Louise Bodin

Prostitution et prostituées

L’Ouvrière
15/04/1922

date de publication : 15/04/1922
mise en ligne : 03/09/2006
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C’est un sujet vieux et vaste comme le monde, obscur et complexe comme la vie et, peut-être, comme elle, sans commencement connu, ni fin prévisible. C’est un sujet inséparable de l’origine des sociétés, de l’histoire des civilisations et des religions, car la déification du sexe et des organes sexuels est un des éléments principaux de toutes les religions primitives et la danse des nègres dans Batouala qui nous paraît d’une répugnante obscénité, n’est que la continuité des cultes spéciaux qu’on retrouve dans tous les phénomènes religieux. Nous ne saurions donc donner d’un tel sujet que des aperçus bien vagues et bien superficiels dans les quelques chapitres qui vont suivre1.  

La prostitution a suscité probablement des milliers et des milliers de livres. Résumer des bibliothèques, c’est un travail considérable qui demande une érudition que possèdent seulement quelques spécialistes et à laquelle nous ne saurions prétendre.

Comme la syphilis, avec laquelle, elle a, si je puis dire, des liens étroits, la prostitution est un mot honteux désignant une chose honteuse. Et cela tout d’abord indique combien il est difficile de tirer une idée générale des manifestations de l’activité humaine. L’amour, les organes sexuels sont déifiés, mais la satisfaction de l’instinct sexuel est considérée comme abjecte ; la Vierge Marie est divinisée, adorée, encensée dans la religion catholique, mais la femme est un objet impur et méprisable.

La prostitution est un mot qu’on ne prononce pas devant les femmes, car il est à remarquer que les hommes affectent de laisser les femmes dans l’ignorance des gestes de l’amour pour l’accomplissement desquels, cependant, il leur faut tout au moins la collaboration, l’acquiescement ou la soumission des femmes. La femme n’a pas besoin de savoir ce qu’on fait avec elle. Cela ne la regarde pas. Et c’est ainsi qu’on menait et qu’on mène encore les jeunes filles ignorantes au mariage, les forçant à des engagements dont elles ne savent rien de réel.

Est-ce de la part de l’homme respect ou mépris, pudeur ou hypocrisie ? Les quatre, sans doute. En tout cas, injustice dans le respect, violente et révoltante, car nous n’admettons pas qu’il y ait une catégorie de femmes, par exemple les épouses et les filles bourgeoises qui aient droit au respect des hommes, à l’ « innocence », à la « pureté », alors que d’autres femmes, petites filles ou jeunes filles de la classe ouvrière, par exemple, puissent être dépravées sans le moindre scrupule et sans le moindre remords, uniquement parce que c’est ainsi, parce qu’on les rencontre dans la rue, seules, à la sortie de l’école ou de l’atelier. Tel bourgeois qui prend pour la virginité de sa fille les précautions les plus grandes, n’hésite pas à déflorer une jeune fille du même âge que sa fille parce que c’est une fille du peuple. Tel frère qui entrerait en fureur s’il savait que sa sœur a été caressée par un de ses camarades, trouve tout naturel de s’offrir la sœur d’un jeune ouvrier.

C’est ainsi qu’il y a dans l’organisation sociale plusieurs catégories de femmes : celles qui sont destinées à être des épouses, des mères, comme il y a des reines dans les ruches d’abeilles ; celles à qui, dès le mariage, le domaine de l’amour est fermé, car on n’aime pas sa femme comme sa maîtresse, disent les honnêtes bourgeois, et toute la société se dresse contre l’épouse qui cède à la tentation d’être aimée comme une maîtresse.

Le mariage chrétien n’autorise à la femme que la chasteté maternelle, si je puis dire. Les pères de l’Eglise, les prêtres, les manuels religieux de conseils aux jeunes femmes sont très nets à ce sujet. Il y a seulement quelque trente ans - tant il est vrai que la pudeur pharisienne résiste aux siècles et aux millénaires - une pièce d’Aurélien Scholl, « l’Amant de sa femme » 2étonna et scandalisa tout notre boulevard, lequel, comme chacun sait n’est fréquenté que par des enfants de Dieu.
Un mari songe que, si sa femme l’a trompé, c’est peut-être, après tout, qu’il n’était pas assez…tendre avec elle, et il se promet, tout comme Satan, d’en user à l’avenir d’autre sorte. Le sceptique Jules Lemaître en est lui-même, épouvanté. « C’est la débauche dans le mariage, dit-il ; c’est la destruction de la notion même de mariage du moment que l’idée du devoir est exclue de cette notion ».

