifs de gratitude. Soyez consciencieuse, remplissez avec tout le zèle dont vous êtes capable la mission qui vous est confiée, mais sous aucun prétexte ne donnez votre cœur car ce cœur doit être tout entier à nos organisations féministes qui, seules, travaillent à notre émancipation. Ne vous faites d’ailleurs aucune illusion : si un parti vous élève, c’est qu’il a intérêt à le faire ; les femmes ont souvent, en dehors des sentiments sexuels, de l’amitié pour les femmes, mais les hommes n’ont en général pour les femmes que de l’indifférence ou de la haine. 

Trop souvent les femmes qui réussissent à acquérir quelque influence dans les partis croient tout de suite la cause féministe gagnée du seul fait de leur élévation. Elles voient les hommes tout prêts à reconnaître le mérite des femmes et à leur rendre justice. C’est une grande erreur.

Tout d’abord, dans un parti politique, le mot mérite n’a pas de sens : si on croit qu’une personnalité peut servir, on la favorise et on ne la favorise qu’aussi longtemps qu’elle peut servir. Le plus souvent même, cette élévation des individus de valeur en vue de l’intérêt général n’a pas lieu ; les partis ne représentent que la lutte des intérêts individuels, de là, la difficulté de leur action.  

Une femme doit donc, et vu sa situation, beaucoup plus qu’un homme se convaincre que si son groupe la place aux honneurs, c’est qu’il ne peut pas faire autrement.

En somme, la suffragiste doit avoir toujours présent à la pensée son but : l’émancipation intégrale de son sexe et ne jamais oublier que toutes ses actions ne sont pour elle que des moyens d’y arriver. 3

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Notes de bas de page
1 Ce texte, sans référence de source, a été publié dans : Madeleine Pelletier, L’Education féministe des filles. Et autres textes. Préface et notes de Claude Maignien. Syros. Collection : Mémoire de femmes. Novembre 1978. p. 145 à 156.
2 Voir : La femme en lutte pour ses droits. Giard et Brière éditeurs.
3 À propos de l’article ci-dessus, et notamment que notre collaboratrice, le Dr Madeleine Pelletier donne sur la conduite des discussions dans les groupes, la Revue socialiste tient à déclarer une fois de plus que les auteurs des articles prennent seuls la responsabilité des opinions qu’ils émettent.

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