Marcelle Tynaire

Qu’est-ce que l’honneur ?

Conférence faite le 23 février 1900 à l’Université populaire
du faubourg Saint-Antoine par Mme Marcelle Tynaire.

La Fronde 20, 21 22 mars 1900

date de publication : 20/03/1920
mise en ligne : 03/09/2006
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Mesdames, Messieurs,

Nous admettons tous qu’une loi supérieure à l’intérêt individuel doit réguler les actions des hommes. Les fondateurs de religion, les fondateurs de sociétés, les fondateurs de systèmes philosophiques ont essayé de découvrir et de formuler cette loi.

Ainsi les Chrétiens disent que l’Evangile et le Catéchisme suffisent à nous bien guider en toutes circonstances et à nous diriger vers le bonheur éternel. La morale chrétienne que tant de gens admirent sans la pratiquer nous ordonne d’être pieux, chastes, humbles de cœur, résignés, pénitents, d’aimer nos ennemis et de remercier Dieu quand il nous frappe.

Ce sont des choses qu’on enseigne dans les églises ; elles troublent fort les âmes naïves et sincères, car il est fort peu de catholiques pratiquant qui osent passer de la théorie à l’acte et se montrer, dans la société actuelle, humbles, chastes, pénitents, etc...

Un dévot qui recevrait un soufflet sur la joue gauche ne présenterait pas la joue droite car sa patience à souffrir l’outrage le mettrait en mauvaise posture devant ses contemporains. S’il ne voulait pas risquer de commettre l’homicide et s’il refusait le service militaire, il agirait en chrétien excellent, mais en très mauvais patriote et serait fusillé…

Il est donc presque impossible en France au XX ème siècle, dans la stricte observance de la morale de Jésus-Christ, à moins de sacrifier sa dignité d’homme, ses droits et ses devoirs de citoyen, et sa vie.

C’est que les vertus chrétiennes ne correspondent pas aux besoins de notre société ; elles doivent sanctifier l’homme pour le ciel et non pas assurer son bonheur sur la terre. Un homme qui appliquerait rigoureusement les préceptes évangéliques ne paraîtrait pas moins étrange qu’un homme qui adopterait pour idéal la vertu romaine ou spartiate !

Vous connaissez tous l’histoire de la mère lacédémonienne qui offrait un bouclier à son fils en lui disant : « Reviens dessus ou dessous ! » et l’histoire de Brutus, magistrat suprême de Rome, envoyant au supplice ses enfants conspirateurs.

On nous fait admirer ces gens-là, de confiance, quand nous sommes petits ; et, devenus grands, nous continuons à les admirer par habitude, mais nous sommes bien décidés à ne pas les imiter.

Pourtant, nous sentons que leur parole fut belle, leur action héroïque…autrefois !

Mais tout cela, c’est des thèmes à vers latins, à discours français, à concours pour le prix de Rome ! cela fait partie du Musée des Morales Antiques ; cela ne fait plus partie de la réalité… Que penserait-on aujourd’hui d’un avocat général qui demanderait la tête de son fils ? … Et si une dame disait à son garçon, prêt à partir pour Madagascar : « Meurs ou reviens décoré ! ». Que penserait-on de cette dame ? …
Les héros des cités antiques nous apparaîtraient comme des monstres inutiles, et les chrétiens des Catacombes comme des maniaques illuminés. Pourquoi ?

N’ont-ils pas aussi bien que nous, connu la loi morale, la loi morale qui est éternelle et absolue par définition ? Ils l’ont connue, certes, mais si la loi morale est immuable, les lois sociales changent avec les siècles et les pays.

L’idéal de la vertu antique ne convient plus à notre temps, à notre civilisation, mais il fut nécessaire pour réaliser un type de société admirable et disparu… De même l’idéal chrétien qui rayonna sur la brutalité barbare se voile aujourd’hui d’une ombre crépusculaire. Les vertus déclarées obligatoires par le catéchisme ne correspondent plus à nos besoins, à nos intérêts d’hommes et de femmes libres ; nous ne voulons plus, nous ne devons plus nous résigner à supporter la douleur ni l’injustice - ce qui les perpétuerait ici-bas, nous ne devons plus baisser le front sous l’injure, ni nous humilier devant quiconque.  

