O. Gévin-Cassal

Filles-mères

La Fronde 26, 27, 28 , 29 janvier 1898

date de publication : 26/01/1898
mise en ligne : 03/09/2006
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…Et ce fut quelque temps, coulant de plumes masculines mais tristes, à propos de dépopulation, une incontinence, une lueur d’encre pâle, d’une encre louche, trempée de larmes suspectes. –

« Larmes de crocodile ; yeux lascifs, doux langage… »

Vaines, en tout cas, ces larmes, cette encre…

On voudrait voir surgir, dans les regards mouillés des prédicants en question, voire mis en morceau (en montagne !) tous les petits cercueils longs d’une coudée qui vont au cimetière, tous les fœtus qui vont à l’égout. Et ce ne serait pas mal, non plus, que se pût évoquer du Nord au Midi, pour l’édification de ces larmoyants, l’innombrable troupeau des filles-mères, significative et péremptoire vision !

Toutes, rassemblées, tirées de l’ombre aux quatre coins du territoire et défilant, effarées au grand jour, celles de la Ville-Lumière et celles des Villes-Reflets, et celles aussi des lointaines sous-préfectures où fleurit la pudeur ; celles des cantons, grouillants de populo, qu’assombrissent les fumées d’usines et celles des plus bucoliques campagnes ! Se figure-t-on l’addition, la monstrueuse addition de ces affres, de ces hontes, de ces anémies, de ces drames, de ces désespoirs ?

… En dépit de la diversité des milieux, de quelque diversité d’apparence, osons le voir, presque toutes ces misérables créatures savent qu’elles enfantent de la chair à douleur, presque toutes sentent et subissent les mépris : six sur dix sont de véritables martyres du devoir maternel.

Toutes les souffrances et toutes les luttes et toutes les angoisses restent pour elles, tandis que leur complice bénéficie de toutes les indulgences et de toutes les impunités, alors que, lâchement, il est passé à côté de son devoir.

C’est par milliers et milliers encore qu’elles sont là, à se débattre contre l’adversité qui les enserre, se colle à leur peau, - robe de Nessus1 que rien ne pourra leur enlever jamais.

Leur histoire ? Une histoire entre toutes revient obstinément, toujours pareille :

Elle était bonne. Monsieur lui conta fleurette, Madame étant à la mer ou à la campagne…Vous  pouvez croire qu’elle ne résista guère – même ou surtout novice, naïve, - guère ou pas du tout : le pli du servage, la peur de déplaire, d’être renvoyée…et aussi, parbleu, la séduction troublante des bonnes façons, de la gentillesse du délinquant – que dans son malheur, même, elle ne chargera pas, remarquez, craintive, et même reconnaissante : car, ne lui a t-il pas coulé quelques pièces d’or dans la main, le jour où, faisant hisser sa malle sur un fiacre, il est allé la conduire en quelque louche garni à l’autre bout de la ville, non loin d’un hôpital ou d’une sage-femme ?

Ou bien, camérière, elle se laissa prendre aux propos de monsieur Jules, le valet de chambre ; où à ceux du garçon boucher joli cœur ; où elle fut amusée par l’épicier galant, fascinée par le sergent de ville à la belle moustache…ou – esthète sans le savoir, autant que telle comtesse de Marni – conquise par la maestria d’un larbin au profil de médaille.

Ou encore, petite ouvrière point laide, pauvre trottin trop jolie, elle fut, quotidiennement, exposée à toutes les promiscuités de l’omnibus, du chemin de fer, des rencontres incessamment renouvelées, en allant frileusement à son travail matinal et en le quittant le soir, fatiguée mais si curieuse de vivre ! - Cela commence par une idylle aux lilas, et se termine par un drame en décembre.

