Anonyme

Ces demoiselles du téléphone

La Fronde
29/07/1898

date de publication : 29/07/1898
mise en ligne : 03/09/2006
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Quel est l'abonné qui ne s'est pas plus ou moins plaint du mauvais fonctionnement du téléphone, et n'ait récriminé contre ces demoiselles dont les librettistes s'amusent à glisser les silhouettes dans les vaudevilles et dans les revues.

On les donne à tous les diables plus de vingt fois par jour, aux quatre coins de Paris, les pauvres filles, sans réfléchir que peut-être, (oh ! je ne veux pas les disculper de certaines négligences) ce n'est pas complètement  leur faute, si elles apportent si souvent dans leur service une mollesse exaspérante, mais beaucoup celle de l'administration qui exige un travail pénible et fatigant sans vouloir accorder les moments de repos indispensables .

Voici du reste les réclamations que nous recevons de ces demoiselles.

Dans le siècle où nous vivons où les exigences de la vie entravent forcément les mariages des jeunes filles sans dot, ou n'en possédant qu'une petite, quelques charmantes et bien élevées qu'elles soient, quand, pour assurer l'avenir, elles se condamnent sagement et courageusement au travail, est-il permis d'en profiter pour les accabler au point de les rendre malades en leur retirant la moindre liberté sous peine de punitions.

Tel est cependant le cas de ces demoiselles du téléphone.

Si, prise d'un malaise, occasionné inévitablement par le surmenage du travail, très fatigant et surtout très énervant du téléphone, une employée reconnue souffrante par le docteur qui lui signe quelques jours de repos pour se remettre, se voit privée des quelques heures de liberté dont elle bénéficie le soir, une fois par semaine. Et quand il faut qu'elle soit rendue à son poste, dès sept heures du matin jusqu'à midi, et forcée d'y retourner le soir de sept heures à neuf et quelquefois dix, elle a pourtant gagné une soirée de répit, ce qui, du reste, a toujours existé jusqu'à aujourd’hui.

Si par malheur, l'employée, demeurant dans sa famille, comme presque toujours, est obligée d'habiter loin de Gutenberg et quelquefois hors de Paris, éprouve un léger retard occasionné soit par l'arrivée d'un train, un embarras de voiture, la voilà pointée et forcée de faire un dimanche de punition.

Si les femmes  se mettent au travail ne trouvant plus de protection chez ceux qui devraient les en exonérer en travaillant pour elles - ce qui serait dans l'ordre de la nature - si elles veulent leur prouver que par leur intelligence et leur courage, elles peuvent se passer d'eux, ce n'est pas une raison pour qu'ils les accablent, les traitent en esclaves, bonnes à laisser leur santé au service de leur despotisme.
Les réformes sont quelquefois nécessaires, mais là, elles sont absurdes, car si le personnel du téléphone vient à succomber sous un poids trop lourd, le service s'en ressentira forcément et marchera de plus en plus mal, non par mauvaise volonté des employées, mais par le surmenage qu'on leur impose.
Une douce discipline n'encouragerait-elle pas mieux les esprits que de les rébellionner par des injustices !

 Les dames employées ne sont plus des enfants. Le téléphone n'est pas une école.
À vingt-cinq ans et plus, il est difficile de se soumettre aux observations réitérées des surveillantes, souvent moins âgées qu'elles, qui ne supportent même pas une chaise posée de travers sans y trouver à redire;  qui empêchent de sortir cinq minutes, quelquefois bien nécessaires pour reposer sa tête bourdonnante, fatiguée par les sonneries ; qui ne vous en donnent  souvent la permission que deux ou trois heures après.

Pourquoi ont-elles le droit de donner des pointages pour des raisons souvent créées dans leur imagination, pointages qui occasionnent des dimanches de punition, qui retirent la seule journée de repos, indispensable cependant.
Pourquoi leur laisser tant  d'autorité ? Il y a là un abus.
Et si on exige l'exactitude de l'arrivée à une seconde près, sous peine de pointage, pourquoi retenir l'employée cinq à dix minutes de plus quand est sonnée l'heure du départ bien gagné.
Si pour une cause quelconque, une employée avait besoin de quelques heures, elle s'entendait avec une de ses collègues qui prenait son service et ainsi réciproquement
Le travail n'en souffrait pas et ces petites complaisances entre elles leur permettaient quelques sorties dont elles n'abusent jamais. Aujourd'hui, plus de facilités de se faire remplacer. La vie entière appartient au téléphone.

Pourra-t-on marcher toujours ainsi ? La lassitude ne l'emportera-t-elle pas sur la bonne volonté ?

Prière à M. le sous-secrétaire d'Etat de vouloir bien un instant étudier la question et d'améliorer le service par trop exigeant du personnel féminin qu'il a sous ses ordres.

Voilà qui explique bien des observations, bien des mécontentements.
Les abonnés se plaignent, ils ont raison, mais les demoiselles du téléphone qui réclament  n'ont pas tort, elles non plus.
La parole est maintenant à l'administration.


Retour en haut de page