Quelle règle supérieure reconnaîtrons-nous ? Les philosophes nous présentent la loi morale, dégagée du dogme, comme un guide et un contrôle suffisant. Ils nous vantent la morale fondée sur l’Impératif catégorique, sur ce commandement de bien agir qui monte des profondeurs de la conscience. Mais cette loi morale a pour caractères qu’elle est absolue, qu’elle est soustraite aux vicissitudes de la sensibilité, qu’elle ne prévoit ni les conflits entre les devoirs particuliers et différents, ni les convenances mondaines, ni les nécessités d’Etat…

Donc aux vertus héroïques, aux vertus mystiques, à la morale théorique et abstraite, on a peu a peu substitué - une règle moins sévère, un sentiment à la fois moral et social, une sorte de vertu laïque : l’honneur.

***

Qu’est ce que l’honneur ? …On peut dire que c’est l’estime des autres, obtenue par une conduite conforme aux lois et aux mœurs du temps et du pays où l’on vit. L’honneur, c’est une conscience extérieure, soumise à l’opinion et qui finit par imposer ses jugements à la conscience intime, laquelle ne devrait être soumise qu’à la loi morale et ne pas tenir compte de l’opinion.
Remarquez bien que l’honneur n’est pas la loi morale ! Il est relatif, variable, contradictoire ; il évolue avec les mœurs ; enfin, c’est un sentiment conventionnel, susceptible d’entrer en lutte avec la morale même, capable de complaisance envers les préjugés, d’accommodements et de transactions.

Il n’y a qu’une morale, il y a plusieurs espèces d’honneur.
Il y a dix espèces d’honneur ; l’honneur de l’homme, l’honneur de la femme, l’honneur de la jeune fille, l’honneur du célibataire, l’honneur de l’homme marié, l’honneur du commerçant, l’honneur du militaire…Et il nous sera aisé de découvrir que ces honneurs se gênent fort entre eux et parfois se détruisent.

Je ne prétends point cependant nier la beauté et l’utilité de la conception primitive de l’honneur. L’homme d’honneur, l’honnête homme, n’est ni le héros, ni le saint ; il est l’homme au sens le plus complet du mot, l’homme qui n’a point renoncé aux passions mais qui a souci de les satisfaire sans bassesse, ni brutalité. Ce n’est pas le Saint, parce qu’il n’escompte pas les récompenses d’outre-tombe et n’obéit à aucune loi inscrite dans un livre sacré. Ce n’est pas le héros, parce qu’il ne prétend point dompter la nature. Il n’enverra pas ses fils à la mort ; il châtiera durement l’outrage ; il ne se détachera pas des ambitions et des plaisirs qui embellissent la vie ; il ne se piquera point d’ascétisme. Quelques fois, avec don Quichotte, il déclarera la guerre aux moulins à vent. Mais jamais il ne servira ses idées et ses passions par les armes viles du mensonge et par la délation, par l’abus de la force, par la compromission ou la palinodie. Combattant loyal, dans les luttes, des sentiments ou des intérêts, il gardera, même vaincu, la fierté et la grâce courtoise.
Telle est la figure idéale de l’homme d’honneur.
Considérons maintenant les caricatures.

***

Vous avez peut-être lu un roman d’Octave Feuillet, un roman presque célèbre et qui fit beaucoup de bruit pendant le second empire ; c’est un roman qui a pour titre : M. de Camors et pour objet la réfutation de ce qu’on pourrait appeler la morale de l’honneur. Feuillet nous présente un matérialiste, c’est-à-dire un personnage imbu de ce matérialisme rudimentaire et simplifié qui épouvante les curés de province et les vieilles filles - M. de Camors ne croit ni à Dieu, ni à diable, ni à l’âme immortelle, mais il croit à l’honneur. Son père, aussi matérialiste que lui et plus cynique lui a lui a laissé un singulier testament dont voici le principal paragraphe : « Le matérialisme, dit-il, n’est une doctrine d’abrutissement que pour les sots et les faibles ; assurément, je ne lis dans son code aucun des préceptes de la morale vulgaire ; ce que nos pères appelaient la vertu ; mais j’y lis un grand mot qui peut suppléer à bien d’autres ; l’honneur, c’est-à-dire, l’estime de soi. Il est clair qu’un matérialiste ne peut être un saint, mais il peut être un gentilhomme. Vous avez d’assez heureux dons, mon fils, ; je ne vous connais qu’un devoir au monde ; c’est de les développer largement, d’en jouir avec plénitude ; usez sans scrupule des femmes pour le plaisir, des hommes pour la puissance, mais ne faites rien de bas ».