Et voici venir sur Paris – suprême refuge des « pécheresses » - toutes les ceintures déformées de la province. Combien, combien les grandes portes des gares - Montparnasse, Lyon, Est… - Combien en ont-elles versé déjà, et d’année en année davantage, sur le pavé frémissant ! Combien il en débarque, honteuses, sans qu’âme qui vive les attende au bord du tourbillon qu’est pour elle le rivage abordé, sans que personne soit là pour étayer leur vertige, rassurer leur angoisse, piloter leurs pas incertains vers quelque adresse imprécise, mal orthographiée, sans itinéraire, - car les vagues « connaissances », s’il en est, en domesticité elles-mêmes, ne peuvent pas toujours se déranger pour si peu de chose…

Hébétées, les yeux plein de larmes, les flancs douloureux après les cahots du wagon, adossées n’importe où, d’abord, puis affalées sur les bancs des avenues, où du moins l’on peut recompter son porte-monnaie, reficeler un paquet, et réfléchir…si encore le cerveau n’est pas si brouillé tout à fait d’ahurissement…elles sont aussi désemparées que le nautonier2 sans boussole…

Ma barque est si petite et la mer est si grande.

En proie ensuite, cela va sans dire, à tous les exploiteurs. Commissaire ou cocher, tenancière d’« Hôtel meublé » qui, plus justement pourrait se dire marchande de vermine et souvent proxénète, restaurateur – idem, lisez gargotier – ne se gêneront pas forcer leurs prix, avec elles, qui ne savent pas encore.

Et ce n’est rien, cet aujourd’hui, - rien à côté du lendemain, des lendemains qui n’aboutissent pas, qui les ballottent d’espoir en déception…

C’est ici que leurs odyssées particulières arrivent à se confondre le plus dans un commun destin.

Marie, la petite bonne à tout faire, - Lisette, ma chambrière, - Louison, le trottin, - « Jenny l’ouvrière »3 et Yvonne de Concarneau, et Gracieuse d’Agen et Rosine de Flandre, toutes elles vont passer par les mêmes affres, sœurs de douleur et de désespérance.

Quand elles n’ont pas été chassées honteusement de chez leurs maîtres ou de chez leurs parents, de chez leurs patrons, elles se sont sauvées, - cachant tout ou laissant une lettre explicative.

Elles sont à leur quatrième, à leur cinquième mois. Cela commence à se voir et déjà, cette autre vie tressaille en elles, ne leur permettant pas d’oublier un instant....

Oh ! Oui, il n’est que temps de fuir : tout se découvrirait… - Et même, jusqu’ici que de ruses ne fallut-il pas employer pour dissimuler ! « Ma fille, disait hier encore Madame, vous êtes souffrante… »

(Vous plait-il, à présent, fidèle lectrice, de me suivre dans le vif de la plus stricte réalité, avec un cas particulier qu’il m’a été donné de voir de très près, et que je me borne à translater – d’un pur et fidèle reportage ? )

- « …Marie, convenez-en, vous êtes souffrante, ma fille…Vous n’êtes pas dans votre assiette, vous dis-je… Voyons, il faut absolument vous faire voir par un médecin : ce n’est pas naturel, ces maux d’estomac, à votre âge ! ».

Et Monsieur, lui, était devenu livide.

Ah ! ces vertiges ; ces nausées, qu’il fallait à toute force vaincre ou amortir…au moins jusqu’à l’heure de la montée dans la mansarde solitaire, où l’on s’affalait, sans avoir le courage même de se déshabiller, après la si longue journée de fatigue, sur l’ étroit lit de fer…toute grelottante de fièvre et secouée de sanglots !

Maintenant, c’est devant elle l’inconnu, le noir inconnu…ou telle, qu’on a connue brave aussi, a sombré…dit-on. Avant tout, déguerpir, vite, vite !
De la malle tirant le vieux porte-monnaie, Marie Compte ses économies.
Soixante… presque soixante-dix francs ! grand Dieu, il n’y a pas de quoi aller les quatre, les cinq derniers mois- jamais possible… Que faire alors ? Patienter encore un peu, hélas !

Mais Monsieur, qui a eu peur, vient de trancher le fil qui la retiendrait davantage. Prétextant une sortie obligée, ôtant ses chaussures, il a prestement escaladé les étages…Et là-haut, pour plus de précaution, bien vite, il souffle la petite lampe fumeuse : « Tenez, Marie, voilà cent francs ; il faut absolument partir, madame commence à se défier. Vous lui dites que vous êtes malade, que vous retournez dans votre pays, n’est-ce-pas ? Et, surtout, pas de bêtise ! … moi, vous comprenez, à présent, je n’ai pas balancé à faire mon devoir, j’ai fait mon devoir… et vous n’avez, je pense bien, plus rien à me réclamer par la suite, c’est évident : moi, je ne veux plus rien savoir de ça… »

Il n’y a pas à dire  - chacun sait son devoir…et son droit - monsieur a bien fait les choses ! Sans mot dire, Marie s’en va, trop heureuse encore d’en être quitte ainsi.

