Marguerite

Lettre d’une institutrice

La Fronde
16/12/1897

date de publication : 16/12/1897
mise en ligne : 25/10/2006
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À Madame Pauline Kergomard1

Très bonne madame,

Voulez-vous permettre à une humble et modeste institutrice, que dis-je à une paria, de vous communiquer ses réflexions, si tristes soient-elles, au sujet de votre spirituel article sur les congrégations enseignantes ?

Étant très inexperte dans l’art d’écrire, je fais appel à votre indulgence et vous demande la permission de vous raconter les faits sans aucun commentaire.

Quand vous dites que « vos souvenirs vous effraient à la fois par leur nombre et leur invraisemblance », sans doute voulez-vous faire allusion au sort des malheureuses institutrices laïques chargées de remplacer les religieuses. Ce sort, qui a été le mien, le voici :

À vingt ans, j’avais le triste honneur d’être choisie par l’Administration pour succéder à trois religieuses, dont la supérieure habitait la commune depuis trente-quatre ans.

C’était en hiver ; j’arrive au milieu d’une population en révolution. N’était-ce pas une honte, une infamie de renvoyer ces pauvres sœurs en plein hiver, et pour les remplacer par qui ? par une laïque, une fille du diable à qui l’on faisait les cornes dans la rue le jour de son arrivée.

Dieu sait pourtant si j’étais sérieuse, et si ma tenue était exempte de toute coquetterie : robe en cachemire noir et bonnet de mousseline blanche, costume que nous portions à l’Ecole normale de.. Besançon, dirigée par des religieuses jusqu’en 1890 ou 1891.

Je m’arme de courage et je débute avec huit élèves, toutes, enfants de fonctionnaires de l’hospice de… (Gray), alors que soixante-deux étaient inscrites au registre matricule ; les autres avaient suivi les bonnes sœurs dans un superbe château que le seigneur du village avait mis à la disposition de celles que l’on assimilait à sans (mot illisible) ni lieu.

Pendant huit mois, j’ai lutté désespérément, j’ai versé des larmes de sang, j’étais en butte non seulement aux calomnies des commères du village, mais encore aux attaques de la presse locale et réactionnaire ; et j’avais vingt ans ! … et encore toutes mes illusions ! … et pour comble d bonheur, mon éducation avait été faite par des religieuses ! ..

Le plus beau de l’affaire, à la fin de l’année scolaire, comme récompense et comme encouragement, j’étais mise en disponibilité, sans aucune explication. Le maire ne savait rien, et mes deux chefs hiérarchiques se rejetaient réciproquement la balle, ce qui ne faisait pas la mienne.

Le conseiller général du canton s’en mêle et, après enquête, au bout d’onze jours seulement, j’étais réhabilitée. Mais le mal était fait et irréparable. 

À partir de ce jour, je devais traîner le boulet que j’aurais sans doute attaché aux pieds tant que j’aurais un souffle de vie. J’avais beau mener une vie exemplaire, aller à la messe tous les matins, communier tous les dimanches, tenir l’orgue de l’église, les langues des commères allaient bon train, et, la mort dans l’âme, la rage dans le cœur, j’entendais ces propos désobligeants : « Oh ! elle a beau faire, on sait bien qu’elle a été à … »

L’horrible fatalité me poursuivant, j’ai le malheur de plaire au maire… je lui résiste poliment, j’encours sa colère et, finalement, je suis obligée  de changer de poste malgré les succès éclatants obtenus dans mon école.

Je ne me décourage pas et dix-huit mois après, six de mes élèves étaient reçues aux examens, alors que le chef-lieu de canton n’en fournissait que cinq ce qui me valut les compliments du Président de la commission et une gratitude du Conseil municipal.

Mais l’ennemi était là qui veillait, qui guettait. Cet ennemi, cet inspecteur qui sans doute n’avait pas entendu, ou pas compris les conseils de Jules Ferry aux instituteurs réunis au Congrès de 18832, ce fameux inspecteur qui me gardait rancune de la semonce reçue en haut lieu attendait l’occasion de se venger.  
Il apprend que je dois épouser un instituteur d’une localité voisine, mais il l’en empêche formellement, et, d’un autre côté il me met en demeure de me marier ou de démissionner puisque je m’étais soi-disant compromise aux yeux de la population. 
De même coup, il me brisait et le cœur et la situation.
On peut difficilement se faire une idée d’un tel raffinement de cruauté. Que faire ? haletante ! .. éperdue ! …traquée ! …, désespérée, j’épouse le premier venu,, ni plus, ni moins qu’une fille perdue, déshonorée.
Le surlendemain de mon mariage, j’étais battue comme plâtre par mon mari, ivrogne, brutal, débauché, etc…

……………..

Quatre ans après, je me retrouve sur le pavé de Paris, sans situation, sans aucun soutien, avec un enfant sur les bras. Mes quelques économies sont vite épuisées. Je connais non seulement les affres de la faim mais quelque chose de plus terrible : en plein mois de décembre, me trouvant sans asile et sans ressource, j’erre pendant deux nuits, deux siècles, dans la rue, allant au hasard…

Je travaille comme manouvrière à la raffinerie Lebaudy, je reste huit moins domestique chez un médecin, après avoir goûté de l’hôpital. Ayant la nostalgie de l’enseignement, je sollicite une place de sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles. Là, je suis admise au pair pour faire la 1ère classe, puisque j’avais mon brevet supérieur, quelques notions d’anglais, de piano, peinture et travaux manuels. C’était très joli d’être placée au pair mais comment payer les mois de nourrice de mon enfant ? Problème que je résolvais en exécutant des travaux à l’aiguille et au crochet que j’allais vendre le jeudi et le dimanche. Il y avait bien les maisons de banque, les administrations, les grands magasins, mais aucun espoir de ce côté, ayant dépassé la limite d’âge qui est de vingt-cinq ans…

Depuis seize ans, je traîne le boulet que m’a attaché aux pieds ma nomination à ce maudit poste ; j’en ai pris mon parti et je lutterai jusqu’au jour où mon enfant sera élevé. Ce jour-là, ma tâche sera accomplie.

