Noëlle Drous

De la prostitution

L’ouvrière
08/04/1922

date de publication : 08/04/1922
mise en ligne : 03/09/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

De toutes les plaies dont les femmes du peuple aient à souffrir, y en a t-il une qui soit plus douloureuse que la prostitution, que cette prostitution qui est, pour celle qui y sont livrées, le gagne-pain obligatoire ? Ni l’exploitation patronale, ni la servitude conjugale découlant de la servitude économique, ni la guerre elle-même n’atteignent la femme, en tant qu’être humain, comme la prostitution qui la frappe dans la chair et dans l’âme. La plus déchue des prostituées garde, sous la plaie profonde, le sentiment de l’injustice commise à son égard par la société qui la méprise, après l’avoir voulue et faite telle qu’elle est.

Qu’elle ait licence d’exercer en maison close ou sur le trottoir ou qu’elle cherche clandestinement fortune, la prostituée est également à plaindre. Les écrits de certains écrivains courageux nous ont révélé l’existence des pensionnaires des maisons de tolérance. On sait aussi de combien d’aléas, de combien de goujaterie, voire de dangers, sont remplies les nuits morcelées (mot illisible) par heures dans les hôtels interlopes et de quels dégoûts, de quelles lassitudes sont tissées les journées des ambulantes de l’amour.

Et pourquoi ne travaillent-elles pas ? disent la plupart des gens. Et se répondant à eux-mêmes, ils ajoutent : « Un peu moins de paresse et la vie serait pour elles comme pour tout le monde ». À première vue, on a l’air, en effet, d’égarer sa pitié sur des créatures qui n’en sont point dignes. Mais si l’on veut bien se donner la peine de regarder de près l’organisation et la répartition du travail dans le régime économique de l’heure présente, on se voit bientôt contraint à des constatations qui, pour être extrêmement douloureuses, n’en sont pas moins réelles.

En vérité, la paresse, le tempérament, le désir de luxes prêtés aux prostituées, ne sont pas les causes initiales de la prostitution. S’il y avait pour toutes les femmes, assez de métiers permettant à chacune d’elles de vivre du produit de leur travail, le nombre des prostituées ne constituerait pas, comme actuellement, une véritable armée. 

Au lieu de considérer la femme comme une ouvrière, on la considère d’abord comme une épouse. La conséquence ? C’est qu’on ne se préoccupe pas de lui donner les moyens de subsistance. On la prépare au rôle de ménagère. Sa vie matérielle, son mari l’assurera. Le Code ne prescrit-il pas que le mari doit nourrir sa femme ? Qu’il y ait beaucoup plus de femmes qu’il n’y a de maris réalisés ou en puissance, qu’il y ait des femmes qui ne se sentent pas le moins du monde la vocation du mariage, qu’il y en ait une infinité d’autres que les charges de famille empêchent de se marier, la société n’en a cure. 

Elle ne s’occupe des femmes que dans la mesure où les hommes font défaut, et encore, trouve t-elle le moyen de faire une distinction entre la rémunération du travail, selon que ce travail est accompli par un homme ou par une femme.

Que reste-t-il aux femmes sans mari, sans métier, sans fortune ? ; la prostitution ou le suicide. Pour échapper à la mort, ce qui est légitime, on descend un soir de fringale, dans une rue bien sombre, où le désir d’apaiser la faim fait guetter le passant, où le dégoût du mâle fait se rejeter dans un coin plus obscur encore, la femme qui ne peut se résoudre à la honte, non plus qu’à la mort…

Et, petit à petit, la répugnance est vaincue, la résignation vient, on fait son métier comme on va à l’atelier ou à son ménage. On vit avec ses semblables. On ne s’aperçoit plus qu’on est déclassé. Pourtant, parfois, on se souvient et, pour ne pas souffrir, on s’étourdit. Quelquefois, on se venge par le couteau ou par le poison de la société qui vous a conduit là.