Madame, toute légère d’être débarrassée de cette fille de si piètre santé, qui ne faisait plus qu’imparfaitement son ouvrage, devient presque avenante, arrondit même l’argent des « huit jours », donne une vieille robe et une vieille paire de chaussures…Et Monsieur, ayant l’air de s’attendrir de la bonté de sa femme, paie le fiacre du départ… Et quand celui-ci, enfin, branlant avec la petite malle plate accotée au siège, s’en va d’un bon train – quel ouf de soulagement, de satisfaction profonde s’exhale du couple bourgeois !

Cent soixante-dix francs pour cinq mois. Elle a fait son budget.
Pour sa chambre garnie – un bouge humide et sombre, donnant sur une courette sale et étroite, vingt francs par mois. Voici déjà cent francs de prélevés. Restent soixante-dix francs pour se nourrir, se vêtir, se soigner…pendant cent-cinquante et quelques jours…moins de dix sous par jour. Et pourtant, il faudrait penser aussi à préparer une layette : le pauvre petit ne doit pas arriver ainsi sans le moindre maillot…
( - Déjà la mère ! Notez que Marie est quant à la moralité native ou acquise et quant à la mentalité, comme aussi quant à la résistance physique, bref : de tous points, moyenne : bien ce qu’il nous faut, en tant qu’étude)

Résignée et courageuse, de par son sang rural tolérant assez bien tout régime et apte aux durs labeurs, elle recherche toute besogne de manoeuvre femelle – de femme de peine – nettoyage d’escalier, relavage de vaisselle dans les restaurants aux cuisines empuanties de vapeurs grasses qui lui soulèvent le cœur, blanchissage dans quelque lavoir… Elle trouve d’abord des « heures » à faire, quelques seulement, et mal rétribuées, car on profite de la situation. ..

Plus son état de grossesse s’accentue, moins on veut d’elle…
Cependant, elle a faim : elle n’hésite pas à absorber, plus vite qu’elle ne croyait ses maigres ressources.
Bientôt, c’est l’argent du loyer lui-même qu’elle entame ! Car au lavoir, avec ses chaussures percées et ses jupes humides, elle a pris un mauvais froid. Et la voici, alitée, avec une bronchite…

Maintenant les derniers sous y sont passé. Que faire ?… Que faire ?…
Voici la deuxième semaine qu’elle doit à l’hôtel. Elle n’ose plus sortir, car elle a peur que, selon l’usage courant, la logeuse ne lui mette le cadenas sur sa porte, après avoir mis en lieu sûr sa pauvre malle, avec les quelques hardes dont on n’a même pas voulu au Mont de Piété et que dédaigna même la fripière.

Mais la faim la talonne de plus en plus, la fille des champs, talonne le pauvre petit qui n’a pas demandé à venir… Elle claque des dents, par cette froide soirée de décembre, dans l’antre humide, sans feu…
Deux vertiges, coup sur coup, la décident, à présent que la nuit est venue, à sortir quand même.
Dans le restaurant où on l’occupa, il y a quelques semaines, qui sait s’il n’y aura pas aujourd’hui, par chance, la moindre petite besogne ? …ou - peut-être - la patronne, la brave femme, pensera t-elle à lui offrir quelque petit relief du dîner ?

Elle se glisse, se coule dans l’escalier…La voilà dehors. Mais dans son trouble, elle a oublié sa clé ! Retournera-t-elle sur ses pas ? Non ; c’est trop risquer. Elle rentrera plus tard, très tard – quand la patronne sera couchée. Et elle va droit devant elle, par les rues…ou l’ombre lui est hostile…et les clartés davantage encore.
Rien à faire au restaurant… Des restes, elle n’a pas osé en  demander et la patronne, affairée devant l’énorme rôtissoire, n’a rien vu de sa démarche. De toutes part cependant, des odeurs de mangeaille s’exhalent…