Et M. de Camors trouve dans ce testament paternel, une foi, un principe d’action, un plan d’existence ; il n’use pas des hommes pour la puissance parce qu’il a je ne sais combien de mille francs de rente et qu’il est trop gentilhomme pour travailler, mais il use largement des femmes pour le plaisir. Il séduit la brave petite femme d’un de ses camarades de collège et quand elle lui a accordé tout ce qu’il sollicitait d’elle, il l’assure de son profond mépris. La petite femme meurt de chagrin. Un peu plus tard, M. de Camors, repoussé par une dame vertueuse, prend pour maîtresse la femme de son vieil ami, le colonel de la Roche-Jugan ; puis, pour détourner les soupçons, il épouse, sans amour, la fille de la dame vertueuse. Le colonel surprend les amants en flagrant délit ; l’apoplexie le terrasse.. Et voilà deux personnes tuées par M. de Camors, et trois autres éternellement malheureuses à causer de lui. Et le matérialiste Camors, mélancolique, se rend compte que s’il est très facile de savoir ce qu’il y a dans l’Evangile, il ne l’est pas autant de savoir ce qu’il y a dans le code de l’honneur. Et le bon Feuillet, romancier spiritualiste, triomphe et conclut : « Je me figure que l’honneur séparé de la morale n’est pas grand-chose et que la morale séparée de la religion n’est rien. Tout cela forme une chaîne : l’honneur pend au dernier anneau comme une fleur, mais si la chaîne est rompue, la fleur tombe avec le reste ».
Cela signifie, mesdames et messieurs, que si vous croyez pouvoir vivre en honnêtes gens sans fréquenter les églises, eh bien, vous encourrez le risque de commettre bien des vilenies et bien des crimes.

Il m’est paru amusant d’opposer au roman de Feuillet un autre roman moins célèbre, écrit il y a trente ans environ après M. de Camors. C’est L’Honneur de M. Henri Fèvre. Je ne fais pas de réclame, rassurez-vous, je n’en connais pas l’auteur. L’Honneur fut d’abord une comédie représentée au Théâtre-Libre, et le roman, écrit après et d’après la pièce fut publiée, dit M. Fèvre « dans le but de combattre le préjugé social admis sur ce qui constitue l’honneur féminin, préjugé complice, fauteur essentiel, inspirateur, responsable de bien des tentations criminelles et des aberrations morales analogues à celles des personnages de ce roman ».

Les personnages de ce roman sont M. et Mme Lepape, petits bourgeois de province, leur fille Cécile, leur cousin Edmond et leur ami Bagréaut. Ce Bagréaut, homme mûr et brutal, gracieux comme un sanglier, profite du hasard d’un tête-à-tête pour mettre à mal la blonde Cécile. Quelques semaines après, la demoiselle a mal au cœur ; le médecin dénonce son état et elle-même avoue à ses parents sa faute et le nom du séducteur.
Or, Bagréaut est marié ! … Immédiatement, les bons parents rossent la fille, puis la mère Lepape, décidée à tout plutôt qu’à laisser le déshonneur s’achever par une maternité illégitime, tente une démarche infructueuse auprès du docteur. Finalement, on force Cécile à sauter à la corde, à soulever des poids, à dégringoler les escaliers.

« Qui osera cependant condamner Mme Lepape », dit éloquemment l’auteur ? Sincèrement, elle croyait d’une mère vigilante des pures expédients tortionnaires qui devaient sauvegarder à Cécile son honneur, l’honneur extérieur, d’apparat, celui qu’on exige dans le monde, celui qu’on vous reconnaît dans la rue, la réputation qui n’est, après tout, que le qu’en dira-t-on des badauds amplifié. Sa maternité se serait aisément dévouée jusqu’au crime ; dévouement égoïste, certes, car c’était autant sa réputation personnelle, sa dignité qu’elle défendait solidairement avec celle de sa fille.

