Paule Branzac

Indignité

La Fronde
11/12/1902

date de publication : 11/12/1902
mise en ligne : 03/09/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Ceci n’est pas un conte, mais un compte-rendu de la séance du Sénat du 14 novembre 1902. La haute Assemblée discutait de la proposition de loi relative à l’institution des Conseils consultatifs du Travail et voici ce qu’on peut lire dans le Journal Officiel de la République Française, page 1126, colonne 2.

M. Paul Strauss…. « Les syndiqués ne sont pas tous – j’espère que vous n’ajouterez pas plus d’importance qu’il ne faut à cette objection un peu grossie et outrancière – les syndiqués ne sont pas tous des femmes ; il n’y a pas d’ailleurs, d’indignité à être femme, j’imagine…(Sourires)
… Un grand nombre de patrons, dans leurs protestations, dont j’ai le dossier complet, ont classé, parmi les personnes qui n’avaient pas droit à la représentation indirecte, les
femmes, les mineurs, les étrangers et les repris de justice »…

Vous lisez bien ? C’est au Sénat, dans une Assemblée composée non de collégiens imberbes, mais d’hommes mûrs, d’hommes généralement instruits, éclairés, c’est là qu’on peut entendre de telles paroles ! C’est là qu’on s’égaie d’une boutade à l’adresse des femmes. Souriez bien, Messieurs les Sénateurs, mais laissez nous regrettez qu’une des femmes assistant à la séance ne vous ait pas crié du haut des tribunes :

«  Non, messieurs, il n’y a pas indignité, il y a seulement malheur à être femme de notre temps ; il y a malheur à subir, au lieu de la loi de justice, égale pour tous, la loi du plus fort, faite par vous, au mépris de toute justice.

Ce qui est indigne, c’est votre ingratitude à vous, hommes, vis-à-vis de la femme, vis-à-vis de l’être humain qui vous met au monde au prix d’atroces souffrances, qui veille sur vos berceaux et sur ceux de vos fils.

Ce qui est indigne, c’est votre tyrannie à l’égard de la femme, affirmée cyniquement dans toutes vos lois. De quelle supériorité tirez-vous le droit de nous traiter comme des êtres inférieurs, alors que nos facultés sont semblables aux vôtres, alors que notre raison est faite des mêmes idées et des mêmes principes que les vôtres ?

Ce qui est indigne, c’est votre égoïsme, cet égoïsme qui vous fait toujours regarder la femme comme un être sans valeur, n’ayant de raison d’exister que pour votre plaisir ; cet égoïsme qui vous fait prendre le meilleur de la vie et enfermer la femme dans le cercle des occupations inférieures, de ces travaux du ménage qui vous répugnent parce qu’ils demandent beaucoup de patience et absorbent beaucoup de temps.

Ce qui est indigne, c’est votre lâcheté, cette lâcheté qui vous fait éprouver les plus vives inquiétudes devant les réclamations féminines. Las ! que deviendrez-vous si les femmes veulent se faire une place au soleil, comme vous, prétendre à toutes les fonctions, comme vous, défendre leurs intérêts, comme vous, s’affranchir des dogmes, comme vous, s’occuper des affaires publiques, comme vous ?

Mais que vous le vouliez ou non, ce progrès s’accomplira. La justice est en marche, aussi bien que la vérité. Le temps viendra où les femmes prendront conscience de leur valeur, où elles se diront que l’âme humaine n’a point de sexe, et que l’infériorité féminine a juste autant de fondement que la légende du péché originel. Le temps viendra où les femmes sortiront du rôle passif où l’homme les a enfermées pendant des siècles et où elles obtiendront l’égalité des droits pour les deux sexes, fondée sur l’égalité des devoirs.

Ce jour-là, la question de l’indignité féminine ne fera plus sourire les assemblées délibérantes. Ce sera à notre tour peut-être de sourire au souvenir de votre domination passée ».

Voilà, Messieurs les sénateurs, ce qu’une femme aurait dû vous crier, et ce qui, sans doute, eût arrêté la question sur les lèvres de l’orateur ou les sourires sur celles des auditeurs. Mais vous êtes bien tranquilles, vous savez que notre audace ne va pas encore jusqu’à nous défendre dans l’enceinte du Palais où vous réglez nos destinées, sans jamais prendre notre avis. Et puis, vous disposez de moyens énergiques pour réduire au silence celles de nous qui essaieraient de parler.

Nous continuerons donc de nous taire et vous pourrez continuer vos quolibets.
Laissez-nous cependant exprimer notre surprise et notre tristesse de voir que vous pouvez entendre des patrons mettre sur le même rang d’incapacité les femmes, les étrangers et les repris de justice, sans élever aucune protestation.

Comment, aucun de vous, songeant à sa mère, à sa femme, à ses sœurs, à ses filles, à la légion de femmes intelligentes et vaillantes qu’il a connues dans sa vie, n’a qualifié, comme elle méritait de l’être, la conduite de ces patrons, vaniteux et imbéciles, dont les femmes édifient les fortunes, et qui, pour toute reconnaissance, rangent ces mêmes femmes au point de vue de certains droits dans la catégorie des étrangers et des repris de justice ! Merci du classement.

S’il est peu flatteur pour nous, il n’est pas un monument de gloire pour les hommes, mais comme d’autres distinctions aussi injustes, un monument d’ingratitude, d’égoïsme et de lâcheté.



Retour en haut de page