De partout, de chaque soupirail, lui vont au-devant, tantôt la buée chaude du bon jus, tantôt les friands parfums des pâtisseries…Jamais da sa vie, elle ne sentit, à des vapeurs culinaires, une telle affolante intensité ! Et de nouveaux vertiges la font tituber. «  En v’là une qui n’a pas soif ! » gouaille à côté d’elle une voix gamine. Mais c’est à peine si elle perçoit la cruelle moquerie… faible, faible, et marchand toujours.
À présent, c’est des chants joyeux, des gens bruyants qui se promènent en bandes… C’est donc dimanche aujourd’hui ? …Elle se laisse tomber sur le banc de l’avenue. Et d’un groupe en liesse, une femme se détache… va droit à elle :
- « Tiens, Marie ! Qu’est-ce que tu fais là ? »
Une jeune servante, placée naguère chez les voisins de ses maîtres. À travers un déluge de larmes,   la pauvre délaissée lui conte ses infortunes…
-« Ben , vrai ! ma pauv’fille !… »
Court silence.
- « Je suis à la fin du mois, j’ai pas encore touché mes gages. Tiens, v’la toujours quarante sous. Viens tel jour chercher dix francs, j’aurai touché. Tu me rendras ça quand tu pourras. »

Dans une crémerie, elle a avalé un bouillon, un œuf. Le pain, c’était comme de l’étoupe, il ne pouvait descendre. À présent, elle se dirige vers son garni.
La grille est verrouillée. À son coup de sonnette timide, qui apparaît à la fenêtre, bourrue ? – la logeuse en personne :
- « Qui est là ? »
- « Moi, Marie, du 15 »
- « Ah ! C’est toi, traînée, salope, rouleuse de nuit…c’est toi ? T’as c’t aplomb ? Tu peux croire qu’en voilà assez, feignante, et qu’il ne faut pas songer à rentrer ici ! ».

Non, ce n’est pas dimanche – moins faible, la mémoire lui revient – et c’est donc Noël…Oui, la messe de minuit sonne à toute volée. Noël !…Vaguement passe en son souvenir (mais elle ne retient pas une seconde l’image fugitive, trop malheureuse qu’elle est pour s’y complaire), la belle neige de son village, sous le ciel nocturne étoilé, et la petite église dont l’humble nef apparaît – derrière la porte à deux battants ouverte - toute en or ! tant il y a de cierges scintillants ! Mais c’est un éclair cette vision.
Elle patauge dans la boue, pauvresse, et par aucun fil ne retient plus à rien, qu’à l’horrible réalité présente.
Peut-être  - le Christ de Paris, c’est toujours le Christ de l’étable – oui, le bon Dieu, du moins, ne la mettra pas dehors.
Non : il a de beaux suisses empanachés, le petit Jésus ici. Et aux derniers accords de l’orgue, ils mirent à la porte, eux aussi, la pauvre mère douloureuse…Elle ne trouva ni bœuf, ni âne, ni écurie, et passa la nuit, grelottante, sur un banc des Champs Elysées.

Peuple, à genoux ! chante ta délivrance,
Noël, Noël !

Et, les trois lendemains, ce fut l’asile de nuit. Puis le petit secours du Bureau de bienfaisance, lequel permit de payer d’avance une semaine de chambre chez un autre logeur. Et, de nouveau, l’expulsion. Et des nuits dehors… et un autre asile de nuit…et le froid, et la faim, et la honte... et, - enfin ! – l’hôpital : abri, chaleur, doux repos…Avec une broncho-pneumonie, trois semaines avant les couches.

Dans son délire, elle eut une force surhumaine pour lutter contre les infirmières qui voulaient la déshabiller ; il fallut chercher un infirmier. Tant elle avait honte…de n’avoir plus de chemise !

***

Ne parlons, n’est-ce pas, que pour constater leur faible proportion de celles que le vice ou la paresse poussèrent à la débauche. Non plus que des détraquées, des pauvres hystériques tourmentées des germes héréditaires dont l’alcoolisme est si souvent coupable – cet odieux alcoolisme, contre lequel toutes les femmes devraient partir en croisade. À elles deux, ces catégories-là – il faut le dire bien haut – une minorité très marquée - je sais, oui, que j’étonnerai plus d’une lectrice… ? plus d’un lecteur peut-être, si j’ai l’heur d’en intéresser quelques-uns : mais mon expérience qui n’est pas de surface et commence à compter bon nombre d’années, m’autorise à affirmer que la grande majorité des filles-mères est honnête.