L’avortement interdit par M. Lepape, elle s’apprêtait maintenant à fomenter quelque marché canaille, quelque mariage débattu à prix d’argent, sa fille passée en contrebande avec un sac d’écus. Et le remède est bientôt trouvé ; il faut que Cécile épouse Edmond, le cousin naïf, l’amoureux transi refusé naguère, « un remède facile, agréable, un mariage dans le plus bref délai, dit Mme Lepape à la jeune fille hésitante…Mariée, elle reconquérait son honneur, sa place dans la société ; elle aurait un enfant légitime qui serait le fils de son mari. Elle redeviendrait la Melle Cécile Lepape d’autrefois, jeune fille convenable, mariée honorablement par ses parents. Tout ce qui s’était passé rentrait dans le néant. Il n’y avait rien eu ; personne n’avait rien su, on oubliait tout. »

Et l’on invite Edouard ; on lui sert un déjeuner corsé et suggestif, puis on l’envoie promener avec Cécile, frisée, souriante, docile…Un orage propice éclate au bon moment ; les jeunes gens se réfugient dans une cabane isolée et quand ils reviennent…l’honneur est sauf. L’enfant de Cécile aura un père.

***

C’est du roman, direz-vous, - mais dans la vie, comme dans le roman qui le reflète et l’explique, le sentiment de l’honneur apparaît vicié dans son essence et dénaturé par le préjugé. Il n’en peut être autrement puisque l’honneur est fondé sur l’opinion, non sur la conscience, et que l’opinion publique est le résultat, l’expression de préjugés héréditaires. Combien peu d’hommes et de femmes osent penser par eux -mêmes, discuter et contrôler les principes qu’on leur imposa dès l’enfance, et se créer une conviction ? Ils répètent presque tous ce qu’ont répété leurs maîtres, leurs prêtres, leurs chefs, gens intéressé à les maintenir en servage. Ainsi, ils reçoivent et transmettent toute faite la théorie de l’honneur.

Respect de la propriété sous toutes ses formes et, pour assurer ce respect, asservissement à l’opinion - tel est le principal article de cette loi de l’honneur.
Auxiliaire précieux des Bibles et des codes, il prolonge et complète leur action ; il soumet au jugement de l’opinion les actes et les pensées qui échappent à la justice.

Pour les hommes, il consiste surtout à respecter la propriété ; pour les femmes, il consiste à respecter en elles-mêmes la propriété de l’homme.

De ces deux formes d’un même principe, viennent toutes les résolutions étranges, toutes les folies, tous les crimes que provoque la conception actuelle de l’honneur.

Je me rappelle, à ce propos, une histoire qui fit quelque bruit en Algérie, il y a deux ans.
Il y avait un monsieur, riche bourgeois, très considéré, très estimé, qui possédait trois sœurs, très convenables, très bien élevées. Mais voilà que l’aînée tourne mal ! …je ne sais pas pourquoi, ni comment, elle tourne mal ! Le frère se désole. Quelques années passent… La seconde sœur tourne mal ! … Le frère se désole encore davantage et jure que la troisième tournera bien, bon gré, mal gré…La troisième grandit, devient jeune fille, devient même fille majeure, et… un beau jour, peut-être entraînée par un instinct de famille, peut être dégoûtée de la vertu par la sévérité d son frère, elle prend un amoureux clandestin…Le frère découvre le mystère…il entre en fureur, enferme la demoiselle récalcitrante, l’oblige à demander pardon, à genoux, devant toute la famille, et lui coupe les cheveux, sans doute pour la moraliser en l’enlaidissant. Mais, après quelques semaines, la jeune fille trouve le moyen de revoir son séducteur. Alors le bon frère, désespérant de garder une sœur digne de lui, prend son revolver et tue cette fille majeure, libre, qui avait cru pouvoir disposer de son corps sans consulter un conseil de famille.
Le meurtrier a passé en cour d’assises et les jurés algériens lui ont infligé un an de prison. Au prix où est le moindre petit vol, il faut avouer que le fratricide n’est pas cher en Algérie. J’espérais bien que l’amant de la jeune fille prendrait son revolver à son tour et tuerait le frère ; mais il a probablement réfléchi que ça lui coûterait plus d’un an de prison.

