Maria Pognon

Les femmes et le parti socialiste

La Fronde
03/11/1899

date de publication : 03/11/1899
mise en ligne : 25/10/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Devons-nous, oui ou non, faire confiance dans les programmes socialistes qui revendiquent : A travail égal, salaire égal.
Il nous est permis d’en douter.

Nous avons actuellement aux Postes et télégraphes un ministre socialiste ; or, M. Millerand1 vient de faire signer au président de la République un décret fixant les traitements du personnel de son administration.

Nous y voyons des directeurs payés de 12.000 à 15.000 francs ; des rédacteurs de 1.900 à 5.500 fr. Des huissiers, gardiens de bureau, concierges, etc. de 1.200 à 2.200 fr.
Seules, les pauvres dames employées commencent à 1.000 fr. pour monter jusqu’à 2.200 fr.

Ces dames doivent évidemment avoir une certaine culture, des capacités intellectuelles nullement requises des concierges, garçons de bureau, etc., et cependant, parce que femmes, elles doivent débuter à 1.000 F ! Quelle que soit leur activité, quel que soit leur dévouement au service public dans les cas fortuits, comme lors de la grève des facteurs où on loua fort leur zèle et leur obligeance, elles ne pourront pas dépasser le chiffre de 2.200 F, à peine suffisant pour payer le loyer, l’entretien et la nourriture d’une personne à Paris ; absolument insuffisant pour permettre à la titulaire, veuve ou abandonnée, d’élever ses enfants ! Et c’est un ministre socialiste qui présente ce tableau à la signature du chef de l’Etat, et il ne fait pas une réflexion, n’admet pas un regret de ne pouvoir faire mieux. 

On nous dit : L’effectif des dames employées et des expéditionnaires est fixé par le ministre dans la limite des crédits budgétaires. Ne serait-il donc pas possible, dans la limite de ces crédits de rétribuer convenablement ces malheureuses employées ?

Si ce n’est pas possible, pourquoi ne pas demander à la Chambre un supplément de crédits pour un service indispensable aux contribuables ? La « journée des facteurs » nous a prouvé quelle perturbation leur absence apporte dans la vie quotidienne. Avant de penser au budget de la guerre, il semble urgent de se préoccuper de nos besoins journaliers.

Notre service des Postes et Télégraphes doit être parfaitement assuré en tout temps, et le gouvernement français n’a pas le droit d’abuser des difficultés créées aux femmes honnêtes, en recherche d’une situation, pour leur offrir une rémunération infime en échange d’un travail assidu.

Nous réclamons justice pour les employées de l’Etat, et nous comptons sur M. Viviani qui a su si bien défendre les droits des femmes avocates, pour prendre en main la cause des dames employées aux Postes et Télégraphes. Qu’il songe à toutes celles qui sont chargées de famille, qu’il se demande si la somme de mille francs par an peut suffire pour vivre à Paris ; et enfin qu’il nous dise si la privation des droits politiques doit condamner les femmes à rester, indéfiniment dans les situations inférieures.

Les hommes avancent, de classe en classe, jusqu’au poste de Directeur ; pourquoi les femmes ayant prouvé par leur travail, des capacités égales à celles des hommes, sont-elles exclues de tous les emplois rémunérateurs ?
Nous attendons la réponse !

Retour en haut de page
Notes de bas de page
1 Note de l’éditrice. Millerand, Premier ministre socialiste de la Troisième République, était dans le gouvernement Waldeck-Rousseau, investi le 26 juin 1899, dit de " Défense républicaine»  « , « ministre du Commerce et de l'Industrie ». Il eut dans ce ministère les fonctions de Premier ministre du Travail, portefeuille ministériel qui n'existait pas encore à cette époque.

Retour en haut de page