Marie Guillot

Notre féminisme

Réponse à Maxime Vasseur1

La Bataille Syndicaliste
28/07/1913

date de publication : 28/07/1913
mise en ligne : 03/09/2006
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La femme a quitté le foyer, elle travaille au-dehors. C’est un fait. Ce fait est en relation directe avec les transformations économiques. La grande industrie prépare à la machine, en grandes quantités et à bon marché, beaucoup de produits fabriqués autrefois par la femme au foyer ; elle file laine, coton et fil, elle fabrique des bas, des couvertures ; elle confectionne même linge et vêtements. Beaucoup de femmes restent de ce fait inoccupées au foyer, donc à la charge de la famille ; elles doivent quitter la maison pour travailler au-dehors. Il y a déplacement d’occupations et le travail de la femme devient salarié comme celui de l’homme.

Doit-on le déplorer ? Non, en soi, car il n’est pas mauvais que les femmes vivent moins renfermées, prennent conscience de leur valeur d’être humain, ne soient plus domestiquées. Mais les conditions dans lesquelles s’est produit le déplacement de ce travail féminin sont mauvaises ; elles n’ont pas été déterminées par la collectivité et pour le plus grand bien ou le moindre mal (au choix) de cette collectivité.  Le travail de la femme hors du foyer est exploité par les patrons, et pour leur profit, comme celui de l’homme. D’où les abus auxquels il donne lieu, d’où les souffrances qu’il crée.
Car le travail féminin est plus exploité encore que le travail masculin ; c’est pourquoi, il le concurrence par le bas prix de la main d’œuvre ; c’est dans la couture, la broderie, les modes, que les salaires sont les plus infimes.

D’où provient ce fait ? La femme a dû quitter le foyer, poussée par le besoin, avant que son éducation sociale ait été faite. Éloignée de la vie publique de par la volonté de l’homme, elle ignore tout de la lutte sociale où elle se trouve jetée par la force des choses. Où aurait-elle appris la nécessité des coalitions, la force que donne l’union conte les exploiteurs ; elle connaît la résignation qu’on lui a imposée au foyer, où l’homme la met trop souvent dans la nécessité de plier devant sa volonté arbitraire (sont-ils nombreux ceux qui traitent leur femme en égale, prenant son avis, discutant ses raisons et déterminant la conduite des affaires communes par une entente commune ?)

Cette résignation et cette ignorance ; la femme les porte dans sa vie de travailleuse, et c’est tout naturel ; elle est la proie toute faite pour l’exploiteur qui ne se fait pas faute d’en profiter ; il lui fait suer ses forces en travail. Il est dans son rôle.

Le nôtre, à nous, quel est-il ? Allons nous gémir sur la désertion du foyer, implorer la femme et lui conseiller d’y rester ; nous ressemblions à ces bons bourgeois qui se désolent de la désertion des campagnes, entonnent des bucoliques après banquets pour encourager les paysans à rester dans leur campagne (la beauté de la nature, l’air sain, les saines pensées, etc., etc. ..) ; ils oublient qu’on vit de pain au moins autant que de bon air - et que le paysan quitte son champ parce qu’il manque de pain.

N’oublions pas que la femme doit gagner sa vie. Ce n’est pas nous (ni personne) qui ferons refluer le mouvement économique, ni le mouvement des idées vers le passé. La femme, de plus en plus, travaillera au-dehors pour gagner son pain lorsqu’elle est seule (il y a plusieurs millions de célibataires et de veuves - veuves avant enfants, bien souvent), pour augmenter l’avoir du ménage lorsqu’elle est mariée. De plus en plus, elle s’apercevra (dans les métiers surtout où elle arrive à gagner un salaire moins infime) que l’argent est le facteur de l’indépendance et elle répétera ce mot que me disait récemment une institutrice (elle n’est pourtant pas militante féministe) : « Apporter de l’argent, ça permet de dire son mot dans le ménage et de sauvegarder sa dignité ».

Certes, tout n’est pas avantage ; la femme doit, en plus de son travail, entretenir le ménage (et à ce propos, pourquoi l’homme ne l’aiderait-il pas ; nombreux sont déjà ceux qui l’ont compris), elle est surmenée et il arrive assez souvent que son gain dépasse de très peu la dépense supplémentaire provenant de son absence du foyer).
Mais quoi, lorsque l’homme n’est pas assez intelligent pour comprendre la valeur du travail ménager de sa compagne, on ne peut blâmer celle-ci de vouloir sauvegarder son indépendance.

Allons-nous reprocher à la femme son ignorance des choses de la vie publique, nous apitoyer sur les grévistes découragés par leurs femmes, sur les syndicalistes tracassés dans leur intérieur parce qu’ils lisent un journal, une revue sans feuilleton ?

Je crois plutôt qu’il faudrait nous féliciter de ce que des milliers de femmes (l’ignorez-vous ?) s’intéressent aux choses publiques, malgré les moqueries des hommes sots.

Presque toutes, il est vrai, sont d’horribles féministes, elles lisent autre chose que des feuilletons, ce sont des femmes terribles ; elles revendiquent leurs droits.