Les honnêtes familles ne sont pas près de se défaire de cette idée que la virginité des jeunes files est, comme à Rome ou comme chez les juifs, la propriété du père de famille ; une propriété que la jeune fille ne peut aliéner ni exposer sans voler ses parents. On trouve en effet, dans les civilisations primitives, que la virginité des femmes était un véritable capital, un bien matériel acheté par le mari au père de l’épouse. La coutume s’est perdue, mais le préjugé est resté. Il s’est fortifié avec l’idée chrétienne de l’impureté du corps, de l’abomination de l’amour considéré comme un péché. Il y a aujourd’hui même des gens intelligents qui se croient très affranchis de tout préjugé religieux, et qui considèrent qu’une jeune fille amoureuse hors du mariage est une jeune fille déshonorée.

Et les jeunes filles, très souvent, préfèrent se tuer avec leur amant que de braver l’opinion publique que les marques d’infamie. Elles diraient presque comme la Julie de Rousseau : « J’oublierai tout, je ne me souviens que de l’amour, je suis tombée dans l’abîme d’ignominie dont une fille ne revient point ». Cette même Julie - qui n’est autre que la fameuse nouvelle Héloïse - écrit à son amant, au moment de le recevoir chez elle, secrètement : « Songe que cet instant est environné des horreurs de la mort, que l’abord en est sujet à mille hasards, le séjour dangereux, la retraite d’un péril extrême, que nous sommes perdus si nous sommes découverts. Ne nous abusons point, je connais trop mon père pour douter que je ne te visse à l’instant percer le cœur de sa main, si même il ne commençait pas par moi, car sûrement je ne serais pas épargnée ».
Julie ne paraît s’indigner ni même s’étonner de la violence paternelle.

Nous connaissons tous des exemples de jeunes filles séduites, maltraitées par leurs parents. Un père qui a une jeune fille de seize ans, innocente, ignorante, s’aperçoit qu’elle a été « déshonorée » - c’est le mot courant - par un misérable sans foi, sans amour, sans moralité. Que fait-il ce tendre père ? …Eh bien, neuf fois sur dix, il commence par assommer sa fille, ensuite il recherche partout le séducteur pour le lui faire épouser. Ce séducteur est un malhonnête homme ; il est méchant, hypocrite, brutal : il est fait à souhait pour le désespoir d’une femme... Tant pis ! La jeune fille sera malheureuse toute sa vie, mais l’honneur sera satisfait.

Vous avez entendu parler de Louise Masset1, cette institutrice française qui fut pendue en Angleterre, le 9 janvier dernier ? Sa culpabilité était incertaine et les rédactrices de la Fonde avaient pris l’initiative d’une pétition en sa faveur. Louise Masset fut traitée cruellement par les tribunaux britanniques qui lui appliquèrent la peine la plus terrible sans avoir aucune preuve palpable de sa culpabilité. Et ce fit beaucoup moins à cause du crime hypothétique, qu’à cause du péché d’impureté que Louise Masset avait commis. Sa propre mère fut si révoltée par cette inconvenance amoureuse qu’elle refusa d’aller embrasser la prisonnière, la veille de la mort. J’ajoute que cette mère excellente n’était pas française.
L’infanticide est un des crimes les plus fréquents, un des plus vulgaires ; et il a ses causes dans l’odieuse conception actuelle de l’honneur féminin. La fille du peuple, la paysanne ou l’ouvrière - la paysanne surtout - devient criminelle par terreur de la misère. Quand elle est maladive, ou qu’elle se sent incapable de gagner son pain, le fardeau de l’enfant l’épouvante. Souvent, elle accouche seule et sans secours. Elle a travaillé jusqu’au dernier jour pour ne pas perdre sa place, sanglée dans son corset torturant. Le petit naît. Il crie. La mère a vite fait de lui poser la main sur la bouche. Sait-elle ce qu’elle fait, dans l’affolement de la crise et des suprêmes douleurs ?

Si, par bonheur, la fille est vigoureuse, vaillante, rude à l’ouvrage, elle montre plus de philosophie. Elle n’est pas la première qui doit élargir sa ceinture parce qu’elle a trouvé l’herbe trop tendre et le diable trop pressant. L’espoir d’une « nourriture » à Paris calme aisément la colère des vieux. Avec beaucoup de bonne volonté et un peu d’adresse, notre campagnarde met de côté quelques écus. Après cinq ou six ans, il y a prescription.
Un amoureux se présente qui accepte la fille, les économies et le mioche par-dessus le marché. Il ne se croit pas déshonoré pour cela, et il a bien raison.  