Avant d’entrer à l’hôpital, notre abandonnée a retourné cent fois dans sa tête le plan de conduite qu’elle va tenir après ses couches.

Se fera t-elle nourrice, envoyant au loin son propre enfant ? Non : car, hélas, après toutes les privations subies, elle ne paiera pas de mine. Les bourgeois cherchant, pour leur petit, la nounou des bureaux de placement choisiront parmi les robustes campagnardes, venues de leurs provinces avec le hâle aux joues, les yeux brillants, les dents blanches et la poitrine rebondie…

Alors, il faudra qu’elle trouve une place de domestique, et qu’elle envoie le petit à une « nourrisseuse » ? Dans le fond de son être, pourtant une voix proteste : «On dit que chez les nourrisseuse, il en meurt tant ! …Puis, plus tard, quand je le reprendrai, il ne me connaîtra pas, n’aura pas appris à m’aimer ! Ce serait si bon, pourtant, pour moi qui n’ait rien au monde, de sentir battre contre mon cœur ce petit cœur qui m’aimerait... On pourrait être si heureux tous les deux ! » 

Mais de suite, tout ce qu’elle entendit conter durant ses longs mois d’attente – alors qu’elle prit conseil des voisines, de la logeuse, d’une matrone, de tant de gens…qu’elle eût mieux fait, certes, de ne pas consulter – tout cela lui remonte en oppression sur la poitrine : c’est lourd comme la pierre d’un tombeau.

Jamais, lui ont-elles dit, jamais elle ne pourrait, faisant des ménages ou faisant de la couture…ou tout ce qu’elle voudrait, gagner de quoi subvenir aux besoins de l’enfant et aux siens. D’abord, pour travailler, elle ne pourrait s’occuper du petit : forcément, il faudrait le mettre à la crèche. Puis, les maîtres ne consentent que rarement à laisser une mère nourrice, libre d’allaiter son enfant pendant les heures de travail. Donc, pas d’illusion : elle ne pourrait pas nourrir.

Et puis, chose plus grave et non moins certaine (demandez seulement à une telle, lui disait-on, si ce n’est pas vrai, et à celle-ci et à celle-là) - dès que les patronnes découvrent qu’une bonne, une ouvrière ou une femme de ménage a un enfant, c’est fini, elles sont comme ça : elles la mettent à la porte sans cérémonie.

L’enfant envoyé « en nourrice » (nourrice sèche certainement), tout est sauvé, dissimulé : on se place comme devant. Entre deux courses, à la fin du mois, quand on a palpé sa braise, on court au plus proche bureau de poste pour faire expédier le mandat de la nourrice. Et les lettres de celle-ci, on se les fait adresser chez une payse, ou poste restante…et tout est dit.

Elle entre donc à la Maternité, bien décidée à mettre le petit « en nourrice ». Et elle est, de ce moment : chair de douleur et chair d’étude. Y pensez-vous quelquefois, vous, mères fortunées, aux pauvres femmes honteuses qui, dans cette triste position, vont apprendre aux médecins et aux sages-femmes comment il faudra vous soigner, vous qui eûtes, avant les affres de l’enfantement, la sérénité, le confort, les tendres gâteries ?

Durant les trêves de la douleur physique, le vol des noirs soucis les assaille : lutte pour la vie, - déshonneur…( car les chétives restent courbées sous la tyrannie du mot, elles, de ce mot qui, pour nous, ici, sonne si faux !) - absence de gîte après les couches, - abandon de la part de celui qu’elles aimaient et pour lequel souvent, malgré tout, leur reste une faiblesse à l’âme, - honte immense d’être exposée, là, à tous ces regards, - malédiction des parents, - le pauvre linge (fruit de plusieurs années d’économie) qui va se perdre au mont-de-piété, faute d’avoir pu renouveler les reconnaissances, - peur de la mort, enfin, et, dans la plupart des cas, crainte des châtiments célestes…bref, tous les cauchemars de leur triste vie, exacerbés par la lucidité fébrile de l’heure, par le jour brutal qui tombe du vitrage sans rideaux sur les murs blancs de la salle d’opération et fait briller cruellement les horribles outils prêts, là, pour toute éventualité.