Nous pourrions nous féliciter de voir tant de courageuses femmes soutenir leurs maris en grève (les ignorez-vous, celles-ci ?) et faire grève lorsqu’il le faut - elles risquent, les malheureuses, tant est grande notre « barbarie moderne », de se voir ramenées au travail, à coup de fouet par un mari « conscient ». 2

Nous pourrions nous féliciter de voir tant de braves ménagères et ouvrières, économiser sou par sou ou se priver, pour l’entretien de la famille des cotisations et abonnements divers que réclame l’homme - car, cet argent si rare est précieux pour la pauvre maisonnée.

Oui, nous pourrions nous réjouir de voir la femme s’élever peu à peu à la compréhension de la vie sociale.

Mais nous sommes des révolutionnaires ; nous sentons la force sociale que représente la femme, nous n’ignorons pas que la femme bourgeoise s’organise peu à peu en parti qui deviendra puissant dans la lutte pour le droit des femmes. Nous voudrions que la femme ouvrière acquière, elle aussi, et plus vite, la compréhension de la vie sociale.

Et, nous, féministes syndiquées, nous qui savons combien sont illusoires tant de réformes dont on vante les bienheureux effets, nous qui avons en le droit de vote, une confiance plus que limitée (quant à ses effets), nous réclamons le vote pour les femmes.
Pourquoi ? Parce que nous savons, parce que nous avons pu constater que, seul, l’exercice de ce droit attirera l’attention de la masse des femmes, comme celle de la masse des hommes sur les questions sociales et politiques ; que seul il peut les tirer avec une rapidité relative de leur ignorance de la vie publique.  

On s’intéresse aux choses dont on a à s’occuper, aux questions qu’on est appelé à solutionner. Tant que vous vous heurterez au « Ces affaires-là sont les affaires des hommes », vous vous heurterez à l’ignorance sociale de la masse des femmes, vous devrez lutter contre elles au foyer et lors de vos mouvements libérateurs, vous constaterez l’inaptitude de la femme à se syndiquer, et vous serez concurrencés, de ce fait, par une main d’œuvre féminine à bas prix.

Il faut donc combattre pour amener la femme à s’intéresser à la vie publique. Ce sera beaucoup plus efficace que de gémir sur le sort des travailleurs persécutés dans leur ménage.
Il nous faut considérer la femme comme force sociale à organiser.

Allons-nous maintenant jeter la pierre aux féministes qui combattent pour que la femme soit en droit et en fait l’égale de l’homme, au foyer et dans la société ?

Tenir la femme en tutelle, c’est lui conserver l’esprit de résignation ; habituée à plier sa volonté au foyer au lieu de parler en égale, habituée à s’effacer dans la vie sociale et à ne pas agir, elle portera ces défauts au travail ; si vous voulez qu’elle ait l’esprit syndical, esprit de revendication, commencez par faire d’elle un être humain, libre et digne, et ne la trairez plus en serve.

Si vous voulez que ménagère elle comprenne votre lutte contre les exploiteurs et qu’elle vous soutienne par son esprit révolutionnaire, ne faites pas d’elle une exploitée du foyer et une servante qui plie à votre volonté ; on ne peut pas être à la fois résigné et révolté.
Et c’est pourquoi, nous, révolutionnaires, nous devons aider la femme dans sa lutte pour acquérir les droits civils.

Enfin, quand les femmes revendiqueront leurs droits, songerons-nous à leur jeter à la face le nombre de prostituées ? La prostitution est un commerce ; s’il y a des vendeuses, c’est qu’il y a des acheteurs. Et l’immoralité des acheteurs me paraît plus grande encore que celle des vendeuses (celles-ci ont faim, bien souvent).   

Songez-vous à retirer leurs droits aux acheteurs du commerce de la prostitution ?  
Alors que venez-nous donc nous envoyer par la figure, à nous les millions d’honnêtes femmes qui désirons notre libération ?

Et ignorez-vous que partout où les femmes ont le droit de vote, même municipal, et c’est celui que nous réclamons en premier lieu, ce qui fera tomber vos craintes du vote clérical, (sont-elle bien justifiées, je ne le crois pas) ; là, les trafiquants de la traite des blanches passent de mauvais jours et ce sont les femmes les plus acharnées contre eux  - et pour cause, car elles ressentent trop quelle doit être l’épouvantable condition des malheureuses qui sont, malgré tout, des êtres humains.

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Notes de bas de page
1 Texte en réponse à l’article de Maxime Vasseur. Notre féminisme. Co-éducation et lutte des classes. La Bataille Syndicaliste. 28 juin 1913.

Cf. aussi en réponse au même article, celui de Lucie Collard, Féminisme syndicaliste. À Maxime Vasseur.  La Bataille syndicaliste. 26 juillet 1913.

2 Note de l’Editrice. Marie Guillot fait ici référence à un événement qui marqua beaucoup les esprits. Lors de la grève des raffineries de sucre Lebaudy, « un homme, la menace à la bouche, le fouet à la main pour prévenir toute rébellion, conduisit sa jeune femme à l’usine », et lorsqu’elle tenta de se révolter, « le mari se jeta sur elle et la frappa odieusement ».  Les grévistes sont alors intervenues « pour arracher leur camarade des mains de ce triste personnage. Fou de rage, il lança un coup de poing au visage d’une femme. Le sang gicla ». In, La Bataille Syndicaliste.  La grève Lebaudy. La résistance s’organise. Une brute immonde. 17 mai 1913.  

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