Il faut le dire à la louange du peuple : il ne considère pas que la maternité illégitime comme un irréparable déshonneur. La famille prolétaire est parfois clémente au bâtard. La famille bourgeoise lui demeure impitoyable.

Rien de plus épouvantable que la condition de la demoiselle pauvre qui a écouté un galant de trop près. Les jeunes gens de son monde, commis, commerçants, bureaucrates qui pleurent sur Gretchen au théâtre ne font presque aucune différence entre l’amoureuse illégitime et la « grue ». Qu’une fille séduite ait pour excuse à sa faiblesse, son âge, son ignorance, le cynisme même de son séducteur - ils n’en ont cure. Qu’elle se révèle mère héroïque, patiente, courageuse, douées de cent vertus vraies - ils n’en veulent rien savoir. On - ce terrible on ! - ne reçoit pas une fille qui a mal tourné. On ne la fréquente pas. On ne l’épouse pas surtout. On peut même en faire sa maîtresse - jamais sa femme. L’honneur le défend.

Mais croyez-vous que le monsieur qui plante là une maîtresse enceinte sera mis à l’index des familles ? Pas du tout. Le don Juan fera rêver les dames mûres et sourire les papas. On dira : « Il faut bien que jeunesse se passe ».

Considérons encore parmi les victimes du préjugé de l’honneur, le commerçant qui a fait faillite malgré son courage et sa bonne volonté ? Croyez-vous qu’on blâmera les usuriers, les grands flibustiers de la banque ? Mais quand Shylock fait fortune, il est reçu avec vénération. Un monsieur qui a volé un million peut se tirer d’affaire, s’il a, comme on dit, « de l’estomac ». Mais un pauvre diable d’employé ou de domestique qui vole cent francs est un homme perdu.

Il est pour les voleurs un seul moyen de reconquérir l’honneur, c’est de faire fortune. Tel individu taré est reçu et fréquenté par des gens honnêtes mais faibles qui connaissent ou devinent son passé, et qui l’oublient…Ils l’oublient tant que le voleur a les poches pleines et qu’il offre de bons dîners. « Assurément, pensent-ils quelques fois, M. X n’est pas très propre…mais peut-on savoir ! …Il y a beaucoup de chances qu’il soit une canaille…mais il est intelligent, si intelligent ! Il est si bien remonté sur l’eau !…IL fait si bien ses affaires ! …Il se réhabilite !… » Et telle est l’inépuisable indulgence du monde jusqu’au premier symptôme de la débâcle ! La fortune avait réhabilité le gredin ; la misère le déshonorera.

***

L’honneur commande le suicide aux filles trompées, aux commerçants maladroits.
Il commande le meurtre aux gens pacifiques qu’insulte un bretteur insolent. Le monde n’admet pas que vous recourriez aux tribunaux, vous qui n’avez jamais tenu une épée de votre vie. L’honneur ne se contente pas d’une amende imposée au brutal agresseur. Il lui faut du sang…Le vôtre, puisque votre adversaire est sûr de vous tuer ou de vous blesser gravement.

Si votre femme vous trompe, fussiez-vous dénué de passion et de rancune, l’évènement  vous laissât-il indifférent, ou bien, âme plus noble, fussiez-vous enclin à pardonner, l’honneur vous enjoint de tendre aux adultères un guet-apens bien combiné et de les tuer sans encourir le moindre risque. La loi même vous excuse et vous seriez bien bon de vous gêner.

Par contre, l’honneur si exigent, si impérieux, a parfois des complaisances et des souplesses admirables. Il met au ban d’une société la femme qui vend son corps à un amant par misère, inconscience ou faiblesse morale - mais l’autorise à vendre ce même corps à un mari.

On sait que la prostitution n’est déshonorante hors du mariage et que pour la femme, aussi l’on voit de nobles seigneurs troquer leur titre contre les riches revenus d’une héritière américaine. L’exercice de la profession qu’ils adoptent par ces mariages n’est infamant que pour la canaille, sur les boulevards extérieurs, là où les gens et la chose sont appelés naïvement par leurs noms.