Mais un dernier cri a jailli de sa gorge…cri auquel répond la voix aiguë mais comme lointaine encore de l’être nouveau- qui lui arrache presque un sourire dans la paix subite de la délivrance. Ah ! il crie vraiment le marmot, il veut vivre !

Peut-être, elle s’était dit, dans l’ignorance de l’obligation où sont maintenant les accouchées de nourrir l’enfant pendant son séjour à l’hôpital (mesure qui a fait bien des mécontentes – et si sage pourtant) elle s’était dit qu’elle éviterait de s’attacher à lui, qu’elle le regarderait le moins possible, qu’elle ne l’approcherait pas de son sein…Quoi, elle ne te voulait pas, pauvre petit rien qui va devenir son maître ! Ah, elle avait compté sans son cœur, l’ingénue - sans son instinct, si vous le préférez.

La source lactée monte, impérieuse, lui remplissant l’être d’émoi et de tendresse… Dans la salle, un rayon doux du soleil couchant frôle les petits lits monastiques et la blancheur des berceaux ; et, lorsque, souriante, la vieille infirmière - d’une bonhomie un peu bourrue de mère campagnarde - lui présente le petit grouillis plus rouge que rose engoncé dans la rudesse du maillot d’hôpital…elle fond en larmes, vaincue, le baise et le baise encore - le cher petit sans père, qu’il faudra aimer pour deux !

Ô miracle de l’amour maternel ! Misérable joie, qui coûta déjà tant de peines, qui en coûtera tant encore !…car, pauvre femme, tu n’es qu’au bas du chemin qui monte à ton calvaire.  Mais qu’importe ! – à présent que tu as de quoi aimer !

Et la voici, comme soulevée en défi à la Société, se sentant armée – à défaut de tout le reste – d’une vaillance nouvelle pour couver, nourrir, défendre du bec et des ongles sa progéniture. « Bois, pauvre chéri, bois, mon amour ».
Et il boit certes, goulu, affirmant tout son droit à la vie.

Huit jours, dix jours de paix…Vingt et un jours en plus, encore, si, plus souffrante ou, peut-être, plus chanceuse qu’une autre, arrivant dans un moment d’encombrement,  elle obtient d’aller au Vésinet.

Et puis, là, la charité publique lui souhaite bonne chance et le bonsoir.

Dehors, les bras embarrassés par le petit chéri, tout son avoir tenant dans son maigre paquet noué en une serviette passée au coude, elle va, cogne l’huis du premier garni venu… : c’est non. D’un autre. D’un autre encore…De cinq ou six autres ; mais partout, la même moue de dédain, car de suite, ils ont flairé la fille-mère… « Plus souvent que j’irai loger ça ! Jamais, on n’en tirerait un sou, et puis le gosse abîmerait le matelas…Sans compter que ces traînées-là, ça ramène des chenapans de leur espèce. »

Le patron – mâle ou femelle- qui ravale l’aveu (bien que la langue lui démange fort) mue son ironie en une grimace de sourire : « Trop tard, ma pauv’ fille, pas le moindre petit cabinet de libre…Je regrette, je regrette ! »  
Et, les jambes de plus en plus faibles, les deux paquets de plus en plus lourds, elle se remet en marche…et des larmes lui montent aux paupières.

Enfin, voici une logeuse plus avenante que les autres ! « J’aurais bien un joli petit cabinet, sur la cour…mais vous savez, ici, on paie la semaine d’avance  - c’est cinq francs ».
- Cinq francs ! Il lui reste juste dix sous.
- « Me logerez-vous une nuit, une seule, pour dix sous ? Demain, bien sûr que j’aurai le «secours des filles-mères » à l’Assistance ; alors je vous paierai une quinzaine d’avance… »
Le débat se prolonge… et, dehors, la pluie tombe, à présent, à torrents ; les réverbères se mirent dans les trottoirs qu’ils éclaboussent de lumière ; les passants se font rares. Si elle tremble, la pauvre, d’être encore, là, repoussée !
… « Je vous en prie, Madame, par pitié pour l’enfant, ne nous renvoyez pas ! »
Est-ce pitié, est-ce calcul - il y en a tant qui font louche métier, de ces logeuses ! - elle consent enfin …et guide sa cliente, en de ternes corridors…vers un réduit borgne, au rez-de-chaussée d’un bâtiment humide, couvert en planches, au fond de la cour. « Vrai, vous allez être logée comme une princesse, pour vos dix sous ! Mais, moi je ne suis pas comme les autres – j’ai du cœur et cela me joue toute le temps des mauvais tours ! »

