Jeanne Dubois

Syndicat de prostituées

Le Libertaire
07/05/1905

date de publication : 07/05/1905
mise en ligne : 03/09/2006
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Quelques-uns de nos amis voudraient arriver à faire syndiquer les prostituées ; l’idée me paraît à la fois « intéressante »  et « dangereuse ».

« Intéressante » car le parallèle s’impose entre les conditions d’exercice de toutes les énergies, sexuelles, musculaire et intellectuelle.

De même que pour pouvoir « vivre » - quelle ironie ! – des femmes consentent à vendre des baisers, des caresses, à s’épuiser et risquer de s’avarier en des étreintes, presque ininterrompues, qui souvent ne leur inspirent que dégoût et répulsion, de même des travailleurs consentent à louer leurs muscles ou leur cerveau, à s’imposer, en une atmosphère malsaine, des tâches trop rudes et prolongées, ne répondant nullement à leur désir, et, comme celle de tant de prostituées, leur rémunération leur permet à peine de ne pas mourir de faim.

Il semble logique de continuer la comparaison et de dire : la prostituée et l’ouvrier abruti sont des effets du milieu, ni l’un ni l’autre ne sont responsables de leur avilissement. Mais, de même que l’on cherche à faire s’émanciper l’ouvrier, à le faire lutter contre le capitalisme, cause de son esclavage, de même ne peut-on amener la prostituée à déclarer la guerre contre l’inégalité des sexes, à travailler à sa libération et à celle des autres, en engageant le combat contre les classes morales1 et contre la dépendance économique de la femme’ ?

Prenant conscience de sa dignité et de ses droits, la prostituée ne sera t-elle pas  la première à vouloir le triomphe de l’amour, ni vendu, ni forcé, et ne la verra t-on pas s’insurger contre les préjugés qui imposent l’union tardive ou le célibat à tant d’entre nous et vouloir que l’on ouvre aux femmes les portes de tous les ateliers, de toutes les carrières ?

L’idée de nos amis me paraît « dangereuse », parce que, si je ne me trompe, ils cherchent moins à faire préférer aux marchandes d’amour le gagne-pain manuel ou intellectuel qu’à les faire agir en vue d’améliorer les conditions de leur métier (abolir la réglementation de la prostitution), lutter contre la rapacité, la grossierté, les exigences des tenanciers et des clients de maisons closes, rendre possible la prophylaxie, etc…

Je veux bien que soient indispensables ces améliorations pour arriver au but : la suppression de la prostitution avec l’aide des prostituées elles-mêmes. Arrivées à un certain degré d’avilissement, les êtres deviennent incapables de rien faire pour leur affranchissement, ne l’oublions pas.

Mais ne prenons pas le moyen pour le but : si l’on perd de vue que la prostitution est un métier dont seule l’inégalité des sexes, à flétrir et à détruire, fait l’utilité, adoucir le sort de la prostituée, c’est donner encore plus de vigueur à l’amour vénal et subi sans désir.

Et je frémis à cette pensée : nous autres femmes, n’est-ce pas avant tout à l’autorité du mâle que nous avons à échapper ? Tachons de ne pas rendre trop attrayant l’avilissement sexuel ; améliorons plus encore le sort de l’ouvrière que celui de la prostituée, amenons cette dernière à abandonner son métier, à prendre rang parmi les travailleuses, puis à lutter alors de toutes leurs forces contre le capitalisme.

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice : Ce sont bien les termes publiés.   

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