Gaston Kleyman

Maternité

Le Libertaire
25/07/1896

date de publication : 25/07/1896
mise en ligne : 03/09/2006
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L’étroite fenêtre bleue de la mansarde découpe un rectangle de bleu, de bleu profond, de bleu infini, où le regard se perd et s’enfonce insondablement. Et par cette géométrique découpure d’un morceau de ciel, se révèlent, en la désespérance de la mansarde torride, aux murs dénudés, les chimériques et radieuses beautés de l’estivale nature.
Et la femme qui regarde tristement de ses prunelles vagues, l’éther implacablement magnifique, songe qu’il y a quelque part des bois pleins de fraîcheur où chantent les oiseaux bocagers, ou pleure le murmure berceur ses sources limpides, ou vole, de feuille et feuille, de fleur en fleur, la mélopée de la braise, vibrant à travers les ramures bruissantes, comme une lyre de mystère et d’ombre…
Et dans cette ambiance de poésie, dans cette féerie sylvestre, des hommes, des femmes, des enfants vont rire ou rêver, goûter des heures de paix ou de bonheur.

… Mais un cri de baby qui se réveille avec la faim, un cri qui lui déchire les entrailles, a tiré la femme de sa rêverie. Elle se lève, va au berceau, prend l’enfant dans ses bras, un petit être violacé, ratatiné, maigriot, et déboutonnant son corsage, elle lui donne le sein, le cœur battant, palpitant d’une espérance angoissante… Mais l’enfant s’épuise, mord en vain le sein maternel…`
Le lait ne vient pas, car la femme ne mange pas.

***

L’éternelle histoire. Une fille séduite. Ouvrière rencontrée un soir à la sortie de l’atelier par quelque fils de bourgeois en mal d’amour. Tenue prétentieuse de calicot, phrases mielleuses. Quelques semaines de cour, puis comme cela s’éternisait, promesse de mariage pour brusquer le dénouement, vaincre les scrupules d’un début.
Enceinte.

Le petit bourgeois, effrayé, confie la chose à sa famille, d’une voix blanche de peur, comme s’il avouait un crime. Ce fut un déluge d’imprécations.
- « Comment, malheureux, s’écria le père de famille, pénétré de sa souveraine autorité et de la grandeur de sa mission morale, tu te permets d’avoir une maîtresse à ton âge, à vingt ans ! Mais où serions-nous si j’avais fait comme toi ? Hein, où serions-nous ? Et tiens, je passe encore là-dessus ! Je suis indulgent pour les folies de jeunesse ? J’admets, encore, au pis-aller qu’un jeune homme se trouve entraîné, ait une maîtresse. Mais, avoir un enfant ! Tu ne te rends pas compte de la position où tu te mets, où tu nous mets ? Mais si le monde savait ! As-tu songé à cela ? Si le monde savait ! Et la considération, et l’honneur de la famille ! Crois-tu que nous t’avons élevé jusqu’à vingt ans pour que tu ailles faire des enfants en ville, que tu sautes à pieds joints sur la morale, que tu ternisses notre honorabilité ? »

Le petit  bourgeois baissait la tête, terrifié, foudroyé par cette éloquence tumultueuse.
- « Et bien ! mon fils, continua le gardien de l’honneur familial, je suis prêt, malgré ton indigne conduite, à t’accorder mon pardon ! Mais, réponds-moi bien, ne mens pas ! Qu’est-ce que cette …fille ? »
Le jeune homme, en tremblant, dit ce qu’il savait de sa maîtresse : elle vivait de son travail, ne lui demandait jamais un centime (il ne s’était jamais occupé si les quarante sous qu’elle gagnait par jour lui pouvaient suffire), faisait ses chapeaux, ses robes elles-mêmes.

Le père, métamorphosé pour cette circonstance en magistrat, resta quelques minutes songeur, puis prononça gravement son arrêt :
- « Je vois, d’après ce que tu me dis que cette personne n’est pas une grue. Je n’agirais donc pas avec elle, comme je serais en droit de le faire et comme je le ferais, si je la jugeais indigne d’intérêt.
Je vais lui écrire et lui envoyer cinq cents francs. Quant à toi, tu la quitteras, tu ne la reverras plus jamais ou je te déshérite !
Que cette folie te serve de leçon. Je t’offre le moyen de rentrer honorablement dans la vie régulière et droite et de réparer ta faute. »

Le petit bourgeois, fils de mufle, cœur de boue, eût la lâcheté d’accepter l’ignoble marché, sans souffler mot de la promesse faite ;
Et le sort de l’enfant, qui était le sien, après tout ?
Et les douleurs morales de la mère ?
L’avenir de ces deux êtres ?
Qu’importe ! L’honneur menacé d’une famille respectable était sauvé.

***

Quand on s’aperçut à l’atelier que la jeune fille était grosse, on l’accabla des plaisanteries les plus sottes, les plus méchantes. La première, en-dessous, excitait ces moqueries féroces et rageuses. Bientôt la malheureuse mère fut condamnée à une vie atroce : médisances, hypocrisies, toutes les armes viles des impuissants, des crétins et des fourbes furent mises en œuvre.
Pourtant, elle résistait. Ailleurs, c’eût été la même chose ! et elle voulait conserver ses 500 francs pour ses couches, pour sa layette. Et cette circonstance, cette résignation courageuse de martyre, de souffre-douleur, exaspérait ses bourreaux, dirigés par la première. À la fin, au comble de la rage, cette dernière, qui couchait avec le patron, fit mettre l’ouvrière à la porte.

Les cinq cents francs sont partis. Les bourgeois ne donnent pas de travail aux filles que leurs enfants ont engrossées.
- « Une fille-mère ! Pouah ! quel exemple. Qu’elle retourne donc d’où elle sort. »

La malheureuse qui, par fierté, n’a pas voulu s’adresser au père de l’enfant (ce qui d’ailleurs eût été inutile) a songé à l’Assistance publique. On lui a dit qu’on passerait chez elle pour vérifier si réellement elle était abandonnée. Elle attend depuis huit jours. Hier, elle a dépensé ses derniers sous - un peu de lait pour l’enfant, deux sous de pain pour elle. Et ses yeux qui s’abîment dans la contemplation du ciel ne savent même plus pleurer.
Oh ! ce ciel bleu, ce ciel radieux de juillet, ce carré lumineux de splendeur et de vie ! Le ciel ! On lui a dit autrefois que dans ce ciel si beau, si pur, il y avait un Dieu compatissant aux misères des humbles…On lui a dit cela, autrefois.

Maintenant, elle songe que si le secours de l’Assistance arrive avant qu’elle ne soit morte, elle achètera peut-être du vitriol.


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