N’empêche que, pour les moralistes, ces révoltes, apparemment déplacées, sont occasions à accabler encore un peu plus les malheureuses prostituées. On feint d’ignorer l’iniquité dont elles sont victimes. On feint d’ignorer, qu’au lieu d’apporter un remède au mal, la société le réglemente, le déclare nécessaire et, par la misère, tend le piège qui doit assurer le recrutement des lupanars. On méprise ensuite les malheureuses prises au filet. On leur fait subir toutes les vexations possibles et les hommes qui leur demande le plaisir ne sont pas les derniers à les charger de toutes leurs railleries.

Devant l’attitude de certains d’entre eux, on demeure véritablement perplexe. On se demande si ces hommes qui sont allés, sous l’impulsion d’un désir bestial, demander la satisfaction de leurs sens aux pauvres marchandes d’amour, sont réellement sincères lorsqu’ils accablent de leur mépris celles à qui leur plaisir leur est dû. Pour ma part, j’aime autant croire qu’en méprisant leurs partenaires, ils s’inclinent, par respect humain, devant les convenances qui exigent d’être injuste. Car si réellement, l’homme qui achète l’amour se croit le droit de juger celle qui le vend, il y a bien peu de justice innée dans l’âme de cet homme, et c’est cela qui est infiniment douloureux.

Il est vrai que tout est injustice pour les prostituées. Tandis qu’on exige d’elles, le passage à une visite médicale, tous les huit jours, pas la plus petite garantie n’est requise du côté masculin. Il arrive dès alors ceci que l’homme peut, à son gré, se faire le véhicule de toutes les maladies, contaminer ces malheureuses qui, entrées saines au service public, n’en sortent que pour entrer à l’hôpital dans la plupart des cas. L’Etat qui a si bien réglementé leur vie active, n’existe plus dès lors qu’il s’agit de la retraite. Il faudrait cependant être logique et reconnaissant.  

La logique et la gratitude ne sont pas, il est vrai, l’apanage de ceux qui réglementent les institutions et les mœurs dans un régime basé avant tout sur l’iniquité et l’incohérence. En pareil régime, on trouve naturel que des femmes demandent à des hommes leurs moyens d’existence, comme on trouve naturel que les hommes se servent de leurs talents, de leurs forces musculaires, de leurs aptitudes pour exploiter autrui pour gagner beaucoup d’argent.  Toutefois, tandis qu’on qualifie de « honteux » le commerce de son corps pour les plaisirs de l’amour, on glorifie celui qui sait monnayer au maximum ses tableaux, ses livres, ses matches, ses discours, ses coups de bourse, etc.

Au risque de faire hurler tous les honnêtes gens et les autres, nous prétendons, nous, que toute profession devient une prostitution, ni plus ni moins répréhensive que celle qui s’exerce dans les maisons closes ou sur le boulevard, dès qu’elle procure à celui qui l’exerce des avantages matériels trop élevés.

Dans un monde tel que celui où nous avons le malheur de vivre, la prostitution est partout où il y a simplement un peu plus qu’il n’est besoin pour apaiser sa faim, s’habiller et se loger, puisque, d’autre part, il y a famine, maladie, absence de logement et mort prématurée.

La prostitution du corps, comme celle de l’esprit, peut et doit disparaître. Nous en avons dénoncé les causes ci-dessus. Ces causes, d’origine économique, disparaîtront avec le régime bourgeois. Que de nouvelles bases soient données à la société ; qu’on donne à la femme comme à l’homme, l’instrument de travail auquel elle a droit et vous verrez que l’éducation n’aura plus grand chose à faire ; qu’on donne à la mère, l’indemnité que sa fonction réclame et nous ne verrons plus de femmes échanger, contre le morceau de pain que réclame leur jeune appétit ou celui de leurs enfants, ce corps qu’elles ne demanderaient pas mieux de conserver jalousement à celui qu’elles aiment.



Retour en haut de page