Séverine

La Bonne

La Fronde
24/05/1900

date de publication : 24/05/1900
mise en ligne : 03/09/2006
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Si l’on ne révérait, en Zola, le plus grand effort littéraire, le plus magnifique labeur, la plus surprenante fécondité qui ait peuplé nos cerveaux de rêves et nos bibliothèques de volumes, depuis Balzac, après Hugo ; si l’on n’admirait, en lui, le poète exquis de la Faute de l’abbé Mouret, du Rêve, le peintre à larges fresques de la Terre, du Bonheur des Dames, du Ventre de Paris, le philosophe ému de Germinal, le pamphlétaire vengeur de la Curée, qu’il faudrait encore l’amer pour avoir créé le type de « ce torchon d’Adèle »1, l’une des évocations les plus saisissantes d’une des plus basses misères féminines.
   - Pouah ! … feront les sucrées.
   - Fi ! …appuieront les snobs.
Et, de suite, l’on invoquera, pour justifier les dégoûts, sa laideur, sa saleté, sa déchéance ; et l’ordure de sa gésine en couronnement à ses disgrâces !

J’ai peu goûté ce chapitre-là ; ayant l’horreur du relief donné aux animalités de l’espèce, aux vilenies physiques dont le joug doit demeure secret. Et, cependant, les termes crus s’estompant dans ma mémoire, il m’a laissé, ce chapitre, une impression d’ineffable tristesse, d’inoubliable pitié. Il fallait cela, comme fins, à ce calvaire à rebours, qui descend vers l’égout, plonge dans les gémonies : la croix des maternités clandestines, calée d’immondices, où la torture s’aggrave du bâillon !

Toutes les passivités de la fille de peine, la fatigue éternelle et l’éternelle humiliation, les exigences sans mesure, les corvées sans limites, les fringales jamais assouvies - et l’impôt du sexe perçu par le maître ou l’ami de la maison ! - devaient aboutir logiquement, fatalement à cette détresse suprême où, dans l’isolement qui est sa vie, dans la pourriture qui est son lot, la chair à tout faire se perpétue en une vagissante créature, promise d’avance aux mêmes destins !

Rit qui voudra, de ce « torchon d’Adèle » ! Il m’a toujours, pour ma part, angoissée profondément ; il m’a inspiré la patience et suggéré l’indulgence ; il m’a fait comprendre, mieux que des rhétoriques subtiles, l’incomparable malheur de la servitude !

***

Pour la femme surtout, qui, dans toutes les classes, reste femme ; ressent bien plus vivement l’injustice de sa condition qu’un peu de chance, c’est-à-dire, un peu de beauté, efface et transforme ; souffre, dans sa dignité consciente ou confuse, d’une sorte de blessures qu’ignore son égal masculin.

Car, envers la domestique, il faut bien le reconnaître, le plus souvent la solidarité féminine n’est qu’un mot. Jamais un homme envers son serviteur, si rude qu’il puisse être, n’aura la dédaigneuse indifférence, parfois le raffinement de cruauté, auxquels s’adonnent, par oisiveté ou par rosserie, d’angéliques consœurs.

Car, la bonne, pour elles, c’est la bonne, un être à part, entre le piano et la pierre d’évier ; quelque chose d’un peu moins respecté, d’un peu moins nourri que le chien ; qu’on loge sous le toit, en taudis glacé ou brûlant, dans les miasmes et la vermine - et qu’on chasse si elle brise une assiette ou si elle a de jolis yeux !

Toutes les patronnes ne sont pas ainsi, je le sais bien ; mais il y en a encore trop de cette sorte ! Et la plupart des meilleures pêchent encore par une négligence prenant sa source dans le vieux préjugé des castes, de la naissance ou de l’éducation.

Elles ne sont pas nos « semblables » ? Ouais ! Et pourquoi donc ? Que celles qui pensent ainsi relisent donc Notre cœur de Guy de Maupassant et y prennent la leçon d’humilité qui sied.

Un mondain, un artiste, un raffiné, est trahi par une coquette, souffre mille morts, songe à se tuer… Rentrant chez lui à l’improviste, tandis qu’on le suppose en voyage, il trouve dans sa baignoire une fillette, une camériste à laquelle, jusque-là, il n’avait prêté aucune sorte d’attention. Elle est jeune, elle est gentille, elle tremble de honte et de crainte, comme les nymphes surprises et son regard révèle une tendresse humble, une tendresse inavouée.