De la poche de son tablier, elle tire un infime bout de bougie, qu’elle allume à sa lampe fumeuse d’essence qui pue : « Là, dépêchez-vous de vous coucher, ma petite, - et tâchez que le gosse ne braille pas trop, vous me feriez avoir des raisons avec mes locataires ; moi, je suis une femme d’ordre, voilà ; je ne veux pas qu’on se gêne les uns les autres… Et puis, voyez-vous, ce n’est pas pour faire de la morale, mais vos voisins ne seraient pas enchantés de savoir qu’ils logent à côté d’une fille-mère ; c’est des gens comme ça, quoi ! des gens bien comme il faut. »

Tandis que la grosse femme s’éloigne, elle se met au lit et elle donne à téter à la chère petite victime, à tâtons car déjà se meurt le minuscule bout de chandelle, et c’est l’ombre dans le fétide réduit, comme c’est l’ombre dans son cœur.

L’anxiété, le froid qui la fait grelotter, l’enfant qui, ayant souffert du trimbalement de la journée, s’agite perpétuellement, et qu’elle apaise en lui laissant le sein pour l’empêcher de crier …tout conspire  contre son repos – ce repos dont elle aurait tant besoin, et comme mère non remise encore de ses couches, et comme nourrice d’un enfant exigeant.

Il n’est pas majorité, le nombre de celles qui peuvent se tirer d’affaires à peu près avec les vingt ou trente francs par mois (suivant le cas) de leur secours de filles-mères, si elles le font, c’est grâce à beaucoup d’habileté, grâce à la proximité d’une crèche, grâce à une constante parcimonie jointe à l’amour de l’ordre et du travail, grâce aussi à cette déesse fantasque – la Chance ! – qui, de son signe, marque si peu d’élues.

Combien de filles-mères décidées d’abord à garder leur enfant, et se trouvant d’ailleurs en toutes conditions moyennes, se sont obstinées en vain à la solution de ce problème et, au bout de quelques mois, se sont vue avec désespoir, contraintes de renoncer à la douce et dure - mais intégrale - maternité rêvée, et de remercier l’Assistance pour, le cœurs brisé, envoyer leur pauvre petite « en nourrice », et reprendre l’ancien servage.

Autre problème ! Calculs presque chimériques, pour équilibrer le misérable budget. Les mois de nourrice, selon les départements, sont de vingt-cinq à trente-cinq francs – sans compter les perfides « petits suppléments » de sucre, de crème de riz…et sans compter la vêture et la chaussure.
Et elle, que gagne t-elle, domestique ? De trente à quarante ? Comment voulez-vous qu’elle joigne les deux bouts du fil, à la moindre anicroche – si par exemple, il y a des frais de médecin, de pharmacien, à payer là-bas ?
Si elle ne paie pas, c’est bientôt fait : on lui renvoie le mioche…Et la vie en garni recommence, avec ses promiscuités, ses dangers, ses angoisses…

Laquelle d’entre vous aura le courage de lui jeter une pierre, si elle tombe ? – ou, si dans un moment de famine, d’imminente expulsion, elle accepte le « collage » que lui offrira son voisin de chambre ou tout autre ?

***

Mais ce n’est pas tout d’exposer les maux, que dis-je, de les exposer de façon si rapide, partant si vague et générale, quand il faudrait encore des pages et des pages, des volumes, pour narrer seulement tous les tristes épilogues - y compris les suicides - de ces drames dont la misérable femme est la seule et injuste victime, épilogues dont je suis journellement la confidente et le témoin.
La grande affaire est celle-ci : soulager, remédier, est-ce bien  si terriblement difficile ? et doit-on se borner à plaindre ?

En cherchant bien, en cherchant ensemble, en nous groupant, en nous entendant, peut-être trouverons-nous quelque chose- peut-être !