Il reste donc que les hommes cherchent hors du mariage, soit avant, soit pendant, cet amour qui n’est pas permis aux épouses et aux mères, bien avant le christianisme, car les matrones romaines et grecques sont les épouses chrétiennes de Rome et d’Athènes.

Si l’adultère est la conséquence logique du mariage tel qu’il est actuellement pratiqué (Je renvoie sur ce sujet qui n’est pas tout à fait le mien à la petite brochure de Jacques Mesnil (Le mariage libre), la prostitution est aussi une conséquence du mariage, en même temps qu’elle est une garantie de sécurité pour les femmes dites « honnêtes » et pour les jeunes filles dont la principale fonction est d’être vierges.

Une grande majorité de femmes payent de leur chair la vertu des minorités de femmes qui font, selon nos moralistes officiels, la valeur de la famille française. Lorsque le moraliste est anglais, il parle avec le même trémolo de la famille anglaise ; lorsqu’il est allemand, de la famille allemande. Ce sont des choses, fichtre ! avec lesquelles on ne blague pas. Seulement, dans tous les pays du monde, il y a des femmes qui, par prédestination, n’ont pas le droit de jamais prétendre à avoir une famille. Ce sont les femmes de l’autre catégorie.

Je me souviens avoir lu avec beaucoup d’indignation, au temps où j’étais jeune femme, un livre qui est, si je me souviens bien, le livre de Camille Mauclair : De l’amour physique.  Il y avait dans ce livre un chapitre sur La Fille. L’auteur expliquait et démontrait justement que la fille est nécessaire à l’homme pour l’assouvissement et la satisfaction de certains désirs, de certains besoins dont il est honteux et qu’il n’oserait assouvir ou satisfaire avec sa femme, ou même avec une maîtresse aimée. Ainsi, la prostitution tiendrait à l’instinct sexuel dans ce qu’il a de plus inavouable, dans ce qu’il a de plus mystérieusement tyrannique et avilissant, dans ce qu’il a le plus éloigné de l’amour, parcelle merveilleuse de rythme universel.

Et, pour obéir à cet instinct sexuel, l’homme, dès la naissance de l’espèce, aurait condamné les femmes à la prostitution. Car, si jamais la femme subit le joug, la volonté de l’homme, c’est bien dans le domaine sexuel. Il n’est pour s’en convaincre que de réfléchir à ce que nous faisons connaître des différentes civilisations. Un livre, comme la Bible, livre éternel dans l’histoire des civilisations humaines, montre bien l’esclavage de la femme, l’asservissement de la chair féminine au mâle, au maître, à celui qui déclare son sexe supérieur.

Certes, quelques femmes parmi les prostituées, parmi les plus belles et les plus intelligentes, ont réussi et réussissent par leur prostitution même, par le trafic même de leur corps, à s’affranchir, à se libérer en quelque sorte de la loi masculine. En Grèce, si jamais une épouse ne s’affranchissait pas, si elle était à jamais condamnée aux réclusions du gynécée, une prostituée pouvait s’affranchir. L’aristocratie des prostituées prit le nom de courtisanes et elle l’a gardé. Les salons des courtisanes existaient au temps de Périclès, comme ils existent de notre temps. Il n’y a pas si loin d’Aspasie à …Céline  et elles reçoivent toutes deux, à vingt-cinq siècles de distance, les (mot illisible), les riches marchands, hommes d’Etat, gens de finance, lettrés, philosophes et artistes. La grande courtisane est un des symboles de la société bourgeoise. Elle atteste la puissance et la richesse de l’homme : en même temps qu’elle le domine par les sens, elle est son esclave, car elle ne peut rien sans son argent. Elle est en fonction du régime. Elle doit tout à l’exploitation des travailleurs et je ne crois pas que l’espèce existe de la grande courtisane révolutionnaire. Quant au prolétariat des prostituées, il demeure la catégorie de femmes la plus misérable et la plus maltraitée.

Car, pour le recrutement des prostituées, dont il a besoin pour son plaisir, l’homme eut bien soin de laisser la femme dans des conditions économiques et sociales qui la mettent dans l’impossibilité de vivre sans avoir recours à l’homme et sans lui donner, en échange de la nourriture et du vêtement ce qui lui plaît d’exiger d’elle : son corps, tant qu’il en a envie.

Nous nous proposons d’examiner dans ce journal où l’on n’a peur ni des mots, ni de ce qu’ils cachent, quelques aspects de la prostitution contemporaine.

( À suivre)3   

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice. Je n’ai pas trouvé la suite de ce texte dans les numéros suivants de L’Ouvrière.
2 Ibid. Pièce en un acte, 1891.
3 Cf., note 1.

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