Caroline Kauffmann

L’honneur féministe d’Aria Ly

La Suffragiste
01/10/1911

date de publication : 01/10/1911
mise en ligne : 25/10/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Les hommes ont décrété que l’honneur féminin était de nature physiologique, qu’il faisait partie du corps de la femme, que c’était un organe.
Ils ajoutent que, par l’union légitime, le mari obtient toute autorité sur l’honneur de son épouse.1

Pour être logique avec les usages reçus, les maîtresses d’école qui instruisent les jeunes filles, devront, lorsque ces dernières seront amenées à demander des explications sur le sens du mot : « honneur féminin » répondre à leurs élèves : « Mesdemoiselles, le mot honneur n’existe pas encore pour vous… Plus tard, quand vous serez mariées, votre mari vous indiquera le point d’honneur qui vous concerne ».

Les féministes n’en jugent pas ainsi. Pour elles, le mot : « honneur » signifie la dignité de la vie, l’élévation et la noblesse du caractère. Elles considèrent qu’il faut être sincère dans ses paroles et dans ses pensées, qu’il faut inspirer confiance par sa conduite, être juste et libéral, donner ses efforts, son talent et toutes ses forces au service du bien-être général. Ceci, à leurs yeux, constitue l’honneur féministe.

Telle était la conception de l’honneur de notre chère collègue, Aria Ly, laquelle expose ses idées dans plusieurs journaux et revues de Paris et de province.
Aria Ly a des vues particulières sur les hommes et sur les choses.
Il y a environ deux mois, elle fit un article intitulé : « Vive Mademoiselle », dans lequel elle condamnait le mariage et proclamait avec enthousiasme la supériorité de la virginité. C’était son droit de penser ainsi.

Un barboteur d’encre d’un journal de Toulouse, furieux de voir une jeune fille ne pas vivre dans l’ivresse imaginaire du bonheur de l’hyménée, trempa sa plume dans le fiel - ou dans de la boue - et attribua à la plus pure, la plus vaillante des apôtres féministes, les vices, les perversités les plus étranges. Il fit un tableau d’horreur de notre chère Aria Ly, elle qui est tout d’idéal et de sacrifice.
Il s’imaginait n’avoir rien à craindre ; la façon dont Aria Ly jugeait les hommes, faisant supposer à ce personnage qu’il n’y avait pas derrière elle de bras solide pour prendre sa défense.
Il distilla lentement son poison : Aria Ly était ceci, Aria Ly était cela…

Aria Ly répondit : « Je suis surtout celle qui ne veut pas être attaquée dans ma vie que je veux garder irréprochable pour l’honneur de la cause que je soutiens. Je lutte avec ardeur ; je mène un combat déjà trop inégal. Mes convictions m’ordonnent de ne point laisser jeter encore, dans la balance du discrédit que fomentent les adversaires de notre part, les tares inventées pour flétrir ma réputation de très honorable militante ».

Et Aria Ly jette son gant à la face de son insulteur. S’il faut des armes, elle les prendra car son devoir est de châtier celui qui l’outrage. Ce monsieur qui aujourd’hui est si ménager [soucieux] de la délicatesse physique de notre amie, a marché à pieds joints sur sa délicatesse morale, à laquelle elle est bien plus sensible.
Recevoir l’affront avec une sainte humilité ne sourit pas à notre amie ; elle veut faire rendre gorge au goujat, elle veut se venger ! Avec l’épée, avec les balles, peu lui importe !
C’est la leçon utile qu’elle veut donner à l’homme lâche qui voulait la salir.

Battez-vous, chère Aria Ly, montrez à ce vil insulteur, que dans l’être féminin digne de ce nom, il y a autre chose que des organes sexuels. Montrez-lui que les féministes ont la volonté de faire respecter leur honneur, leur dignité, fut-ce au péril de leur vie.

Derrière Aria Ly, devraient se trouver d’autres femmes, d’autres féministes pour dire à l’insulteur : « A notre tour ! ».

Vous n’avez placé qu’un nom, mais vous nous comprenez toutes dans votre haine de misogyne !
Vous, tous, vous avez fait de la haine des femmes qui jugent et qui pensent une agonie perpétuelle….
Vous traitez la femme non en créature humaine, mais en objet servile.
Vous détruisez les germes de sa vie supérieure, de sa vie morale.
Vous la renfermez dans ses besognes étroites et dans sa mentalité atrophiée, ne cherchant à exciter en elle que l’empire de la satisfaction des sens.
C’est au nom de ces sens que vous lui accordez le blâme ou la louange.
Vous la réduisez à l’état de corps sans âme, à l’état de sexe.
Sa forme seule existe pour vous ; et il en est de même pour elle aussi car vous l’avez façonnée suivant votre désir.

Mais, du fait du progrès de l’esprit féminin et humain, il y a encore au monde quelques caractères de femmes qui vous échappent. Celles-là, vous ne les couvrez pas de dentelles ni de bijoux. Vous leur donnez la schlague, des coups de bâton, mais aussi la schlague morale, celle qu’Aria Ly ne veut pas recevoir et qu’elle veut rendre en les convertissant en coups de revolver.
Elle ne permet pas qu’on la flétrisse ; en quoi ? dans son sexe !

Ne pourrait-on pas laisser tranquille les instincts de la bête, lorsque l’on parle d’une personne humaine ?

Certes, nous avons des instincts, c’est certain, mais le propre de la créature supérieure, c’est de les traiter en esclaves et non de les laisser dominer. Il faut les soumettre et les diriger dans le sens de la loi morale que votre esprit doit leur dicter ; il faut surtout ne jamais en parler. Il n’est pas d’usage dans la société de polémiquer, sauf à la cuisine, sur la nourriture matérielle dont notre corps s’entretient. On met de l’huile dans la lampe et l’on se tait. Que l’on fasse de même à l’égard des autres besoins et fonctions de la nature, un voile discret sur vos actions2, ce serait là un point d’honneur que se rapprocherait de l’honneur féministe.

Retour en haut de page
Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice. Je me suis permise, sans rien modifier au fond, de légèrement reprendre ce texte, incontestablement mal écrit.  
2 Ibid. Il n’est pas clair de savoir à qui s’adresse le : « vos » actions.

Retour en haut de page