On ne saurait le répéter : l’honneur pour les hommes consiste surtout à respecter la propriété d’autrui et à pousser, en certains cas, la susceptibilité jusqu’au meurtre.  Ni la débauche, ni l’abandon d’une fille ignorante et faible qui crût à leur loyauté, ni l’oubli des paternités illégitimes ne suffisent à les déshonorer. Leur égoïsme même, leur impudence, s’ils réussissent à s’enrichir, où à figurer en belle place dans leur monde, leur deviennent des titres d’honneur.

Pour les femmes, l’honneur est intimement lié à la pudeur physique. Peu importe au monde, qui décerne des brevets d’honorabilité, peu importe que certaines femmes vertueuses soient chastes, non seulement par vertu, mais parce qu’une disgrâce physique ou une frigidité naturelle éloignent de leur vie l’occasion et la tentation. Peu importe au monde soucieux avant tout des conventions et des formules, peu importe que d’autres femmes cèdent à l’amour hors du mariage, sans trahir ni offenser, ni exploiter personne ; les amoureuses libres ou libérées se verront confondues par l’opinion avec les prostituées et marquées par le mépris et le dégoût. Les autres, fussent-elles sans âme, peuvent mentir, calomnier, salir toute ce qui les approche avec la hautaine sérénité de rester honnêtes femmes.

***

Au spectacle des contradictions que permet l’honneur, des injustices qu’il excuse, des crimes qu’il provoque, je pense à cette phrase de la Bruyère : « L’honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, qui ne tue personne, dont les vices ne sont pas scandaleux ». Et on se demande si l’honneur, tel qu’on le conçoit encore n’est pas déjà caduc et suranné, si ce sentiment, cette convention, crées par et pour une société bourgeoise ne disparaîtront pas avec cette société.

Mais les plus effrénés individualistes seront toujours sensibles à l’opinion des gens qu’ils estiment, car il faut être estimé pour être aimé et il faut être aimé pour être heureux.
L’idée de l’honneur, expression de la solidarité morale des gens qui ont un même idéal de bien se transformera sans doute, s’élargira en se simplifiant.
À mesure que nous aurons un sens plus vif et plus clair du droit et de la liberté, nos jugements seront plus justes, plus indulgents, plus intelligents, et la raison seule, et non plus le préjugé, contrôlera et décidera nos admirations et nos réprobations.

Le jour où le sentiment de propriété sera combattu par le sentiment du droit de tous à la vie, le jour où l’Argent ne sera plus l’unique mobile, l’unique but des actions humaines, on considérera l’incapacité ou la malchance d’un commerçant comme des choses pénibles - pour lui surtout - mais on ne frappera plus ce commerçant de mort civile.

Le jour où chaque individu sera honoré en raison de son effort, on ne saluera plus humblement les Alphonses du grand monde.

Le jour où le mariage sera affranchi et respecté, on comprendra que la femme comme l’homme est maîtresse de sa personne et qu’elle peut en disposer comme il lui plaît, avec ou sans les sanctions légales ; on comprendra que les affaires de sentiment, de passion et mêmes de caprices, ne regardent que les intéressées, et qu’il est aussi inconvenant, aussi grotesque de demander compte à une femme de ses amours que de s’informer de la coupe et de la couleur de ses vêtements intimes.

On comprendra que la chasteté est une vertu respectable, mais respectable quand elle est pratiquée librement et volontairement et non pas imposé par le code idiot des convenances mondaines.

On honorera la fille-mère qui élève ses enfants et on méprisera le monsieur qui l’abandonne.

Une jeune fille libre pourra vivre dans le célibat ou former des liaisons amoureuses, sans que ce soit un suffisant motif de louange ou de déchéance. On sera plus et moins exigeant. Et l’honneur pour la femme comme pour l’homme sera de vivre conformément à la justice, dans un esprit de générosité et de solidarité, sans hypocrisies devenues inutiles, sans violences odieuses, en acceptant toutes les conséquences d’actions librement accomplies et toutes les responsabilités volontairement encourues.

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice : Louise Joséphine Masset, anglaise par sa mère, française par son père, 33 ans, a été exécutée, pendue, à la prison de Newgate le 9 janvier 1900 après avoir été reconnue coupable par la justice du meurtre de son fils, 4 ans, illégitime aux yeux de la loi et des normes dominantes. À cela, il faut ajouter que son amant - qui n’était pas le père de l’enfant - était plus jeune qu’elle.

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