George Yvetot

Que les femmes soient avec nous

Le Libertaire
20/04/1912

date de publication : 20/04/1912
mise en ligne : 03/09/2006
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Oui, que les femmes pensent à elles, puisque les hommes n’y pensent que pour en jouir et pour les faire souffrir. 

Vraiment, c’est à croire qu’elles ne comptent pas dans l’humanité. Aucune liberté ne leur est donnée, alors que toutes leur sont dues. Elles ont contre elles la force, la brutalité, la bestialité, l’égoïsme du mâle. Celui-ci, non content de ces formes directes de domination, en a imaginé d’autres encore, sous l’hypocrisie des morales, des religions et des lois.

Et la pauvre femme, ficelée de préjugés, abrutie de morale, opprimée de légalité ne peut que craindre et se soumettre.

Vous pouvez les compter les femmes qui savent s’affranchir, sui osent se révolter. Et vous pouvez voir aussi ce que la plupart deviennent.

La société est organisée de façon que toute velléité d’indépendance est comprimée par toutes sortes de causes ou de conséquences pour l’individu qui ne s’adapte pas au mal ambiant. Mais la femme est surtout destinée à être meurtrie à la moindre révolte, au moindre signe d’indépendance, à la plus légère manifestation de son individualité.

C’est pour sa beauté, c’est pour sa douceur, dit-on poétiquement que nous aimons la femme. Mensonge ! C’est pour son bonheur à lui que l’homme aime la femme. C’est pour sa faiblesse et pour sa passivité qu’il l’enchaîne à son sort. Il ne fera jamais rien pour la rendre vraiment libre. Il en a trop besoin comme « domestique ou comme courtisane » ; il est trop heureux de l’assouvir à ses désirs, à sa passion.
Aussi, quand la femme s’en venge, ma foi, elle n’a jamais tort.

Et nous-mêmes, militants, soyons francs, ce sont des mots et des phrases ce que nous disons de beau, ce que nous disons de bien sur la femme. Au fond, nous sommes aussi égoïstes que les autres, avec encore plus d’hypocrisie.
Pourquoi ?

Parce que nous ne faisons rien, rien, rien qui concorde réellement avec nos théories sur l’égalité des sexes.
Parce que, bien qu’il soit avéré que, dans notre société actuelle, la femme n’a qu’un moyen de s’affranchir de la tutelle du mari qui la nourrit et la domine : le travail, nous faisons tout pour lui barrer la route d’accès aux emplois de ses forces et de son intelligence. Et, pour cela, nous prenons des moyens hypocrites ; nous invoquons des raisons de sentiment, d’hygiène, de morale.
Tartufes, que nous sommes. Disons plutôt que nous trouvons plus facile de l’empêcher de s’émanciper par le travail que de lui faire conquérir un salaire égal à celui de l’homme pour un travail égal ou même inférieur au sien.

La CGT a donc entrepris une campagne de diminution des heures de travail.
Une question bien pratique et bien sérieuse fait partie de cette campagne, c’est celle de la semaine anglaise. S’il est une conquête où la femme ait intérêt, c’est bien celle-là.
Il se pourrait encore, hélas, qu’on oublie la femme dans une telle revendication !
Il ne faut pas qu’il en soit ainsi.

La femme a sa part, sa trop large part dans la misère sociale, dans l’esclavage ouvrier et nous nous devons, militants ouvriers, de la sortir de sa situation encore plus affreuse que la nôtre.
Comment ? Dans l’obstinée propagande en sa faveur. En l’invitant à s’occuper enfin de ses intérêts ; en la persuadant que son sort est améliorable et en lui donnant la conviction qu’il ne le sera que par ses efforts et par sa volonté, en comptant sur elle-même.

Et nous arriverons à des résultats, si, nous-mêmes, militants mâles du syndicalisme, nous avons le respect de la valeur de la femme ; si nous-mêmes, nous savons l’encourager au lieu de nous moquer d’elle ; si nous-mêmes, nous savons voir en elle une malheureuse dont le sort est pitoyable et si nous-mêmes enfin, nous commençons à reconnaître que nous ne sommes point étrangers à la situation de la femme par notre orgueil imbécile, par notre égoïsme sans nom et par notre lâcheté.

Que les politiciens dédaignent la femme non-électeur, ça se comprend ; que les religieux la méprisent, c’est normal ; que les législateurs et les moralistes l’infériorisent et que les imbéciles s’en moquent, c’est naturel. Mais que des ouvriers obéissent à d’absurdes préjugés ou à d’ineptes questions de sentiment, c’est inadmissible, c’est honteux.

La campagne de la CGT doit tendre à nous montrer la femme exploitée, comme l’égale de l’homme exploité. La misère n’a pas de sexe, la révolte non plus. La misère est un fait : elle accable une partie du genre humain, sans distinction de sexes. La révolte est un sentiment, il est au cœur de tous ceux qui en sont dignes, hommes ou femmes.

Or, c’est la misère qui peut contribuer à faire naître au cœur la révolte. Et c’est la révolte qui peut engendrer l’action révolutionnaire.

Pour cette action révolutionnaire, la femme a prouvé qu’elle savait ce qu’elle pouvait faire en maintes occasions de notre lutte sociale.

Pour qu’elle soit avec nous à la prochaine occasion, pour qu’elle facilite le triomphe espéré, groupons-la, éduquons-la, entraînons-la dans notre voie syndicaliste. Inculquons-lui  le principe  superbe de la CGT : « Travailleur, fais tes affaires toi-même ». Disons lui : Femme, ne compte que sur toi, aide-toi et… ce n’est pas le ciel qui t’aidera, mais toux ceux d’entre nous qui ont des sentiments purs et une conviction forte.

Pour la diminution des heures de travail, pour la semaine anglaise, que la femme soit avec nous !


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