Et d’abord, débarrassons-nous une bonne foi, par l’effort d’un libre jugement, de tout reste de préjugé gothique et méprisant – inhumain, méprisable lui-même, à leur endroit. Et employons-les volontiers. Employons-les, nous, mères, qui comprenons leurs transes, qui savons combien est dure déjà par elle-même, même pour celles qui ne manquent de rien, la gestation et ce qu’est la crise de l’enfantement…- employons-les de préférence aux autres, dussions-nous en éprouver un déficit. Soyons-leur douces. Elles « n’ont personne », la plupart : amenons-les à se confier à nous sans crainte, comme elles se confieraient à une mère – je ne dis pas même indulgente, mais intelligente.
Puis, pour l’amour de nos mioches à nous ; soyons au moins pitoyables aux leurs. – Ces petits parias manquant de tout et surtout de leur mère quand ils sont en nourrice. Pour jouir sans remords de bons vêtements chauds dont nous couvrons les nôtres, donnons-leur les pareils. Que Noël ait aussi pour eux des sourires, et que pour eux encore, les alléluias de Pâques ne carillonnent pas en vain.

Ce sera déjà quelque chose…Ah, si chacune pouvait voir, savait voir autour de soi ! que de cœurs désespérés se sont galvanisés d’espoir à la chaleur d’une bonne parole !
Je pourrais vous dire (banale histoire, à force d’être logique !) telle pression de main émue qui sauva une fille-mère du suicide, et autres scènes et dialogues, encore une fois rigoureusement logiques, mais qu’il faut avoir vues, ouïes, portées que nous sommes – combien trop ! – à nous méfier de la comédie habillement jouée.

Un grand bienfait serait d’obtenir la multiplication (au moins un asile par chef-lieu de département) de l’œuvre si admirable de Mme Becquet-Devienne, qui recueille et soigne les femmes enceintes.
Et un autre, complémentaire, serait de créer des pouponnières, où l’enfant de la fille-mère ou de la veuve serait élevé plus hygiéniquement et plus économiquement que chez une « nourrisseuse ».

Que l’Etat alma parens4, adopte ces œuvres ou qu’elles dépendent entièrement de l’entreprise privée, peu nous importe : mais leur existence et leur régulier fonctionnement s’impose dans nos actuelles sociétés – où le nombre de filles-mères et de femmes abandonnées va croissant d’années en années.

Pour les asiles de femmes enceintes, comme pour les pouponnières, ce serait l’affaire d’une grosse dépense initiale : le rendement permettrait à ces œuvres de se soutenir d’elles-mêmes au bout de bien peu d’années.

Dans le premier cas, les hospitalisées, outre qu’elles seraient chargées des soins matériels et de l’entretien de la maison – ce qui réduirait, peut-être jusqu’à rien, les frais du personnel – se livreraient à des travaux de couture pour les grands magasins ou à tout autre ouvrage à leur goût, payant ainsi leur pension, et pouvant même, si elles sont agiles, se mettre un léger pécule de côté pour le jour de leur sortie de l’asile.

Dans le second, les frais seraient couverts par la pension des enfants, payée par leur mère – pension qui, d’après l’étude d’une personne compétente, pourrait se donner pour dix-huit francs par mois… Il serait alors possible à la mère de se vêtir elle aussi, et de parer aux premiers soins de l’enfant.

 Que d’enfants pourraient être ainsi arrachés à la mort, dans des établissement strictement surveillés, où n’entrerait aucun biberon de contrebande, où il n’y aurait pas de commères conseilleuses de drogues ou de topiques5 au moindre bobo, où la propreté la plus absolue serait de rigueur, où un médecin serait chargé de la visite sanitaire quotidienne et de la vaccine, où les dames patronnesses feraient, de grand cœur, chacune, sa semaine de surveillance !

Des rêves ? Ce que beaucoup désirent avec constance et sincèrement, aura lieu. Et elles se sont trompées, celles des personnes à qui j’ai exposé ces projets, qui ont pensé me décourager : la poussée infime, pourvu que collectivement appliquée, et patiente, finit bien par ébranler les plus inertes masses.

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice : Robe de Nessus : présent funeste à celui qui le reçoit par allusion à la robe du centaure Nessus qui causa la mort d’Hercule. Le Littré
2 Ibid : celui, celle qui conduit un navire. Le Littré.
3 Ibid. Roman de Jules Cardoze.
4 Ibid. : Mère nourricière.
5 Ibid. Topique : Terme de médecine. Il se dit des médicaments qu’on emploie à l’extérieur. Les emplâtres, les onguents, les cataplasmes sont des topiques. Le Littré.

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