Malgré tout, je suis restée une honnête femme. J’ai conservé mon propre estime, grâce aux bons principes que j’ai reçus ; maintenant, advienne que pourra ; je ne désire qu’une chose, c’est que ces lignes tombent sous les yeux de mon bourreau… ( M. Nicole, ex-inspecteur à Gray et à Vesoul) et aussi sous ceux de M. Biétrin, inspecteur primaire à Paris, à qui j’ai adressé l’an dernier une demande d’emploi dans le département de la Seine.

Peut-être ces lignes feront-elles naître chez l’un le remords et chez l’autre la pitié en faveur d’une victime du sort.

Marguerite

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice : Pauline Kergomard, née le 24 avril 1838 à Bordeaux et morte en 1925 à Saint-Maurice (Val-de-Marne) est la fondatrice de l'école maternelle en France. Née Marie Pauline Jeanne Ducos, dans une famille protestante, elle passe deux ans de sa vie, entre 13 et 15 ans, chez son oncle, le pasteur Reclus et sa tante qui tient une école.. Elle devient institutrice à 18 ans. En 1861, elle monte à Paris et épouse en 1863 Jules Duplessis-Kergomard, qu'elle rencontre dans les milieux républicains. Elle y tient une école privée et devient la directrice de L'ami de l'enfance, revue pour les salles d'asile.

Pauline Kergomard est à l'origine de la transformation des salles d'asile, établissements à vocation essentiellement sociale, en écoles maternelles, formant la base du système scolaire. En 1881, Jules Ferry la nomme inspectrice générale des écoles maternelles, poste qu'elle occupera jusqu'en 1917. Elle fait acter par les programmes que le jeu est le premier travail du jeune enfant et réclame un mobilier adapté à leur taille, précédant Maria Montessori.

De nombreuses écoles maternelles portent le nom de Pauline Kergomard. ( Wikipedia)

2 Note de l’éditrice. La voici :Lettre de Jules Ferry aux instituteurs du 17 novembre 1883

"Monsieur l'Instituteur,

L'année scolaire qui vient de s'ouvrir sera la seconde année d'application de la loi du 28 mars 1882. Je ne veux pas la laisser commencer sans vous adresser personnellement quelques recommandations qui sans doute ne vous paraîtront pas superflues après la première expérience que vous venez de faire du régime nouveau. Des diverses obligations qu'il vous impose, celle assurément qui vous apporte le plus lourd surcroît de travail et de souci, c'est la mission qui vous est confiée de donner à vos élèves l'éducation morale et l'instruction civique : vous me saurez gré de répondre à vos préoccupations en essayant de bien fixer le caractère et l'objet de ce nouvel enseignement (...).

La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d'une part, elle met en dehors du programme obligatoire l'enseignement de tout dogme particulier ; d'autre part, elle y place au premier plan l'enseignement moral et civique. L'instruction religieuse appartient aux familles et à l'Église, l'instruction morale à l'école.

Le législateur n'a donc pas entendu faire une oeuvre purement négative. Sans doute, il a eu pour premier objet de séparer l'école de l'église, d'assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus : celui des croyances, qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances, qui sont communes et indispensables à tous, de l'aveu de tous. Mais il y a autre chose dans la loi du 28 mars : elle affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale, et de la fonder sur les notions du devoir et du droit que le législateur n'hésite pas à s'inscrire au nombre des premières vérités que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l'éducation, c'est sur vous, Monsieur, que les pouvoirs publics ont compté (...).

Les uns vous disent : « Votre tâche est d'éducateur moral est impossible à remplir. » Les autres « Elle est banale et insignifiante. » C'est placer le but ou trop haut ou trop bas. Laissez-moi vous expliquer que la tâche n'est ni au-dessus de vos forces ni au-dessous de votre estime : qu'elle est très limitée, et pourtant d'une très grande importance ; extrêmement simple, mais extrêmement difficile (...).

Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu'où il vous est permis d'aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s'il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu'il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment : car ce que vous allez communiquer à l'enfant, ce n'est pas votre propre sagesse ; c'est la sagesse du genre humain, c'est une de ces idées d'ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l'humanité... Ce sera dans l'histoire un honneur particulier pour notre corps enseignant d'avoir mérité d'inspirer aux Chambres françaises cette opinion qu'il y a dans chaque instituteur, dans chaque institutrice, un auxiliaire naturel du progrès moral et social, une personne dont l'influence ne peut manquer, en quelque sorte, d'élever autour d'elle le niveau des moeurs.

Ce rôle est assez beau pour que vous n'éprouviez nul besoin de l'agrandir. D'autres se chargeront plus tard d'achever l'oeuvre que vous ébauchez dans l'enfant et d'ajouter à l'enseignement primaire de la morale un complément de culture philosophique ou religieuse. Pour vous, bornez-vous à l'office que la société vous assigne et qui a aussi sa noblesse : poser dans l'âme des enfants les premiers et solides fondements de la simple moralité (...).

Je serais heureux si j'avais contribué par cette lettre à vous montrer toute l'importance qu'y attache le gouvernement de la République, et si je vous avais décidé à redoubler d'efforts pour préparer à notre pays une génération de bons citoyens.

Recevez, Monsieur l'Instituteur, l'expression de ma considération distinguée.

Le Président du conseil

Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts

Jules Ferry"


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