Anne de Courmont

Nourrice

La Fronde
16/01/1899

date de publication : 16/01/1899
mise en ligne : 03/09/2006
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Dans la douce tiédeur de ses langes brodés, imprégnés d’iris, le poupon rose s’endort. Sa bouche, goulûment entr’ouverte, laisse échapper le beau sein ferme, veiné de bleu que ses fines menottes pressaient et torturaient tout à l’heure, des gouttes blanches perlent à ses lèvres, ses cils blonds, abaissés, font une ombre légère sur ses joues.
Il dort.
D’une main, la nourrice écarte doucement les soies et les batistes du berceau. Elle pose l’enfant dans son nid de luxe et toute heureuse d’être seule avec lui, de le sentir sien pour l’instant, elle le contemple, repu, si tranquille, si beau dans ses parures.
Elle le baise au front.

Mais voilà qu’une ombre mélancolique s’étend sur le visage de la jeune femme. Des larmes oscillent au bord de ses paupières.
Une détresse l’étreint.
- « Oh ! mon pauvre petit gars à moi ! » murmura-t-elle !
Une âpre jalousie lui a soudain mordu le cœur ;

Son pauvre petit gars, son Pierre, qui donc l’embrasse, le choie, le dorlote, là-bas ?
Son père ?
Oh ! non, bien sûr ! Pourvu que la vache vêle et que le veau prospère, pourvu que la femme gagne ; qu’importe le fiot !
Qu’il vienne bien, qu’il vienne mal, les choses iront de même.
La « nourriture » finie, le père en fera un autre pour renvoyer la mère à Paris.
Gagner ! Gagner beaucoup ! Agrandir l’héritage. Acheter une vache de plus ! Voilà l’important !
Mais qui donc l’embrasse, le choie le dorlote, le petit Pierre ?

La mère Gabin ? Sa nourrice à lui, vieille, sèche et ridée de soixante-huit ans, qui, avec ses biques et un mauvais biberon en a élevé dix-sept, dont huit vivent encore ? Oh ! non ! La Gabine n’a pas le temps de s’amuser aux vétilles !
Qui planterait ses pommes de terre et irait ramasser du bois dans la forêt ?
Il y a toujours le lait dans le biberon ! Que voulez-vous de plus ? Pour quinze francs par mois, impossible d’élever un marmot comme un fils de prince, n’est-ce pas ?
La Gabine dit vrai. Elle est pauvre et ne peut faire mieux. Elle est vieille et laide, jamais elle ne reçut de baisers ; comment saurait-elle en donner ?
Pierre a du lait de bique et ne croupit pas dans la pisse !

Et sa mère, la belle et fraîche nourrice, laisse tomber de grosses larmes sur la joue en fleur du poupon rose entouré de dentelles et de satins parfumé d’iris.
À ce contact, l’enfant se réveille et va pleurer.
Deux seins marmoréens, gonflés d’un lait généreux, viennent à s’offrir à ses lèvres gourmandes.
Le chéri ne pleurera pas.

***

Sans bruit, la porte s’est entrouverte. La haute laine des tapis a étouffé le pas de celui qui entre.
Le voilà penché sur le groupe charmant : « Quel beau Corrège, dit-il. Oh ! heureux baby ! »
Et ses yeux brillent, brillent !
C’est le maître ! C’est Monsieur, le père du poupon rose.
Sans donner le temps à la nourrice de lui présenter l’enfant, il se baisse et embrasse follement le cher petit être, prêt à pleurer de nouveau sous cette avalanche de caresses.

Vaguement, sans bien se rendre compte de ce qui vient d’arriver, la nourrice a tressailli.
Sur sa chair nue, un toucher brûlant, un frôlement de barbe soyeuse, un imperceptible contact d’épiderme ; sur son cerveau, la fugitive impression d’une odeur virile ont fait naître l’ étrange frisson.
Maintenant, elle se trouble, et n’ose plus regarder le maître.
-« Mais, Nounou, vous pleuriez, dit celui-ci. Pourquoi ? »
-« Pour rien, Monsieur »
-« Comment pour rien ? »
-« Oh ! pour si peu de chose ! J’ai pensé à mon petit qui est en Morvan ; là-bas ! … »
-« Est-il malade ? »
-« Je ne sais pas ! Il boit du lait de bique et on ne le lave guère. »
-« Mais Nounou, c’est parfait cela pour les enfants de …la campagne. Le fumier fait pousser les champignons ! »
-« C’est vrai ! Monsieur a raison ! »

Et la pauvre nourrice dont le cœur tressaute, chatouille du doigt le menton du baby pour que le père ait sa risette.

***

Un bruyant froufrou, un tintillement de perles.
Madame entre en coup de vent :
-« Nounou ! À deux heures avec le landau, au rond-point, n’est-ce pas ?Rubans ciels pour vous ! À baby, sa robe de Bruges apportée ce matin ! C’est tout ! »
Elle aperçoit Monsieur/
-« Oh ! Cher ! C’est vous, Cher Baby ? C’est délicieux ! »
Et le couple opulent sort en marivaudant.

Un triste et lent regard de la nourrice les accompagne, cependant que sa pensée se reporte au pays natal.
Puis elle soupire :
- « Oh ! Les riches ! Oh ! Mon petit gars ! »


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