Elle n’a plus son tablier, ses grossiers vêtements, elle n’est plus la bonne, elle n’est plus l’œuvre de la société, une servante, mais l’œuvre de la nature, une femme.

Et le maître s’en aperçoit ! Et il se console ! Il va repétrir, à son gré, cette argile vivante qui, avec les admirables facultés d’assimilation féminine, fera sans doute une compagne très sortable.

C’est bisquant, mais c’est comme ça ! Elle ne lui citera évidemment ni Kant, ni Spencer, mais portera la toilette tout comme une autre ; tapotera peut-être du piano agréablement au bout d’un an de leçon ; ne manquera d’orthographe qu’avec élégance - et l’aimera peut-être mieux qu’une autre …soit l’essentiel !

Les maréchales Lefèvre2 sont assez rares pour être demeurées légendaires ; et s’il fallait, dans de nombreuses réunions, que toutes contassent leur origine, plus d’une devrait baisser la huppe ; ce qui serait d’ailleurs idiot ! Car on ne vaut que par soi-même et non par la place que le sort vous alloua.

Et ce pouvoir de métamorphose dont nous avons l’exclusif monopole, en même temps qu’il flatte nos vanités devrait prêter à réfléchir.
-   Eh ! quoi, une robe, quelques rudiments d’instruction, de civilité, et cette « fille » serait notre égale ?
Parfaitement ! Demandez donc à vos maris !

***

Mais elles sont grossières ? mais elles n’ont pas d’âme ? Mais elles ont la haine du maître.

Pourquoi ne vous appliquez-vous pas à la détruire, cette grossièreté involontaire, non par la semonce, mais par la persuasion ? Pourquoi, vous, à qui le hasard a permis le luxe d’une âme, ne pas faire de ces déshéritées la magnifique obole de leur en créer une ? Ce serait presque de la restitution…

Pourquoi ne pas comprendre que cette haine du maître, transmise de l’ergastule à nos modernes greniers, est simplement l’aversion de l’esclavage, le sens de l’injustice, la ressource intellectuelle d’où pourront éclore, par la culture, les plus généreux sentiments ?

On se plaint amèrement des domestiques, de leurs « prétentions », de leur inconstance, de leur manque d’attachement. Qu’ont donc fait les chefs de maison pour garder intacte l’antique tradition de la famille, où le serviteurs commandés, mais respectés, avaient place dans les joies, rang dans les douleurs - et un lit pour mourir, après leurs forces épuisées ?

Leur dévouement ? Mais il faut le mériter pour l’avoir ; il n’est pas dû en retour de gages, lesquels ne paient que le temps loué et l’usure des muscles. On le doit acquérir en échange de quelque chose qui n’est pas de l’argent.

Plus qu’on ne croit, ils ne demandent qu’à en avoir, allez ! Cela se manifeste à tout propos, dans les grandes catastrophes. Le Bazar de la Charité en offrit le glorieux exemple : des valets de pied, des cochers, des garçons d ‘écurie, se conduisirent en paladins à travers les flammes - noblesse d’incendie, aristocratie du courage !

Et l’autre fois, à Saint Denis, Désirée Clisson ?
Dès le matin, elle était sortie promener dans une voiturette les deux mioches de ses patrons. Sous le hangar de la fabrique voisine, un moment, on avait fait halte. Soudain une explosion retentit, formidable : c’est le générateur qui saute… le sol tremble, les murs croulent, une grêle de plomb, de feu, de briques, s’abat ! Désirée Clisson, de son corps, couvre les petits. Et quand on déblaie, on retrouve, sous les décombres, la pauvre fille, le front fendu, ensanglantée, blessée grièvement, alors que les enfants remis à sa garde sont sains et saufs !

Héroïne à trente francs par mois, en tablier de coton ! Bonne à tout faire, oui - même à se faire tuer !

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Notes de bas de page
1 Note de l’éditrice. La « bonne » des Josserand, nommée ainsi dans Pot-Bouille de Zola.
2 Ibid: plus connue sous le nom de Madame sans gêne.

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